Le si­lence comme moyen de pro­tes­ta­tion

Le jour­na­liste de la chaîne ONTV Yos­ri Fou­da sus­pend son talk-show quo­ti­dien, dé­non­çant des pres­sions in­ces­santes sur la li­ber­té d’ex­pres­sion.

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ch. A.

POUR LES JOUR­NA­LISTES de l’Egypte ré­vo­lu­tion­naire, la li­ber­té de la presse ne semble pas ac­quise. Loin s’en faut. Les in­ci­dents se suc­cèdent, prou­vant coup après coup que la si­tua­tion n’a pas beau­coup chan­gé de­puis le dé­part du pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak. Le der­nier en date concerne Yos­ri Fou­da, émi­nent jour­na­liste de la chaîne pri­vée du ma­gnat Na­guib Sa­wi­rès ONTV. Fou­da a dé­ci­dé uni­la­té­ra­le­ment de sus­pendre jus­qu’à nou­vel ordre son émis­sion Akher ka­lam (der­nier mot), un talk-show dif­fu­sé à mi­nuit et qui bé­né­fi­cie d’une large au­dience en dé­pit des « ef­forts in­ces­sants de la cen­sure ».

Fou­da au­rait su­bi des pres­sions pour an­nu­ler la dif­fu­sion de son émis­sion de jeu­di où il était cen­sé ac­cueillir le ro­man­cier et mi­li­tant Alaa Al-As­wa­ni, connu pour ses cri­tiques acerbes contre le Conseil Su­prême des Forces Ar­mées (CSFA). L’émis­sion de­vait ana­ly­ser l’émis­sion de la veille dif­fu­sée sur la chaî- ne consoeur Dream, où deux membres du CSFA avaient ré­pon­du à des ques­tions d’ac­tua­li­té, no­tam­ment sur les ac­cu­sa­tions qui visent les mi­li­taires suite au mas­sacre de 27 ma­ni­fes­tants à Mas­pe­ro, de­vant le siège de la Ra­dio­té­lé­vi­sion.

Entre la dif­fu­sion de la pre­mière émis­sion, mer­cre­di, et la date pro­gram­mée pour dif­fu­ser l’émis­sion cen­su­rée, jeu­di, les com­men­taires ont af­flué sur In­ter­net, dé­non­çant les pro­pos des membres du CSFA ju­gés trop éva­sifs, voire sim­plistes. Les deux gé­né­raux Mah­moud He­ga­zy et Mo­ha­mad Al-Aas­sar se sont en ef­fet em­ployés à re­je­ter toutes les ac­cu­sa­tions, uti­li­sant les slo­gans clas­siques fai­sant de l’ar­mée une « ga­rante de la ré­vo­lu­tion » et une ins­ti­tu­tion « ap­par­te­nant au peuple ». Les mi­li­taires ont éga­le­ment dé­fen­du avec zèle la per­for­mance du gou­ver­ne­ment du pre­mier mi­nistre, Es­sam Cha­raf, ju­gé par beau­coup de cri­tiques comme étant sans vi­sion et dé­pour­vu de pré­ro­ga­tives.

« C’est une réa­li­té qui s’est gra­duel­le­ment conso­li­dée du­rant les quelques mois pas­sés, une réa­li­té qui sous-tend des ef­forts in­ces­sants des­ti­nés à main­te­nir le noyau de l’an­cien ré­gime », note Fou­da sur sa page Fa­ce­book. « Ces ef­forts qui se sont fait sen­tir dès le len­de­main de la ré­vo­lu­tion, uti­li­sant à la fois des tech­niques an­ciennes et nou­velles pour mettre sous pres­sion ceux qui conti­nuent à croire en les va­leurs de la ré­vo­lu­tion ... pour les obli­ger à s’im­po­ser une au­to­cen­sure », ajoute le jour­na­liste qui n’a pas pré­ci­sé qui il ac­cuse en par­ti­cu­lier.

Le cas de Fou­da n’est pas unique. Plu­sieurs jour­na­listes ont été der­niè­re­ment convo­qués de­vant le Par­quet mi­li­taire pour jus­ti­fier leurs pro­pos oraux ou écrits. Deux pu­bli­ca­tions ont été éga­le­ment cen­su­rées pour avoir trai­té des su­jets « por­tant at­teinte aux in­té­rêts na­tio­naux », alors que les bu­reaux d’au moins trois chaînes pri­vées ont été pris d’as­saut par des mi­li­taires, dont ce­lui d’Al-Ja­zee­ra Di­rect, qui a été tout sim­ple­ment fer­mé.

Des or­ga­ni­sa­tions de dé­fense des droits de l’homme ont dé­non­cé les pres­sions que le CSFA au­rait im­po­sées sur Yos­ri Fou­da. « Rien n’est plus dur pour un jour­na­liste que d’avoir à ces­ser de s’ex­pri­mer, nous sa­vons com­bien dif­fi­cile la dé­ci­sion de quit­ter les té­lé­spec­ta­teurs a dû être pour Fou­da », af­firme le Ré­seau arabe d’in­for­ma­tion sur les droits de l’homme (ANHRI) dans un com­mu­ni­qué dif­fu­sé sa­me­di.

La chaîne ONTV a te­nu à se dés­in­cul­per des ac­cu­sa­tions se­lon les­quelles elle au­rait par­ti­ci­pé aux pres­sions exer­cées sur son jour­na­liste. « Les pro­pos de Fou­da montrent qu’il n’est pas en confron­ta­tion avec la chaîne mais plu­tôt avec un cli­mat hos­tile à la li­ber­té de la presse », lit-on sur le compte Twit­ter de la chaîne.

Pour sa part, l’écri­vain Alaa AlAs­wa­ni, l’in­vi­té de l’émis­sion cen­su­rée, a af­fir­mé, sur la chaîne AnNa­har, ne pas avoir d’ani­mo­si­té en­vers le Conseil mi­li­taire, tout en étant conscient des « ten­ta­tives vi­sant à contour­ner la ré­vo­lu­tion et à re­pro­duire le ré­gime de Mou­ba­rak ».

En ré­ac­tion, le CSFA s’est jus­qu’ici li­mi­té à ré­ité­rer ses en­ga­ge­ments à res­pec­ter la li­ber­té d’ex­pres­sion et de la presse. Dans un ap­pel re­trans­mis en di­rect sur ONTV, le gé­né­ral Is­maïl Eth­man, membre du CSFA, a ap­pe­lé Fou­da à « ne pas pri­ver les té­lé­spec­ta­teurs de son émis­sion ». « Le Conseil mi­li­taire n’in­ter­vient pas dans la ligne édi­to­riale des mé­dias et res­pecte tous les points de vue sans en cen­su­rer au­cun », a-t-il ajou­té dans son in­ter­ven­tion té­lé­pho­nique. Avant d’exi­ger des jour­na­listes un dis­cours cri­tique pro­fes­sion­nel et res­pec­tueux, exempt de dif­fa­ma­tion.

Fou­da a dit ap­pré­cier sur le plan per­son­nel l’ap­pel du gé­né­ral Eth­man l’in­vi­tant à re­prendre l’émis­sion mais es­time tou­te­fois que « sur le plan pra­tique, beau­coup de ques­tions res­tent sans ré­ponse »

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.