Faible mo­bi­li­sa­tion

Al Ahram Hebdo - - Egypte - May Al-magh­ra­bi

LES DI­VER­GENCES n’ont pas em­pê­ché des cen­taines de ma­ni­fes­tants de se ras­sem­bler ven­dre­di sur la place Tah­rir sous le slo­gan : « Non à l’état d’ur­gence ». Ils en­ten­daient ain­si dé­non­cer la dé­ci­sion du Conseil mi­li­taire de réuti­li­ser et de pro­lon­ger la loi de l’état d’ur­gence jus­qu’en juin 2012.

Le pre­mier mi­nistre, Es­sam Cha­raf, avait pré­ci­sé que cette loi était des­ti­née à sanc­tion­ner l’at­teinte à la sé­cu­ri­té na­tio­nale et les fai­seurs de troubles. Un dis­cours qui n’a ras­su­ré per­sonne.

Le par­ti du Nou­veau Ghad, d’Ay­mane Nour, et l’union des pro-Ba­ra­dei, qui sou­tient la can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle du prix No­bel de la Paix Mo­ha­mad El­Ba­ra­dei, ont par­ti­ci­pé à cette ma­ni­fes­ta­tion aux cô­tés d’une poi­gnée de mou­ve­ments syn­di­caux et ré­vo­lu­tion­naires. Un nombre li­mi­té de sa­la­fistes et de sou­fis y a éga­le­ment pris part.

Les re­ven­di­ca­tions de ce ven­dre­di se sont fo­ca­li­sées sur l’abro­ga­tion de l’état d’ur­gence, l’arrêt im­mé­diat de la com­pa­ru­tion des ci­vils de­vant les tri­bu­naux mi­li­taires et l’an­nonce d’un ca­len­drier fixe pour le trans­fert du pou­voir à une au­to­ri­té ci­vile élue.

Si le re­fus du re­cours à la loi d’ur­gence est un ob­jec­tif au­tour du­quel toutes les forces po­li­tiques sont d’ac­cord, l’ap­pel à ma­ni­fes­ter a fait l’ob­jet de dé­bats.

Beau­coup de boy­cot­teurs es­timent que le fait de mul­ti­plier les ma­ni­fes­ta­tions sans co­or­di­na­tion préa­lable entre les forces po­li­tiques au­tour des ob­jec­tifs et des re­ven­di­ca­tions leur fait perdre leur in­fluence. C’était no­tam­ment l’avis de la confré­rie des Frères mu­sul­mans, du par­ti sa­la­fiste Al-Nour, ain­si que des mou­ve­ments du 6 Avril et de Ké­faya.

Mah­moud Ghaz­lane, por­te­pa­role des Frères mu­sul­mans, rap­pelle que ces der­niers ont le plus souf­fert de la loi d’ur­gence. Tou­te­fois, il es­time qu’il est temps de faire autre chose que de ma­ni­fes­ter. « Il faut en­tre­prendre des dé­marches pour le trans­fert dé­mo­cra­tique du pou­voir à une au­to­ri­té ci­vile élue », es­time-t-il.

Yas­ser Bo­rha­mi, re­pré­sen­tant de l’union sa­la­fiste, craint, de son cô­té, que les ma­ni­fes­ta­tions ne soient ma­ni­pu­lées pour se­mer le désordre en in­fil­trant par­mi les ac­ti­vistes des fai­seurs de troubles « comme c’était le cas la se­maine der­nière ». Il fait ré­fé­rence aux évé­ne­ments du ven­dre­di 9 sep­tembre, quand les ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fiques ont don­né lieu à des agres­sions contre le QG de la po­lice à Gui­za et l’im­meuble abri­tant l’am­bas­sade is­raé­lienne, des actes qui sont res­tés non re­ven­di­qués. « Les ma­ni­fes­ta­tions se sont trans- for­mées en un but en soi, chaque mou­ve­ment veut mo­bi­li­ser les foules pour prou­ver son in­fluence po­li­tique », dé­nonce-t-il en­core. Des prises de po­si­tion par­ta­gées, pour une fois, par les mou­ve­ments laïques du 6 Avril et de Ké­faya.

Li­mi­tée de ce fait, la ma­ni­fes­ta­tion de ven­dre­di n’a pas man­qué d’en­thou­siasme ré­vo­lu­tion­naire et de slo­gans vi­ru­lents. « A bas les mi­li­taires ; le peuple est la ligne rouge à ne pas fran­chir », « Pour­quoi à nou­veau la loi d’ur­gence, Mou­ba­rak est-il tou­jours au pou­voir ? », criaient les ma­ni­fes­tants, ré­cla­mant une tran­si­tion ra­pide vers un pou­voir ci­vil et la li­bé­ra­tion des jeunes dé­te­nus à l’is­sue des évé­ne­ments sur­ve­nus de­vant l’am­bas­sade d’Is­raël.

Les me­sures sé­cu­ri­taires ha­bi­tuelles as­su­rées par des jeunes aux ac­cès de la place ont été qua­si ab­sents. Seule l’en­trée de la rue Qasr Al-Aï­ni était bar­ri­ca­dée. Une seule es­trade a été éri­gée près de l’Uni­ver­si­té amé­ri­caine, qui n’a d’ailleurs été oc­cu­pée que par des fi­gures peu connues du pu­blic.

Vers 15h, les ma­ni­fes­tants ont com­men­cé à af­fluer en groupes. Deux cen­taines de sa­la­fistes ont dé­bar­qué sur la place his­sant une grande ban­de­role sur la­quelle est ins­crit : « Non à la loi d’ur­gence, non à la ré­pres­sion, Non à la mi­li­ta­ri­sa­tion de l’Etat ». Ils ont fait le tour de la place Tah­rir, dé­non­çant ce qu’ils ont ap­pe­lé un « com­plot contre la ré­vo­lu­tion ». Sur la même lon­gueur d’onde, des di­zaines d’ac­ti­vistes dis­tri­buaient des tracts met­tant en garde contre un putsch vi­sant la ré­vo­lu­tion et ses ac­quis.

« Le Conseil mi­li­taire a ex­ploi­té l’at­taque contre l’am­bas­sade d’Is­raël pour jus­ti­fier le re­cours à la loi d’ur­gence », pou­vait-on lire sur un tract. « Les seuls vi­sés par cette loi sont les mi­li­tants et les jeunes ré­vo­lu­tion­naires qui ont osé cri­ti­quer les mi­li­taires ces der­niers temps. Les voyous, les fai­seurs de troubles et les cri­mi­nels sont très bien connus du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Au­cune rai- son donc d’im­po­ser la loi d’ur­gence sous pré­texte de vou­loir ré­ta­blir l’ordre et la sé­cu­ri­té dans la rue. Là, il suf­fit sim­ple­ment que la po­lice fasse son tra­vail », ex­plique dans la même lo­gique Ali Ab­de­lA­ziz, un ac­ti­viste pré­sent à Tah­rir. De la vo­lon­té pour

ré­ta­blir l’ordre « Quelles que soient les jus­ti­fi­ca­tions du Conseil mi­li­taire et du gou­ver­ne­ment, il est in­ad­mis­sible d’ad­mettre des lois d’ex­cep­tion. Tout ce qui manque pour ré­ta­blir l’ordre et as­su­rer la sé­cu­ri­té c’est la vo­lon­té », ren­ché­rit Ay­mane Nour, can­di­dat po­ten­tiel à la pré­si­den­tielle et co-fon­da­teur du par­ti le Nou­veau Ghad, dé­fen­dant sa dé­ci­sion de par­ti­ci­per aux ma­ni­fes­ta­tions. Cer­tains ont ap­pe­lé à une marche vers le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, mais l’ap­pel n’a pas eu d’écho. La ma­jo­ri­té des ma­ni­fes­tants vou­laient à tout prix évi­ter tout dé­bor­de­ment de vio­lence pour faire ra­ter l’oc­ca­sion à « ceux qui cherchent à souiller l’image des ma­ni­fes­tants ». Quant à Amr Ha­chem Ra­bie, po­li­to­logue, il ex­plique les rai­sons de la fai­blesse de cette ma­ni­fes­ta­tion. Tout d’abord, au ni­veau po­pu­laire, il es­time que la ré­ac­tion vis-à-vis de la réuti­li­sa­tion de la loi d’ur­gence a été dif­fé­rente de celle de l’élite po­li­ti­sée consciente de l’im­pact de cette loi d’ex­cep­tion sur les li­ber­tés. « Le simple ci­toyen, lui, a long­temps souf­fert de l’in­sé­cu­ri­té qui per­dure de­puis le dé­clen­che­ment de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier. Il n’as­pire main­te­nant qu’à re­trou­ver la sé­cu­ri­té et sur­mon­ter ses dif­fi­cul­tés éco­no­miques » , es­time Ra­bie.

D’autre part, pour­suit le cher­cheur, la frag­men­ta­tion des forces po­li­tiques a dis­per­sé les rangs des masses. « L’homme de la rue a com­men­cé à réa­li­ser qu’il est ma­ni­pu­lé par ces forces pour des buts et des am­bi­tions po­li­tiques qui ont peu à voir avec ses propres as­pi­ra­tions », ex­plique-t-il

Les re­ven­di­ca­tions de ce ven­dre­di se sont fo­ca­li­sées sur l’abro­ga­tion de l’état d’ur­gence et l’ar­rêt im­mé­diat de la comparution des ci­vils de­vant les tri­bu­naux mi­li­taires.

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