Abou-ma­zen em­bar­rasse ses ad­ver­saires

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Sa­mar Al-ga­mal

CE N’ÉTAIT guère une sur­prise. Lorsque les Pa­les­ti­niens ont dé­ci­dé de faire ap­pel aux Na­tions-Unies pour ob­te­nir le sta­tut d’un Etat membre à part en­tière, ils l’avaient bien an­non­cé as­sez tôt pour mettre cha­cun de­vant ses res­pon­sa­bi­li­tés. Le pré­sident Ba­rak Oba­ma, le mes­sie qui ve­nait sau­ver l’Amé­rique des pé­chés de Bush, en avait lui aus­si fait un ob­jec­tif à at­teindre avant 2011.

Le pré­sident amé­ri­cain croyait sur­tout qu’il au­rait et le temps et le poids pour convaincre son al­lié et fa­vo­ri de l’Amé­rique de si­gner un nou­veau texte avec les Pa­les­ti­niens. Il croyait avec l’in­no­cence du « fresh gra­duate » qu’il se­rait mieux que son pré­dé­ces­seur. Le pro­ces­sus de paix s’est avé­ré, aus­si sans au­cune sur­prise, un fias­co. Is­raël a conti­nué dans sa propre lo­gique sé­cu­ri­taire et a pour­sui­vi la co­lo­ni­sa­tion dans les ter­ri­toires oc­cu­pés, au pro­fit d’une dé­con­trac­tion dans ses re­la­tions avec un lo­ca­taire de la Mai­son Blanche, très peu gê­né par l’état des choses. La dé­mis­sion de George Mit­chell, en­voyé spé­cial d’Oba­ma dans la ré­gion, n’est que sy­no­nyme de cet échec des né­go­cia­tions. « Bi­bi » et Oba­ma ne sont pas ce­pen­dant en bons termes. Ne­ta­nya­hu mo­bi­lise le lob­by juif et du coup le Congrès contre lui. « Ce­la n’a d’ailleurs rien chan­gé sur le ter­rain », comme l’écrit le po­li­to­logue Alaa Bayou­mi dans sa re­cherche sur le « lob­by is­raé­lien et la dé­marche pa­les­ti­nienne à l’Onu ». Il rap­pelle pour­tant que se­lon un sondage pu­blié en mai der­nier par le Jerusalem Post, 12 % des Is­raé­liens es­timent qu’Oba­ma sou­tient Is­raël alors qu’ils étaient 31 % avant le dis­cours du pré­sident amé­ri­cain au Caire en 2009.

Baisse de po­pu­la­ri­té aus­si chez la « sul­ta » pa­les­ti­nienne de Mah­moud Ab­bass. Un pré­sident de plus en plus fra­gi­li­sé par le blo­cage des né­go­cia­tions et par la chute de son par­rain égyp­tien.

Rien n’est, en­core une fois, sur­pre­nant. La re­cette fut si­mi­laire pen­dant des an­nées. La mu­ta­tion est ve­nue de l’ex­té­rieur. Amé­ri­cains et Is­raé­liens l’ont ob­ser­vé, l’exa­minent, se mé­fient peut-être, ajustent en­core leurs plans, mais les Pa­les­ti­niens l’ont sai­si.

Le prin­temps arabe. C’est le mot de passe qui a pous­sé le Fa­tah d’AbouMa­zen et le Ha­mas à si­gner une ré­con­ci­lia­tion, d’ailleurs froide. Même si les pré­pa­ra­tifs pa­les­ti­niens pour une vi­site à New York datent d’avant les chan­ge­ments arabes, comme l’a confir­mé un di­plo­mate pa­les­ti­nien à Al-Ah­ram Heb­do il y a plu­sieurs mois, ces ré­gimes qui s’écroulent ont en­cou­ra­gé l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne dans sa dé­marche. Le mo­ment est certes pro­pice. Pas aux yeux de Wa­shing­ton qui bran­dit sa me­nace du ve­to « pro­tec­teur » d’Is­raël. Oba­ma sou­hai­te­rait à tout prix l’évi­ter. Il ne vou­drait pas s’at­ti­rer les foudres d’une rue arabe en marche vers la dé­mo­cra­tie et dé­jà ir­ri­tée par les po­si­tions amé­ri­caines va­cilla­toires en­vers les dic­ta­teurs Mou­ba­rak, Ben Ali, Sa­leh et autres.

Le pre­mier mi­nistre is­raé­lien a pro­non­cé un dis­cours qu’il est fa­cile de qua­li­fier de ra­ciste. « plein de men­songes » comme le dé­crit le quo- ti­dien is­raé­lien Haa­retz. Un dis­cours-ri­poste, dé­cou­su, bou­clé à l’évi­dence en quelques ins­tants, comme le sou­lignent les ana­lystes. Bi­bi re­te­nait à peine sa rage et ful­mi­nait contre l’is­lam en se po­sant en dé­fen­seur ab­so­lu du monde non mu­sul­man, et donc le bar­rage contre cet is­lam mi­li­tant, sans ou­blier bien sûr les fan­tasmes sio­nistes de voir l’Iran as­sié­gé par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Il mé­lange toutes les sauces Kadha­fi, Sad­dam, Hez­bol­lah et n’hé­site pas à dire du « prin­temps arabe » qu’il tour­ne­ra en « hi­ver nu­cléaire » avant de s’en prendre aux Pa­les­ti­niens car « ils in­cri­minent la vente de leurs terres aux juifs » !! Parce que les terres confis­quées en Cis­jor­da­nie et à Jé­ru­sa­lem ne lui suf­fisent pas pour im­plan­ter des co­lo­nies juives ou soit di­sant des es­paces verts. Un dis­cours fa­na­tique dans le­quel il exige la re­con­nais­sance d’Is­raël comme « Etat juif ». Ce­la équi­vaut à un non-re­tour des ré­fu­giés chas­sés par Is­raël de­puis 1948 et peut fa­ci­le­ment se trans­for­mer en une de­mande d’in­dem­ni­sa­tions par les Pa­les­ti­niens pour avoir « oc­cu­pé leurs terres et uti­li­sé leurs eaux », se­lon Haa­retz.

Ab­bass, lui, en dé­pit de cer­taines phrases as­sez longues, a pro­non­cé son « pre­mier dis­cours po­li­tique ». Beau­coup moins cha­ris­ma­tique que ce­lui d’Ara­fat por­teur du « Ra­meau de l’oli­vier et du pistolet ». Il a usé d’as­su­rance, de ré­fé­rences, de dates, de dé­ter­mi­na­tion, en fa­veur de la paix, dans une al­lo­cu­tion in­ter­rom­pue plu­sieurs fois par les ap­plau­dis­se­ments. Les Pa­les­ti­niens ne risquent rien Pour­quoi Ab­bass a sai­si les Na­tions-Unies ? Les ana­lyses ne manquent pas. Faire pres­sion sur Is­raël pour un re­tour à la table, sau­ver son pou­voir qui s’écroule ? Une dé­marche sym­bo­lique ? Sur le fond, les Pa­les­ti­niens ne risquent rien. La Pa­les­tine est re­con­nue par 131 pays du monde. Elle est membre de la Ligue arabe, de l’Or­ga­ni­sa­tion de la Confé­rence is­la­mique, du G77… et jouit du sta­tut d’« en­ti­té » aux Na­tions-Unies et donc bé­né­fi­cie d’une in­vi­ta­tion per­ma­nente « à par­ti­ci­per en qua­li­té d’ob­ser­va­teur aux ses­sions et aux tra­vaux de l’As­sem­blée gé­né­rale ». Elle peut pré­sen­ter des mo­tions sur les ques­tions re­la­tives à la Pa­les­tine. Elle est pour­tant in­vi­tée à as­sis­ter aux réunions du Conseil de sé­cu­ri­té en fonc­tion de l’ar­ticle 38 (état membre de l’Onu et non membre du Conseil) et non en fonc­tion de l’ar­ticle 39 (en­ti­té ou in­di­vi­du) lorsque le su­jet de dis­cus­sion concerne le Proche-Orient. Elle n’a pas « le droit de vote ». « Con­crè­te­ment, la Pa­les­tine est re­con­nue. La cause de son peuple et la terre qu’il re­ven­dique est dé­cla­rée sous oc­cu­pa­tion is­raé­lienne », ex­plique l’avo­cat pa­les­ti­no-jor­da­nien Anis Qas­sem. Ce n’est donc pas la re­con­nais­sance que cherchent les Pa­les­ti­niens. « De­ve­nir membre, c’est pas­ser d’un ter­ri­toire oc­cu­pé à un Etat sous oc­cu­pa­tion. C’est être pro­té­gé par cette ins­ti­tu­tion et s’en ser­vir en tant que cré­neau », es­time Qas­sem dans une étude pu­bliée par le Centre arabe des re­cherches po­li­tiques à Do­ha. Mais, c’est sur­tout ac­cé­der à la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale. Jus­qu’à main­te­nant, cette Cour n’a pas la ca­pa­ci­té juridique de se pro­non­cer sur les crimes du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, car Is­raël n’a pas ra­ti­fié le sta­tut fon­da­teur de Rome, et la Pa­les­tine n’est pas re­con­nue comme un Etat. « Des pour­suites ju­ri­diques », c’est ce que craint le plus l’Etat hé­breu. Après la de­mande d’adhé­sion dé­po­sée par Ab­bass au se­cré­taire gé­né­ral, le Conseil de Sé­cu­ri­té s’est réuni à huit clos dans la nuit de lun­di à mar­di et se re­trou­ve­ra ce mer­cre­di afin de dé­ci­der de la re­mise ou non de la de­mande pa­les­ti­nienne au co­mi­té d’ex­perts du Conseil pour exa­mi­ner le dos­sier. Une réunion in­for­melle est pré­vue ven­dre­di. Et n’im­porte quel pays des 15 membres pour­rait ap­pe­ler au vote avec un avis de 24 heures. Le Li­ban qui pré­side la ses­sion se­rait le plus pro­bable à le faire. Théo­ri­que­ment, le dos­sier est com­plet, plus in­tègre qu’est le dos­sier is­raé­lien. « une po­pu­la­tion per­ma­nente, un ter­ri­toire dé­fi­ni, un gou­ver­ne­ment et la ca­pa­ci­té à en­trer en re­la­tion avec les autres Etats ». La Jor­da­nie a pour­tant pas­sé en­vi­ron 10 ans pour être re­con­nue, le Ko­weït aus­si s’est vu op­po­sé un ve­to au dé­but. In­dé­pen­dam­ment du ve­to amé­ri­cain, la Pa­les­tine a be­soin de 9 voix sur les 15 du Conseil pour être re­con­nue. Six sont dé­jà en poche. La di­rec­tion pa­les­ti­nienne a fait sa­voir qu’en cas d’échec, elle pour­rait user de l’op­tion d’un vote di­rect à l’As­sem­blée gé­né­rale. Amé­ri­cains, Is­raé­liens et Eu­ro­péens aus­si, ceux qui s’op­posent au droit, sont peut-être ap­pe­lés à re­voir leurs po­si­tions. Une deuxième lec­ture de la Pa­les­tine. Tous avaient mal lu la rue arabe. Tous avaient écar­té des sou­lè­ve­ments, des mo­bi­li­sa­tions de masse. La jeu­nesse en Egypte, en Tu­ni­sie ou en Sy­rie a son équi­valent en Pa­les­tine. Les jeunes du Fa­tah, du Front po­pu­laire, du Ha­mas ne sont pas sa­tis­faits de leur chef et le pou­voir d’Ab­bass dif­fère peu de ces confrères qui tombent l’un après l’autre dans le monde arabe. Les Pa­les­ti­niens fi­ni­ront-ils par ré­agir ? Et ce ne se­rait guère une sur­prise

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