Ki­ma, le ca­nal de tous les maux

POL­LU­TION Les ha­bi­tants du gou­ver­no­rat d’as­souan souffrent des dé­chets ver­sés dans le ca­nal de Ki­ma. Mal­gré les dé­ci­sions de jus­tice en leur fa­veur, rien ne change et la cor­rup­tion dont ils sont vic­times est au coeur de leur co­lère. Re­por­tage.

Al Ahram Hebdo - - Environnement - Ha­naa Al-mek­ka­wi

«PARCE que nous sommes dignes d’avoir de l’eau pure, nous ne pou­vons pas ac­cep­ter que le gou­ver­neur nous laisse boire de l’eau mé­lan­gée à celle des égouts et autres pol­luants ». C’est l’ap­pel lan­cé par Mous­ta­pha Mo­ha­mad, avec d’autres ci­toyens, lors du sit-in or­ga­ni­sé il y a peu de­vant le siège du gou­ver­no­rat d’As­souan. Une ac­tion per­çue comme né­ces­saire pour les ha­bi­tants de la ville qui souffrent, de­puis plus de 50 ans, comme ils l’af­firment, de la pol­lu­tion du ca­nal de Ki­ma. Ce ca­nal dé­verse dans le Nil de l’eau pol­luée à une dis­tance de moins de 700 mètres du ré­seau d’ap­pro­vi­sion­ne­ment d’As­souan et des vil­lages qui l’en­tourent.

Mous­ta­pha, qui vient de don­ner une par­tie de son foie à sa mère souf­frant de dé­fi­cience hé­pa­tique, lutte de toutes ses forces contre cette si­tua­tion. « Les ana­lyses de ma mère ont mon­tré que c’est l’am­mo­niac qui se trouve avec des taux éle­vés dans l’eau po­table qui a cau­sé les dé­gâts de son foie », dé­clare Mous­ta­pha. Ce der­nier ain­si que d’autres ha­bi­tants ont pris en charge d’ana­ly­ser l’eau ver­sée du ca­nal dans le Nil. Ces ana­lyses ont mon­tré des taux très éle­vés de ni­trate, d’am­mo­niac et de pro­duits or­ga­niques.

Le dys­fonc­tion­ne­ment des reins et du foie fi­gure en tête de la liste des ma­la­dies dont souffrent les ha­bi­tants du gou­ver­no­rat tra­ver­sé par le ca­nal de Ki­ma, qui re­çoit dé­sor­mais les dé­chets so­lides et l’eau des égouts de plu­sieurs sources. Ki­ma, la plus grande en­tre­prise pour les in­dus­tries chi­miques au Moyen-Orient, et dont le ca­nal porte le nom, re­pré­sente la plus grande source de pol­lu­tion. L’hô­pi­tal édu­ca­tif d’As­souan, ce­lui d’Aboul-Riche, l’usine de Co­ca-Co­la ... tous uti­lisent le ca­nal de 15 km de long pour se dé­bar­ras­ser de leurs dé­chets. Sur le Nil, dans cette ré­gion, d’in­nom­brables bulles blanches na­viguent à la sur­face de l’eau et ne re­flètent rien de très pur.

Sur près de 2 km, le ca­nal est com­plè­te­ment re­cou­vert d’or­dures. Toute la sur­face res­tante est or­née de mon­ti­cules d’or­dures sur les abords du ca­nal. « Les ci­toyens, in­ca­pables de chan­ger cette si­tua­tion et souf­frant dé­jà des dé­chets mé­na­gers dans les rues, ré­agissent en je­tant leurs dé­chets aux abords du ca­nal », dé­clare Yas­ser, un des ha­bi­tants de la ville. Mouches, mous­tiques et rats sont alors des vi­si­teurs per­ma­nents dans les ha­bi­ta­tions avec tout le dan­ger que ce­la re­pré­sente sur la san­té.

Si se­lon le Centre Egyp­tien pour le Droit du Lo­ge­ment (CEDL), un en­fant meurt toutes les huit se­condes en Egypte du fait de la pol­lu­tion de l’eau, la si­tua­tion à As­souan est très re­pré­sen­ta­tive de cette réa­li­té. La pol­lu­tion bac­té­rio­lo­gique a ame­né dans ce lieu des ma­la­dies comme le can­cer, la ty­phoïde, ain­si que des in­fec­tions diar­rhéiques, ré­nales et hé­pa­tiques ren­con­trées main­te­nant à taux très éle­vés.

Cette réa­li­té est an­non­cée par des mé­de­cins, mais de ma­nière très dis­crète pour évi­ter d’être sanc­tion­nés comme cer­tains de leurs col­lègues qui trans­met­taient de telles in­for­ma­tions au pu­blic. « Une des preuves de la dé­té­rio­ra­tion de la si­tua­tion, c’est qu’on a inau­gu­ré le nou­vel hô­pi­tal des hy­per­ther­mies avant la date pré­vue. Car l’an­cien hô­pi­tal n’ar­ri­vait pas à as­si­mi­ler le nombre des ma­lades qui va cres­cen­do », avoue un jeune mé­de­cin ayant re­quis l’ano­ny­mat, mais qui col­la­bore avec les ci­toyens en leur don­nant des rap­ports pou­vant être uti­li­sés comme preuve en cas de plainte ou pro­cès. Les ha­bi­tants ne sont ja­mais res­tés les bras croisés face à cette si­tua­tion, mais ils se sont tou­jours trou­vés faibles face aux an­nonces et pro­messes gou­ver­ne­men­tales in­ca­pables de mettre fin à leurs pro­blèmes.

Es­poir d’une nou­velle ère De­puis le dé­but de cette an­née, ou plus pré­ci­sé­ment de­puis la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier 2011, les ma­ni­fes­ta­tions et les ré­voltes se mul­ti­plient dans l’es­poir qu’une nou­velle ère com­mence. Mais il semble que la ré­vo­lu­tion n’a rien chan­gé au sys­tème. Une des so­lu­tions pro­po­sées par le se­cré­taire gé­né­ral du gou­ver­no­rat est de bou­cher le ca­nal avec l’aide du mi­nis­tère de la Co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale. Une pro­po­si­tion peu ap­pré­ciée par les ci­toyens. « Le gou­ver­no­rat af­firme dé­jà que 10 mil­lions de L.E. ont été dé­pen­sées pour cou­vrir une sur­face de 2 300 m2 du ca­nal. Alors com­bien de mil­lions nous faut-il en­core ? Et pour­quoi ne pro­fite-t-on pas de cet ar­gent pour trou­ver des so­lu­tions per­ma­nentes comme la cons­truc­tion de ré­seaux d’égouts pour les éta­blis­se­ments qui pol­luent le ca­nal ? », s’ex­prime Mous­ta­pha Al-Has­san, re­pré­sen­tant à As­souan de l’ONG Hi­cham Mou­ba­rak pour la dé­fense des droits de l’homme.

Le pro­blème se­ra bien­tôt ré­so­lu, af­firme Mah­moud Hos­ny, du bu­reau ré­gio­nal de l’Agence égyp­tienne pour les af­faires de l’en­vi­ron­ne­ment dans le gou­ver­no­rat d’As­souan. Mais la po­pu­la­tion doit être pa­tiente, dit-il. Il an­nonce aus­si qu’un pro­jet de plan­ta­tion d’une fo­rêt ar­ti­fi­cielle d’arbres non frui­tiers vient de voir le jour, elle est ar­ro­sée par l’eau trai­tée des égouts.

Quant à l’en­tre­prise Ki­ma, le mi­nis­tère d’Etat pour les Af­faires de l’en­vi­ron­ne­ment a ap­prou­vé un pro­jet exi­geant que le drai­nage in­dus­triel ne soit pas je­té dans le ca­nal, mais trans­fé­ré dans le ré­seau d’égout prin­ci­pal de la ré­gion Al-Ala­qy. Ce­pen­dant, et se­lon Al-Has­san, ce ré­seau verse lui-même ses dé­chets dans le ré­seau prin­ci­pal d’As­souan. De plus, la ca­pa­ci­té de ce ré­seau ne dé­passe pas les 30 000 m3 alors que la quan­ti­té des eaux dé­ver­sées dé­passe les 60 000 m3. Par ailleurs, les tuyaux sup­po­sés ar­ro­ser la fo­rêt ar­ti­fi­cielle sont trop étroits pour être ef­fi­caces. « Bref, on est dans un cercle vi­cieux », dit Al-Has­san. Re­fu­sant de bais­ser les bras, les ci­toyens sont, en der­nier re­cours, al­lés en jus­tice pour ob­te­nir le droit de pro­té­ger leur vie, en ap­pli­ca­tion de la loi 48/1982 sur la pro­tec­tion du Nil. Mais les dé­ci­sions en leur fa­veur ne se sont ja­mais tra­duites sur le ter­rain. Or, un autre cau­che­mar me­nace dé­jà les ha­bi­tants : ce­lui d’éven­tuelles inon­da­tions en cas de pluies im­por­tantes, puisque le ca­nal ne rem­plit plus son rôle. « De nou­veau, la cor­rup­tion qui do­mi­nait tous les do­maines de notre vie a le der­nier mot, même au prix de la vie de la po­pu­la­tion », s’in­digne un ha­bi­tant d’Aboul-Riche, près d’As­souan

Le ca­nal de Ki­ma re­pré­sente un exemple fla­grant de la cor­rup­tion au gou­ver­no­rat d’As­souan.

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