Les en­sei­gnants ac­cusent

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ola Ha­ma­di

AHÉLOUAN, au sud du Caire, l’école Su­zanne Mou­ba­rak, re­bap­ti­sée l’école de l’Egypte li­bé­rée, ouvre ses portes. Une ren­trée pas comme les autres, comme le laisse es­pé­rer le chan­ge­ment de nom de l’école. Huit mois après la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier, les élèves et leurs pa­rents es­pèrent que ce chan­ge­ment de nom se­ra le dé­but d’une sé­rie de mo­di­fi­ca­tions plus tan­gibles, no­tam­ment au ni­veau de la dis­ci­pline, des pro­grammes et des condi­tions d’étude. Hé­las, en cette jour­née chao­tique mar­quée de sur­plus par une grève na­tio­nale des en­sei­gnants, les chan­ge­ments se font at­tendre tan­dis que les pa­rents constatent avec in­quié­tude l’ab­sence de po­li­ciers, d’ha­bi­tude très vi­sibles. « Sur­tout que l’école se trouve dans un quar­tier ou­vrier où abondent les voyous », s’in­quiète un parent d’élève.

L’at­mo­sphère tu­mul­tueuse de la ren­trée est res­tée in­chan­gée : plus d’une heure après le dé­but des cours, des élèves ont en­core du mal à trou­ver leur classe. Des classes qui n’ont su­bi au­cune ré­no­va­tion pen­dant l’été. Ceux qui ont réus­si à re­pé­rer leur classe re­tournent aus­si­tôt dans la cour pour jouer. « Les pro­fes­seurs sont en grève », mur­mure-t-on dans les cou­loirs. La co­lère s’em­pare de cer­tains pa­rents qui dé­cident de ra­me­ner leurs en­fants à la mai­son. « Pour­quoi lais­se­rai-je mon fils dans une école où il n’y a per­sonne pour s’oc­cu­per de lui ? », se de­mande Ibra­him Saïd, le père de Mo­ha­mad, un gar­çon de 7 ans. Il es­time que les en­sei­gnants n’ont au­cune lé­gi­ti­mi­té d’en­trer en grève. « Qu’est-ce qu’ils veulent en plus des le­çons pri­vées qui leur as­surent des sommes fa­ra­mi­neuses ? Nous, les pa­rents, sommes les vraies vic­times du sys­tème sco­laire. Per­son­nel­le­ment, je sa­cri­fie la moi­tié de mon sa­laire pour payer des cours pri­vés don­nés par les en­sei­gnants de mon fils », ajoute Saïd.

Re­ven­di­ca­tions sa­la­riales De leur cô­té, les en­sei­gnants se dé­fendent. Mon­sieur Sayed, en­sei­gnant de langue arabe, as­sure que ces le­çons par­ti­cu­lières ne sont pas dans l’in­té­rêt des pro­fes­seurs. « Nous au­rions pré­fé­ré un sa­laire équi­table qui ne nous oblige pas à dis­pen­ser des cours après la jour­née sco­laire », confie-t-il. Son su­pé­rieur, Ra­ma­dan Mo­ha­mad, bien que cen­sé — par sa po­si­tion — cal­mer les pro­fes­seurs, sym­pa­thise avec eux. « Les pro­fes­seurs se sentent hu­mi­liés, sur­tout les plus âgés. Le gou­ver­ne­ment de l’ex-pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak a aug­men­té les sa­laires des jeunes pro­fes­seurs aux dé­pens des an­ciens. Moi, après 20 ans de ser­vice, je touche 1 200 L.E. par mois. Comment puis-je vivre avec une telle somme ? », se de­mande-t-il à voix basse, de peur d’être ac­cu­sé d’en­cou­ra­ger les pro­fes­seurs gré­vistes.

Ay­mane Al-Baya­li, res­pon­sable du nou­veau syn­di­cat in­dé­pen­dant des En­sei­gnants, ré­fute les al­lé­ga­tions se­lon les­quelles la grève des pro­fes­seurs est d’ordre pu­re­ment ma­té­ria­liste. « Outre la hausse des sa­laires, nous exi­geons l’in­ter­dic­tion des le­çons pri­vées, la créa­tion d’un conseil na­tio­nal pour l’en­sei­gne­ment et la re­cons­truc­tion du sys­tème édu­ca­tif dans son en­semble », ré­sume-t-il.

Alors que les gré­vistes es­sayent de s’ex­pli­quer, une vague de co­lère s’em­pare des pa­rents d’élèves. Une mère va jus­qu’à ap­pe­ler à une grève des pa­rents pour ré­cla­mer les droits de leurs en­fants à une meilleure édu­ca­tion. « Rien n’a chan­gé après la ré­vo­lu­tion, les frais de sco­la­ri­té ont dou­blé, les classes sont sur­peu­plées, et de sur­croît, il y a un manque de sé­cu­ri­té dan­ge­reux cette an­née, spé­cia­le­ment pour les filles » , s’ex­clame la ma­man d’Ami­na, une fille de 12 ans.

Le di­rec­teur de l’école, Ah­mad Has­san, tient à pré­ci­ser qu’il a ap­pe­lé per­son­nel­le­ment tous les pro­fes­seurs pour les dis­sua­der de prendre part à cette grève. Tou­te­fois, ce n’est pas la grève qui l’in­quiète le plus. « Tôt ou tard, les en­sei­gnants vont re­prendre le tra­vail. Ce que je crains le plus, c’est l’ab­sence to­tale de sé­cu­ri­té. Ce sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té qui règne dans le pays risque de dis­sua­der les pa­rents d’en­voyer leurs en­fants à l’école. Voi­là le vrai obs­tacle à la re­prise des études », es­time le di­rec­teur.

Les en­fants, eux, veulent tout sim­ple­ment « une école plus propre, des pro­grammes plus in­té­res­sants et des pro­fes­seurs avec qui on s’en­nuie moins », comme le ré­sume Ali, élève en cycle pré­pa­ra­toire.

Fi­na­le­ment, le mi­nistre de l’Edu­ca­tion, Ah­mad Ga­ma­led­dine, a es­sayé de mi­ni­mi­ser la por­tée de la grève dans les écoles d’Egypte. Se­lon les sta­tis­tiques of­fi­cielles, cette grève ne concerne que 140 écoles, soit 0,6 % des écoles de la Ré­pu­blique. Dans le même com­mu­ni­qué, le mi­nistre ajoute que les ap­pels à la grève sont « contraires aux prin­cipes et aux va­leurs des en­sei­gnants ». Mais il en fau­dra plus pour ras­su­rer les pa­rents et faire ai­mer l’école aux en­fants. Une pro­fonde re­fon­da­tion de l’en­semble du sys­tème édu­ca­tif s’avère né­ces­saire

Une ren­trée mar­quée par un sen­ti­ment dif fus d’in­sé­cu­ri­té.

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