L’ini­tia­tive de Amr Mous­sa

Al Ahram Hebdo - - Opinion - Mo­ha­med Sal­mawy

AL’AP­PROCHE des élec­tions par­le­men­taires, l’in­ap­ti­tude du pays à les dis­pu­ter à l’heure ac­tuelle est plus que ja­mais évi­dente. En ef­fet, l’on s’at­tend à ce que ces élec­tions soient ac­com­pa­gnées d’af­fron­te­ments vio­lents iné­luc­tables, sur­tout avec l’état d’in­sé­cu­ri­té pré­va­lant qui en­traî­ne­rait un chaos gé­né­ra­li­sé dans toute la so­cié­té et non pas uni­que­ment dans les sphères élec­to­rales.

De là émane l’im­por­tance de l’ap­pel lan­cé par le can­di­dat po­ten­tiel aux pré­si­den­tielles Amr Mous­sa, consis­tant à éta­blir un mé­ca­nisme na­tio­nal pour la ges­tion de la pé­riode tran­si­toire dans la­quelle nous nous trou­vons qui, pour le moins que l’on puisse dire, est bru­meuse et dont les in­ten­tions sont en­tou­rées d’un si­lence, à l’ori­gine de l’éga­re­ment dont nous té­moi­gnons à l’heure ac­tuelle. A tel point que la ques­tion que cha­cun ré­pète est la sui­vante : vers où nous di­ri­geons­nous ? Pour­quoi s’at­ta­cher à cer­taines pro­cé­dures qui n’at­tirent pas le consen­te­ment po­pu­laire ?

La for­ma­tion d’un co­mi­té na­tio­nal re­grou­pant les dif­fé­rentes forces po­li­tiques, par­tis, cou­rants po­li­tiques, syn­di­cats, unions et jeu­nesse, qui fe­ra as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té de la ges­tion de la pé­riode tran­si­toire à tous sans ex­cep­tion et qui ne la can­ton­ne­ra pas au seul Conseil mi­li­taire, se­ra l’ex­pres­sion d’un consen­sus na­tio­nal qui n’est pas im­po­sé par une ins­tance su­pé­rieure.

Il était nor­mal, et non pas équi- table, que le Conseil mi­li­taire as­sume à lui seul la vague de co­lère dé­chaî­née par le peuple, qui le consi­dère res­pon­sable du des­tin de la ré­vo­lu­tion n’ayant en­core pas réa­li­sé, 8 mois plus tard, les ob­jec­tifs pour les­quels elle a été dé­clen­chée. D’au­cuns di­raient évi­dem­ment qu’il y a eu des réa­li­sa­tions, et il suf­fit d’évo­quer ici l’évin­ce­ment de la fi­gure de proue du ré­gime. Il s’agit d’un ac­quis non né­gli­geable bien sûr, mais la ré­vo­lu­tion qui avait pour pre­mière re­ven­di­ca­tion la chute de la tête du ré­gime avait pour vi­sée tout le ré­gime en le sub­sti­tuant par un autre. Chose qui n’a pas été réa­li­sée à ce jour.

Un re­gard sur la ré­vo­lu­tion de 1952 nous dé­mon­tre­ra qu’elle a évin­cé la tête du ré­gime royal cor­rom­pu le 23 juillet, et l’a chas­sée du pays le 26 juillet. Juste après, un ré­gime al­ter­na­tif s’est ins­tal­lé. La ré­vo­lu­tion, quelques se­maines après et non quelques mois, a pro­mul­gué la loi de la ré­forme agraire qui a mo­di­fié la forme de la royauté agraire en Egypte, puis ra­pi­de­ment a pro­cla­mé l’Egypte en tant que Ré­pu­blique. Ce qui a as­su­ré la suc­ces­sion de la tête du ré­gime par élec­tions et non de ma­nière hé­ré­di­taire.

La dif­fé­rence entre les deux ré­vo­lu­tions est que ceux qui sont à l’ori­gine de l’étin­celle en 1952, sont ceux qui ont pris les rênes du pou­voir puis éta­bli et ap­pli­qué les nou­velles po­li­tiques ré­pon­dant aux ob­jec­tifs de la ré­vo­lu­tion. Alors qu’en 2011, les jeunes, qui ont dé­clen­ché la ré­vo­lu­tion, n’ont pas le com­man­de­ment du pays, et cette rude mis­sion re­lève, sur ordre du pré­sident avant son dé­part, des forces ar­mées. Le peuple, de son cô­té, a fa­vo­ra­ble­ment ac­cueilli cette dé­ci­sion, d’au­tant que ce sont les forces ar­mées qui ont pro­té­gé la ré­vo­lu­tion, et sans les­quelles les évé­ne­ments au­raient pris un tour­nant dan­ge­reux et ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent.

Mais la ges­tion de l’étape tran­si­toire ac­tuelle avec les dan­gers qui l’en­tourent a en­traî­né une si­tua­tion aga­çante pour tout le monde. L’anar­chie qui s’est em­pa­rée de la rue a ga­gné éga­le­ment les es­prits. Les concepts se sont alors confon­dus et les po­li­tiques se sont en­che­vê­trées. Nous avons alors vu les foules en co­lère vi­sant les ap­pa­reils éta­tiques et les ins­ti­tu­tions, et non le ré­gime. Alors que la ré­vo­lu­tion n’a pas été dé­clen­chée, à la base, pour ren­ver­ser l’Etat : il était ques­tion sur­tout d’évin­cer le ré­gime. La dif­fé­rence entre l’Etat et le ré­gime est consi­dé­rable, et l’un des vices de l’an­cien ré­gime est d’avoir dé­li­bé­ré­ment fait l’amal­game entre les deux pour n’en faire qu’un seul. Si nous par­lons au­jourd’hui de ré­vo­lu­tion, nous ne de­vons pas tom­ber dans la même er­reur en sui­vant le même che­min.

L’anar­chie et l’amal­game ont at­teint un degré tel que même les at­taques ont pris de court le siège du Conseil mi­li­taire et le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, à un mo­ment où d’autres ont évo­qué la pos­si­bi­li­té de se rendre au Ca­nal de Suez.

La scène a com­men­cé à chan­ger : la pho­to du jeune em­bras­sant un sol­dat avec en ar­rière-plan un char sur le­quel on pou­vait lire. « Hos­ni Mou­ba­rak va-t-en » en pleine place Tah­rir a été rem­pla­cée par celle des foules en co­lère es­sayant de se rendre au siège du Conseil mi­li­taire. La rai­son est que le Conseil mi­li­taire est la seule ins­tance qui as­sume la pé­riode tran­si­toire avec tout ce qu’elle im­plique de dan­gers et d’obs­tacles, alors que dans l’his­toire des na­tions, une telle étape est la res­pon­sa­bi­li­té de toute une so­cié­té. Sur­tout dans notre cas, où tout le monde a pris part à une ré­vo­lu­tion faite par les jeunes qui nous ont me­nés à cette tran­si­tion. Où en est cette so­cié­té de la gou­ver­nance ? Où en est le peuple, toutes ten­dances confon­dues, que nous avons vu et que le monde a vu à la place Tah­rir : hommes, femmes, vieux, jeunes, pauvres, riches, mu­sul­mans et chré­tiens ? Leur unique mis­sion se li­mi­tait- elle à sou­te­nir la ré­vo­lu­tion puis re­ve­nir aux ca­sernes ? Si c’est ain­si le cas, ce­la vou­drait dire que les évé­ne­ments de jan­vier der­nier étaient une simple ma­ni­fes­ta­tion lors de la­quelle les par­ti­ci­pants ont émis leur avis, puis que les choses ont re­pris le cours qui do­mi­nait avant la ré­vo­lu­tion.

Mais la réa­li­té dit le contraire. Le peuple a conti­nué à se rendre sur la place Tah­rir, même après avoir ex­pri­mé sa po­si­tion vis-à-vis du ré­gime. Il a bran­di ses de­mandes qui ont in­sis­té sur l’Etat ci­vil dé­mo­crate re­po­sant sur la li­ber­té, la di­gni­té hu­maine et la jus­tice so­ciale.

Donc, les foules ré­vo­lu­tion­naires res­tent om­ni­pré­sentes dans la rue et non dans le gou­ver­ne­ment. La va­leur de l’ini­tia­tive de Amr Mous­sa est qu’elle trans­fère la ré­vo­lu­tion vers une étape plus avan­cée, parce qu’elle per­met aux re­pré­sen­tants du peuple de des­si­ner les contours de la voie que nous de­vons em­prun­ter dans cette étape sen­sible, et donc le ré­sul­tat se­rait in­évi­ta­ble­ment plus de lim­pi­di­té et de clar­té de vi­sion.

La mis­sion du Conseil mi­li­taire, le fait qu’il soit l’unique ga­rant du chan­ge­ment, as­su­re­ra le consen­sus dans le co­mi­té na­tio­nal pro­po­sé sans que le Conseil ne soit obli­gé d’as­su­mer seul les ré­serves, cri­tiques ou la co­lère po­pu­laire.

Faire par­ti­ci­per toute la so­cié­té aux res­pon­sa­bi­li­tés est le ga­rant de toute éven­tuelle ré­serve, cri­tique ou co­lère qui pour­rait écla­ter. Et si ce­la a lieu, le res­pon­sable se­rait toute la so­cié­té et pas uni­que­ment le Conseil mi­li­taire. Car le co­mi­té na­tio­nal pro­po­sé par Amr Mous­sa est une sa­cra­li­sa­tion de l’es­prit du ré­fé­ren­dum au­quel a eu re­cours le Conseil mi­li­taire, pour re­cueillir l’avis du peuple sur les nou­veaux ar­ticles d’une Consti­tu­tion qui a été sus­pen­due, mais aus­si pour par­ti­ci­per à une feuille de route qui pour­rait nous trans­fé­rer vers la nou­velle so­cié­té que nous prô­nons. Ses ten­ta­tives se­ront-elles vouées à la réus­site ?

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