En­nah­da a le vent en poupe

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Ka­rem Ye­hia

PEUT-ÊTRE que Ayyad Ben Achour, sur­nom­mé l’ar­chi­tecte de la pre­mière pé­riode de tran­si­tion après la ré­vo­lu­tion du 14 jan­vier et pré­sident de « l’Or­ga­nisme su­prême char­gé de réa­li­ser des ob­jec­tifs de la ré­vo­lu­tion », n’exa­gé­rait pas tel­le­ment lorsque je l’ai eu au té­lé­phone. Ce­lui-ci a ex­pri­mé sa vive stu­pé­fac­tion de ce qu’il avait vu en se di­ri­geant aux urnes pour vo­ter dans sa cir­cons­crip­tion AlMor­si, à 15 km de la ca­pi­tale. « Je suis très optimiste de cette par­ti­ci­pa­tion mas­sive ja­mais connue au­pa­ra­vant, et de la dis­ci­pline que j’ai pu voir de mes yeux. Le plus im­por­tant est ce sen­ti­ment de fier­té qui s’est em­pa­ré des Tu­ni­siens dans un pre­mier exer­cice de la dé­mo­cra­tie au vrai sens du terme ... de vraies élec­tions plu­ra­listes et trans­pa­rentes », a-t-il com­men­té. Et d’ajou­ter d’une voix pleine de gaie­té : « Comme si nous étions nés de nou­veau ».

C’est avec ce ton d’op­ti­misme que s’est ex­pri­mé ce pro­fes­seur de droit consti­tu­tion­nel, dé­si­gné au com­man­de­ment de l’or­ga­nisme pré­ci­té. Il lui a été as­si­gné la tâche d’éta­blir toutes les lois et de par­ve­nir à une en­tente na­tio­nale entre les dif­fé­rents pôles de la vie po­li­tique tu­ni­sienne et de la so­cié­té ci­vile, afin de me­ner le pays à bon port. Ou en d’autres termes, le faire tra­ver­ser la deuxième étape tran­si­toire, lorsque l’As­sem­blée cons­ti­tuante com­men­ce­ra à exer­cer ses pré­ro­ga­tives, avec en tête l’éta­blis­se­ment de la IIe Ré­pu­blique tu­ni­sienne et le choix des nou­veaux pré­si­dents de l’Etat et de l’exé­cu­tif.

Au len­de­main de la jour­née dé­crite par tous les ob­ser­va­teurs de « Jour­née du scru­tin his­to­rique », la ca­pi­tale était or­née de ses plus belles pa­rures, comme dans un car­na­val. Les jour­naux les plus po­pu­laires et réa­li­sant les plus larges ti­rages ont ti­tré à leur une : « Quelle beau­té ! Vous avez fa­bri­qué le prin­temps de la dé­mo­cra­tie arabe ( jour­nal Al-Sabah) ». « Le rêve voit le jour (Al-Shou­rouk) ». A ce mo­ment où les ha­bi­tués des ca­fés ont sem­blé moins in­té­res­sés par les bla­blas po­li­tiques, qui étaient mon­naie cou­rante de­puis dé­jà 2 jours. Il y a ce sen­ti­ment que les ré­sul­tats des élec­tions n’ont pas été contraires aux pré­vi­sions, et que le vote mas­sif a dé­pas­sé toutes les at­tentes.

Pro­ba­ble­ment 2 fac­teurs nou­veaux ont contri­bué à ré­duire la cha­leur des dé­bats po­li­tiques en­flam­més dans la rue. Le pre­mier, d’ordre lo­cal, est re­la­tif à la per­cée du mou­ve­ment En­nah­da de ré­fé­rence is­la­miste et adop­tant une fa­çade et un dis­cours ré­no­va­teurs ré­for­ma­teurs pour ra­fler le tiers des 219 sièges, et donc de­ve­nir le plus grand bloc au sein du Par­le­ment de­vant me­ner la ges­ta­tion dif­fi­cile du nou­veau gou­ver­ne­ment.

Une avan­cée qui ne fait que cou­ler beau­coup d’encre au­près non seule­ment des autres cou­leurs de l’arc-en­ciel po­li­tique, mais éga­le­ment des ONG, car ac­cu­sées d’avoir pro­cé­dé à d’im­por­tantes fraudes élec­to­rales aux urnes.

Des voix ont avan­cé que des ten­ta­tives de don­ner des pots-de-vin aux élec­teurs ont été re­cen­sées, outre d’autres ac­cu­sa­tions d’avoir pro­cé­dé à des pro­pa­gandes po­li­tiques dans les mos­quées, al­lant ain­si à l’en­contre de son pro­gramme élec­to­ral et des pro­messes de ses lea­ders. Quant au 2e fac­teur d’in­quié­tude, il est en pro­ve­nance de la Li­bye voi­sine à cause d’une dé­cla­ra­tion faite par le conseil tran­si­toire à pro­pos de l’abro­ga­tion d’un nombre de lois consi­dé­rées comme contraires à la cha­ria et à l’Etat mu­sul­man, y com­pris l’in­cri­mi­na­tion de la po­ly­ga­mie.

Pour Ka­mal You­nès, l’ana­lyste po­li­tique et pré­sident du fo­rum d’Ibn Rou­chd pour les re­cherches magh­ré­bines, l’in­fluence de cet in­ci­dent li­byen res­te­ra mi­nime et se­con­daire sur sa voi­sine, Tu­ni­sie. Et de ré­pli­quer à tra­vers un ap­pel té­lé­pho­nique : « La Tu­ni­sie est beau­coup plus proche du mo­dèle turc ». Il es­time que le pays se trou­ve­ra iné­luc­ta­ble­ment en­traî­né vers cette voie à l’is­sue des élec­tions, pour des rai­sons his­to­riques et cultu­relles ain­si que pour des consi­dé­ra­tions se rap­por­tant à l’éco­no­mie et au tourisme étroi­te­ment lié à l’Eu­rope. Pour af­fir­mer le sen­ti­ment qu’ont les Tu­ni­siens vis-àvis de leur rôle im­por­tant dans la tra­jec­toire de la ré­forme ara­bo-is­la­mique, il a dit : « Nous croyons que c’est le mo­dèle turc qui a ins­pi­ré les écrits de Ra­ched Al-Ghan­nou­chi, le pré­sident du mou­ve­ment En­nah­da ».

Ce sen­ti­ment d’avant-gar­disme qui existe bel et bien chez les Tu­ni­siens s’est an­cré da­van­tage, même au ni­veau de l’homme de la rue. Ils sont fiers qu’ils ont été les ini­tia­teurs des ré­vo­lu­tions du prin­temps arabe qui ont suc­cé­dé à la leur, celle du 14 jan­vier.

Le len­de­main, de ce qui a été dé­crit par Bin Achour de « plus longue jour­née dans l’his­toire mo­derne de la Tu­ni­sie de­puis l’in­dé­pen­dance en 1956 », les contours de l’As­sem­blée cons­ti­tuante ain­si que la carte po­li­tique du pays ont com­men­cé à se des­si­ner. Se­lon toutes les pro­ba­bi­li­tés, En­nah­da rem­por­te­ra le tiers des sièges, en­suite vien­dra son al­lié le par­ti du Congrès pour la Ré­pu­blique, pré­si­dé par l’in­tel­lec­tuel de gauche et à de­mi-li­bé­ral, Mon­cef Mar­zou­ki, avec 10 % des sièges. En 3e po­si­tion vient le par­ti Et­ta­ka­toll pré­si­dé par Mous­ta­pha Ben Jaa­far, re­pré­sen­tant du centre-gauche. En 4e place vient la gauche même avec la liste Et­ta­j­did.

Ben You­nès pré­voit une coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale re­grou­pant les par­tis de Mar­zou­ki, de Ben Jaa­far et di­ri­gée par le par­ti de Ghan­nou­chi, les trois per­son­na­li­tés les plus mé­dia­ti­sées ré­cem­ment. Ce qui veut dire en quelque sorte que les élec­tions du 23 oc­tobre ont éli­mi­né le fac­teur per­son­nel dans le choix des élec­teurs. En ef­fet, le sys­tème élec­to­ral de l’après 14 jan­vier était mé­ti­cu­leu­se­ment conçu de ma­nière à mar­gi­na­li­ser les liens per­son­nels entre les dif­fé­rents can­di­dats dans les dif­fé­rentes cir­cons­crip­tions et à raf­fer­mir en contre­par­tie le pres­tige et le pro­gramme de chaque par­ti. Il n’était donc pas éton­nant de voir aux urnes de la ca­pi­tale que les élec­teurs ne connais­saient pas les noms des can­di­dats en­re­gis­trés sur les listes élec­to­rales par­ti­sanes ou in­dé­pen­dantes. Ab­del-Bas­sit Al-Fa­qih, sur­veillant d’En­nah­da, a dit que la connais­sance du can­di­dat à titre per­son­nel n’est pas du tout né­ces­saire dans un sys­tème prio­ri­tai­re­ment dé­pen­dant des listes. « Les gens élisent la liste abs­trac­tion faite de ses membres », a-t-il as­su­ré.

L’avo­cat Mo­ha­mad Eb­bou, un di­ri­geant du par­ti n° 2 dans la pro­chaine coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, Congrès pour la Ré­pu­blique, ne parle pas aus­si ai­sé­ment et avec la même confiance et le ton tran­chant de la pro­chaine coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale des trois fa­vo­ris du scru­tin. Ce jeune avo­cat, qui a connu une re­nom­mée à l’ex­té­rieur de la Tu­ni­sie à cause d’une in­car­cé­ra­tion ayant du­ré 6 ans pour un ar­ticle dans le­quel il avait par­lé des points de res­sem­blance entre Ben Ali et l’ex-pre­mier mi­nistre is­raé­lien Ariel Sha­ron, nie to­ta­le­ment ce qui a été pro­pa­gé sur une éven­tuelle coa­li­tion entre Ghan­nou­chi et Al-Mar­zou­ki. Il adresse une cri­tique vi­ru­lente à ce qu’il a ap­pe­lé une imi­ta­tion du mou­ve­ment En­nah­da, aux an­ciennes mé­thodes du par­ti du Ras­sem­ble­ment consti­tu­tion­nel du pré­sident dé­chu Ben Ali, en ma­tière de fraudes élec­to­rales. « Nous n’avons pas en­core pris la dé­ci­sion d’en­trer dans une coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale avec Ghan­nou­chi », et de re­ve­nir sur le même su­jet pour dire que les coa­li­tions dans la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment ou dans le choix d’un nou­veau pré­sident sont pos­sibles, mais l’ul­time prio­ri­té doit être ac­cor­dée à la Consti­tu­tion.

Pour lui, la cause prin­ci­pale n’est pas celle de la laï­ci­té de l’Etat, mais la na­ture du ré­gime gou­ver­nant et la re­la­tion avec les dif­fé­rents pou­voirs. « C’est le fac­teur le plus im­por­tant dans la 2e pé­riode tran­si­toire qui ne peut sup­por­ter n’im­porte quel mar­ché par­ti­san », a-t-il af­fir­mé.

Ré­ponse aux cri­tiques En ré­plique aux cri­tiques vi­ru­lentes sur la non-trans­pa­rence élec­to­rale, l’un des proches de Ghan­nou­chi, qui s’est vou­lu ré­ti­cent en par­lant de la na­ture de la coa­li­tion en ques­tion, s’est mis sur la dé­fen­sive en avan­çant que les dites fraudes de ses confrères n’étaient pas mé­tho­diques et étaient dues à un ex­cès d’en­thou­siasme ou en­core à une fai­blesse de la culture dé­mo­cra­tique d’un pays en proie à 55 an­nées d’op­pres­sion.

En ré­su­mé, il est évident que l’ave­nir de la pre­mière ex­pé­rience dé­mo­cra­tique après les ré­vo­lu­tions du prin­temps arabe est condi­tion­né par le rôle des jeunes qui par­ti­ci­paient vi­si­ble­ment en masse de­vant les bu­reaux de vote et par le consen­te­ment de l’Union eu­ro­péenne et des Etats-Unis aux ré­sul­tats des élec­tions. En ef­fet, les dé­cla­ra­tions éma­nant des deux cô­tés semblent po­si­tives jus­qu’à main­te­nant. Le fait d’ac­cep­ter les is­la­mistes d’En­nah­da n’est plus un pro­blème en soi à cause du dis­cours ré­for­ma­teur et po­pu­liste qu’ils ont adop­té. Comme l’avait an­non­cé Al-Ghan­nou­chi plus tôt : « Les is­la­mistes de Tu­ni­sie ont ob­te­nu le feu vert. Con­trai­re­ment à leurs confrères al­gé­riens avec le FIS (le Front Is­la­mique du Sa­lut) à l’aube des an­nées 1990 ».

Il est re­mar­quable éga­le­ment la pré­sence en force de la presse al­gé­rienne dans la cou­ver­ture de l’évé­ne­ment. Ce qui porte à croire que la plus grande voi­sine n’est pas in­quié­tée ou bien qu’elle a été ame­née à le faire par des par­ties in­ter­na­tio­nales bien qu’elle abhorre le FIS et n’approuve pas du tout l’idée de la par­ti­ci­pa­tion des is­la­mistes au pou­voir

La Tu­ni­sie vote pour les pre­mières élec­tions libres de­puis des dé­cen­nies.

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