Al­ler au bout de soi-même

Al Ahram Hebdo - - Arts - Yas­ser Mo­heb

IL EST en­fin sur les écrans, ce film qui a dé­frayé la chro­nique de­puis plu­sieurs mois. Avant même sa pre­mière pro­jec­tion, Al-Mos­sa­fer (le pas­sa­ger), le pre­mier film écrit et réa­li­sé par Ah­mad Ma­her, s’est at­ti­ré les foudres de cer­tains cri­tiques, sans même que ceux­là aient vu la moindre image du film.

Dans le monde sans pi­tié du ci­né­ma, le pre­mier film est un obs­tacle aven­tu­reux, pour les ar­tistes comme pour les spec­ta­teurs. Et dans le cas d’Al-Mos­sa­fer, c’est pire. La pro­duc­tion a dé­cro­ché l’al­lo­ca­tion fi­nan­cière du mi­nis­tère de la Culture, qui a at­teint 20 mil­lions de L.E. à la fin du tour­nage. Le ré­sul­tat n’a ce­pen­dant pas tar­dé à sus­ci­ter de nom­breuses cri­tiques, même de la part de Omar Sha­rif, l’un des prin­ci­paux ac­teurs.

On est en 1948. Has­san ar­rive à Port-Saïd : l’en­droit de toutes les fa­ta­li­tés pour lui. Il est fonc­tion­naire à la Poste et s’éprend d’une ra­vis­sante Ar­mé­nienne, Nora — cam­pée par Cy­rine Ab­del-nour — fille d’un haut fonc­tion­naire du Ca­nal de Suez.

A par­tir d’une his­toire qui peut, ailleurs, sem­bler tra­di­tion­nelle, voire ba­nale, Ma­her nous pré­sente les confi­dences d’un homme en quête d’amour et de plai­sir, se li­bé­rant pro­gres­si­ve­ment du poids des normes so­ciales. Le hé­ros se laisse al­ler, tout sim­ple­ment.

A l’op­po­sé des ap­proches ci­né­ma­to­gra­phiques tra­di­tion­nelles, il est clair que Ma­her ne cherche pas à trans­mettre de mes­sage di­rect dans son film. Il pré­fère lais­ser ses per­son­nages et leurs pro­blèmes in­times ren­voyer au conte­nu et aux idées re­cher­chées. Mais, a-t-il réus­si à pla­cer des mes­sages à tra­vers des si­tua­tions dis­per­sées, des sketches dis­lo­qués et des re­bonds dra­ma- tiques dis­pat­chés ? Nous sommes en droit d’en dou­ter.

On reste im­per­méable à ce spec­tacle cou­pé en temps morts — pour­tant re­cher­chés — mais qui peine à nous en­traî­ner dans son sillage. La scène fi­nale de la mort sym­bo­lique du hé­ros est conve­nue et mal ame­née, l’ex­pli­ca­tion est plus di­recte que spec­ta­cu­laire : la fi­nale est tout bon­ne­ment inutile.

L’ab­surde règne Même après la sup­pres­sion d’en­vi­ron 19 mi­nutes du film, dans une ten­ta­tive de la part du réa­li­sa­teur de sau­ver son oeuvre ( qui reste longue de 2 heures), l’en­nui fi­nit par ga­gner les es­prits et la den­si­té pré­vue s’éva­pore au fil de l’iti­né­raire.

Qua­li­fions le film de road-mo­vie d’un nou­veau type : ab­surde, tra­gique, co­casse, sen­ti­men­tal, mais qui ne donne pas en­vie de com­prendre les idées re­cher­chées par son au­teur. Le voyage de vie du pro­ta­go­niste est une éva­sion dé­rou­tante aux li­mites du sur­réa­lisme, se pro­me­nant entre mé­lan­co­lie et si­tua­tions ba­roques.

Ah­mad Ma­her livre ici un film de fac­ture très clas­sique vi­suel­le­ment, ex­pé­ri­men- tal pour cer­tains, aca­dé­mique pour d’autres. Si cer­taines sé­quences im­pres­sionnent de par leur élé­gance, les mou­ve­ments de ca­mé­ra et l’im­pact des plans larges, d’autres res­tent déses­pé­ré­ment plates, em­pê­chant une quel­conque mon­tée d’émo­tion. Le rythme est lent, les si­tua­tions ré­pé­ti­tives avec peu de dia­logues ; nous n’avons ce­pen­dant pas l’im­pres­sion de tout sai­sir. Ma­her uti­lise, par ailleurs, deux sortes de mu­sique : tra­di­tion­nelle et mo­derne. Car son film ba­laie plu­sieurs époques et tente de créer un rythme par­ti­cu­lier. Fa­thi Sa­la­ma, le mu­si­cien-com­po­si­teur, en­traîne le spec­ta­teur dans des vi­bra­tions aux to­na­li­tés va­riées. Le Pas­sa­ger lorgne cer­taines oeuvres clas­siques du ci­né­ma ita­lien, son réa­li­sa­teur ayant pas­sé plu­sieurs an­nées à étu­dier le 7e art en Italie. On y re­trouve leur rythme nar­ra­tif ou l’ab­sur­di­té mais le film ne pos­sède pas, hé­las, la même am­pleur nar­ra­tive. Il ne suf­fit pas de plans fixes et sans pa­roles pour faire du Ta­ti !

Ma­her pèche éga­le­ment du cô­té de ses co­mé­diens : pas mau­vais mais moins bons que pré­vu. Seule la pres­ta­tion d’un Omar Sha­rif — qui in­ter­vient en der­nière par­tie de l’oeuvre — ap­porte un souffle chaud, avec Ché­rif Ram­zi, à des si­tua­tions froides par leur ab­sur­di­té et leur noir­ceur. Une noir­ceur que le pu­blic et la cri­tique fus­tigent d’un même élan. Une oeuvre, qu’on l’ac­cepte ou pas, doit gar­der le goût et la vi­sion de son créa­teur, même si le ré­sul­tat fi­nal s’avère ab­surde et dé­ce­vant

Omar Sha­rif ap­porte un souffle chaud, sans pour au­tant sau­ver le film.

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