Je se­rai ce que je veux

Al Ahram Hebdo - - Littérature - Tra­duc­tion de Su­zanne El La­cka­ny

LES JEU­DIS, chaque se­maine, au mi­lieu de la ma­ti­née, je sor­tais avec ma mère pour al­ler au mar­ché. Je tra­ver­sais tout le che­min fier de mes pas qui frap­paient le sol de la rue pa­vée avec des pierres an­ciennes. Je sui­vais des yeux un groupe de tou­ristes qui avan­çaient len­te­ment et ne ces­saient de par­ler tout en mon­trant les mou­cha­ra­biehs. Quand nous nous trou­vions au coeur du mar­ché, j’ou­vrais la bouche et j’as­pi­rais l’air for­te­ment. Ma mère me re­gar­dait en sou­riant : Pour­quoi tu ouvres la bouche comme ça ? Je lui ré­pon­dais avec une in­to­na­tion ti­mide : pour ava­ler l’odeur du mar­ché.

Ma mère choi­sis­sait des to­mates, des concombres, des oi­gnons, des pommes de terre, de la co­riandre, de l’aneth et du per­sil (ma mère tou­chait les lé­gumes qui de­ve­naient at­ti­rants et frais). Puis nous pas­sions chez ammi Tew­fiq, le bou­cher. Ma mère y pre­nait un mor­ceau de viande et il m’of­frait un mor­ceau de foie.

En y al­lant et en en re­ve­nant, j’ob­ser­vais les femmes et je les com­pa­rais à ma mère. Je fai­sais tou­jours pen­cher la ba­lance du cô­té de ma mère. Elle était propre et nette, blanche, ni em­bon­point ni maigreur, ni très grande ni pe­tite de taille. Sur ses lèvres se des­si­nait le sou­rire de l’ac­cep­ta­tion se­reine, elle sem­blait être née avec ce sou­rire. Sa voix était basse et elle n’ai­mait pas le mar­chan­dage.

Quand nous fran­chis­sions le seuil de la mai­son que nous ha­bi­tions, nous nous ar­rê­tions de­vant la porte de tante Fa­thiya, qui ou­vrait im­mé­dia­te­ment comme si elle nous at­ten­dait der­rière sa porte. Elle m’em­bras­sait et mon­tait avec nous à notre ap­par­te­ment. Je lui de­man­dais comment al­laient Nag­wa, Mah­moud et Ah­mad. Elle me ré­pon­dait : tu sais bien qu’ils sont chez leur grand-mère. J’en vou­lais à cette grand-mère qui me pre­nait mes amis et me lais­sait en­du­rer la so­li­tude.

A peine en­trés, tante Fa­thiya se di­ri­geait vers la ra­dio po­sée sur une éta­gère qui lui était consa­crée dans la cui­sine. Elle chan­geait les fréquences avant d’ar­rê­ter son choix sur une chan­son par­ti­cu­lière. Elle se ba­lan­çait avec grâce sur ces airs et elle fre­don­nait dou­ce­ment et d’une belle voix les mots de la chan­son. Ma mère l’ob­ser­vait avec un sou­rire ti­mide et elle lui de­man­dait : Est-ce qu’il te manque dé­jà ? Tu étais avec lui il y a deux jours. Et ma tante lui di­sait : Toi, qui es une femme, tu sais bien que la fleur a be­soin de la pluie, et si la pluie se fait rare, la fleur a au moins be­soin de la ro­sée. Sa ca­resse est comme la ro­sée, ses bras sont la pluie quand elle tombe abon­dante. Pen­dant les jours où il est absent, je haïs As­souan, cette ville qui me l’a pris. Par­fois la soif me fait mal et je pleure. Ma mère lui lan­çait alors un re­gard ré­pro­ba­teur : le pe­tit est là … ma tante se pen­chait et m’em­bras­sait en me di­sant : Que Dieu ne t’ac­corde ja­mais une femme comme moi, si­non tu de­vien­drais fou.

Quand ma mère ter­mi­nait la pré­pa­ra­tion des pla­teaux de pommes de terre, ma tante fi­nis­sait de bouillir la viande et ris­so­lait le mor­ceau de foie. Elle y cou­pait une grande part et l’in­tro­dui­sait dans ma bouche. Ma mère po­sait les pla­teaux sur sa tête et mon­tait sur l’es­ca­lier en bois, entre la pièce verte et la ter­rasse où il y avait le four qu’elle avait fait ma­çon­ner du­rant la pre­mière se­maine de ses noces, comme elle le di­sait sou­vent. Elle m’em­pê­chait tou­jours de le voir quand le feu était al­lu­mé car, comme elle se plai­sait à l’af­fir­mer, le feu y était ten­tant.

J’étais avec ma tante dans la cui­sine. Nous écou­tions une chan­son dont les pa­roles étaient : « O jeune fille, ton amou­reux qu’a-t-il ame­né à son re­tour ? Il m’a ap­por­té un coeur vert dans sa main et il m’a dit tant d’éloi­gne­ment suf­fit ». Les mots de la chan­son fai­saient rou­gir in­ten­sé­ment le vi­sage de ma tante. Elle n’était plus ber­cée par le rythme, elle ne fre­don­nait plus, elle sou­pi­rait seule­ment. Son vi­sage rou­gi, les pa­roles de la chan­son, l’odeur qui s’ex­ha­lait des pla­teaux en des­cen­dant dans l’es­ca­lier avant de pé­né­trer dans la cui­sine, tout ce­la me ren­dait triste et je me re­ti­rais alors dans ma ca­chette se­crète, sous le lit de mes pa­rents, où se trou­vait le coffre vert en bois. Je l’ou­vrais et je le trou­vais comme je l’avais lais­sé, avec deux lignes de livres. Le pe­tit en­semble re­grou­pait uni­que­ment beau­coup de pa­piers jau­nis re­liés avec du cuir de cou­leur noire. Sur la cou­ver­tu-

Il est né en 1960 au gou­ver­no­rat d’As­siout au sud de l’Egypte. Di­plô­mé de la fa­cul­té de com­mu­ni­ca­tion de l’Uni­ver­si­té du Caire en 1986, il s’est consa­cré à la vie jour­na­lis­tique dans nombre de jour­naux dont Al-Alam Al-Youm et AlQa­hi­ra. Sa longue ex­pé­rience dans l’édi­tion des pages cultu- re, les lettres étaient en rouge. Le grand en­semble conte­nait seule­ment les pe­tits vo­lumes, la di­men­sion de cha­cun de ces pe­tits livres ne dé­pas­sait pas la paume de ma main. Je les voyais entre les mains des hommes dans la nuit des maîtres ai­més de Dieu. Je pre­nais un livre re­lié en cuir et je contem­plais les grandes lettres. Mes yeux s’épui­saient au-des­sus des pages qui sem­blaient ten­ter comme le feu du four. Je ré­sis­tais à une en­vie vio­lente de dé­chi- relles a don­né une oeuvre in­clas­sable Faïs­sal/Tah­rir Ayam el-desk wel mi­cro­bus (Faïs­sal/Tah­rir, les jours du desk et du mi­cro­bus), aux édi­tions Mad­bou­li en 2009. Entre ré­cit et es­sai, Ab­delRé­him com­pare et clas­si­fie les types des pas­sa­gers des mi­cro­bus, ce moyen de trans­port po­pu­laire au Caire. Il pu­blie Saa­koune ka­ma ou­rid, pre­mière ex­pé­rience pro­pre­ment ro­ma­nesque, aux édi­tions Al-Sho­rouk en 2011. Et dé­die son ro­man au grand écri­vain et cri­tique Alaa Al-Dib, qui a abor­dé avant lui les rêves de l’écri­vain, sou­vent am­pu­tés, vi­vant au sein du tour­nant so­cio­po­li­tique de l’Egypte des an­nées 1960 rer le livre. Je le pla­çais sous ma tête et je conti­nuais à pen­ser à la fleur qui a soif et qui as­pire à la pluie ; puis le som­meil de­ve­nait plus fort que moi.

Les mains de Nag­wa, Mah­moud et Ah­mad, qui me se­couaient gen­ti­ment, me ré­veillaient. Je me le­vais avec en­train et je trou­vais la place bai­gnée dans une mer de lu­mière forte. La lu­mière était éblouis­sante, mes yeux pou­vaient dis­cer­ner pour­tant abla Amal, pen­chée en of­frant les verres de thé à cinq de mes tantes, des femmes de notre ruelle, qui ve­naient chez nous tous les jeu­dis. Quand abla Amal se pen­chait, son voile glis­sait sur ses épaules et col­lait à son dos, for­mant des va­gue­lettes noires qui se bri­saient aux li­mites de ses hanches. J’éloi­gnais mon re­gard pour ne pas pleu­rer en mou­rant d’en­vie d’être pris dans ses bras.

Je m’as­seyais en com­pa­gnie de mes cou­sins du cô­té de la ba­lus­trade où il y avait une table basse et ronde sur la­quelle étaient mis le plus pe­tit pla­teau de pommes de terre, quatre plats de sa­lade verte, un grand plat de viande et un plat de riz aux ver­mi­celles. A la fin du re­pas, mon père ap­pa­rais­sait sui­vi de dix hommes, ni plus, ni moins. Ammi Tew­fiq, le bou­cher, les dé­pas­sait de sa haute sta­ture, et ammi Ka­mel, le pâ­tis­sier, ven­deur de ga­lettes, sur­gis­sait avec sa cor­pu­lence ex­ces­sive, et on voyait ammi Ra­di, le Nubien. Mais je n’ai­mais per­sonne par­mi eux au­tant que ammi Al-Hadj Kha­lil. Mes cou­sins et moi, nous nous agrip­pions aux pans de son ample man­teau et il nous por­tait tout en riant. Ses yeux brillaient comme étant sur le point de pleu­rer. Ma mère sor­tait vite de la cui­sine, elle en­tou­rait sa main du bord de son voile et sa­luait tous les hommes. Elle ser­rait cha­leu­reu­se­ment la main de ammi Al-Hadj, puis nous ame­nait à l’écart tan­dis qu’elle lui souhaitait : Que tu puisses voir les frères de Saw­san dans ta longue vie ! Ammi Al-Hadj et tous les hommes ou­vraient les mains et di­saient : ain­si soit-il.

Ma mère res­tait avec les femmes, mon père en­trait en­suite dans la pièce verte. Nous étions des en­fants et nous avan­cions sur le bout des or­teils. Nous nous as­seyions au bord d’un cercle for­mé par les hommes et mon père était au centre. Deux bou­gies éclai­raient la pièce verte, dres­sées dans un chan­de­lier en ar­gent. La seule femme au­to­ri­sée à en­trer dans la pièce c’était abla Amal (ma mère di­sait que les vierges sont pures). Abla Amal se te­nait droite en pré­sen­tant à cha­cun un plat de dattes. Elle ap­pro­chait le plat des hommes et cha­cun pre­nait une datte ou deux. Abla Amal quit­tait la pièce puis re­ve­nait en por­tant les pe­tits livres qu’elle don­nait à mon père qui les dis­tri­buait aux hommes. Il ta­pait dans ses mains, fer­mait les yeux et di­sait : Vous de­vez de­man­der par­don à Dieu, car ceci est le prin­cipe ma­jeur de la dé­vo­tion.

Les hommes ou­vraient leurs livres et ré­ci­taient à voix basse et pro­fonde :

— Je de­mande par­don à Dieu au­tant de fois que le sable et la terre.

Je de­mande par­don à Dieu au­tant de fois que les plantes et les pierres.

Je de­mande par­don à Dieu au­tant de fois que les tor­rents de la pluie que donnent les nuages.

Je de­mande par­don à Dieu au­tant de fois que les fleurs et les fruits.

Je de­mande par­don à Dieu tant que dure le mou­ve­ment joyeux des branches.

Je de­mande par­don à Dieu au­tant que la dou­ceur des ra­meaux verts.

Que si­gni­fiait la dou­ceur des ra­meaux verts ? Les branches dan­saient-elles comme une danse d’abla Amal ? Les fleurs étaient-elles de la na­ture de la fleur qui avait be­soin de la pluie comme di­sait ma tante ?

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