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Al Ahram Hebdo - - Arts - Ah­med Lout­fi

UNE vi­sion du monde faite par un ca­ri­ca­tu­riste doué n’est pas de la caricature au vrai sens du terme, mais une re­créa­tion du réel sous une forme nou­velle. Elle est un monde pa­ral­lèle, l’en­vers du mi­roir. En plus, elle est de l’éva­sion en de­hors de cette réa­li­té dé­plai­sante et que dire d’un ca­ri­ca­tu­riste qui dé­cide de fuir le monde concret après l’avoir maintes fois mis en dé­ri­sion ? C’est le cas de Hé­ga­zi, Ah­mad Ibra­him Hé­ga­zi, ce des­si­na­teur qui vient de nous quit­ter mais qui, avant sa dis­pa­ri­tion, avait dé­ci­dé il y a 15 ans de ces­ser de peindre et même de ren­trer dans son vil­lage na­tal de­puis 5 ans et rompre tout lien avec l’art et avec la ca­pi­tale. Pour lui, il n’y avait plus rien de nou­veau à pré­sen­ter, rien ne chan­geait dans le pays. « Pour­quoi dois-je des­si­ner sur des pro­blèmes d’une pa­trie qui res­tent in­chan­gés ? », di­sait-il. En fait, rien n’a chan­gé si l’on voit les thèmes de Hé­ga­zi qui cri­ti­quaient la cor­rup­tion et sou­te­naient la ré­vo­lu­tion. Il s’agit ici évi­dem­ment de la Ré­vo­lu­tion du 23 Juillet 1952 pour la­quelle il se bat­tait face au sys­tème ca­pi­ta­liste in­tro­duit par Sa­date.

En plus, il s’est frayé un che­min dans le monde de la caricature qui était à l’époque l’un des plus riches de l’his­toire ar­tis­tique égyp­tienne avec Ra­kha, Hé­ga­zi, Sa­lah Ja­hine et bien d’autres. C’est son par­ti pris pour les gens mo­destes de la so­cié­té qui a été la base de son ori­gi­na­li­té. On di­rait l’ar­tiste qui a pro­phé­ti­sé les « in­di­gnés » de nos jours. En es­quis­sant ses des­sins, il par­ti­ci­pait et ex­pri­mait cette souf­france du quo­ti­dien. D’une cer­taine ma­nière, il est par­ve­nu à une sorte de syn­thèse entre l’ex­pres­sion d’une vie qui sem­blait réelle et pas exa­gé­rée comme c’est le cas de la caricature et aus­si l’ima­gi­naire sans le­quel un art n’est pas un art. Un des té­moins de son gé­nie est le des­si­na­teur fran­çais Plan­tu qui n’a pas cru ses yeux quand il a vu les des­sins de Hé­ga­zi. Pour lui, ces mi­nia­tures ne pou­vaient pas sor­tir des mains d’un ar­tiste, mais plu­tôt d’un or­di­na­teur.

En fait, la flui­di­té des lignes de Hé­ga­zi et l’hu­mour dans la phy­sio­no­mie des per­son­nages donnent à sa caricature son ori­gi­na­li­té. Il a vé­cu tout en rê­vant d’un vrai chan­ge­ment, la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier lui a peut-être réa­li­sé une par­tie, même si c’est pas tout ce qu’il es­pé­rait voir un jour

Vo­tez pour Si Sayed. Sym­bole : le fouet.

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