« Ce n’est ni la ré­vo­lu­tion du pain, ni celle du jas­min »

Al Ahram Hebdo - - Arts - Yas­ser Mo­heb

DE­PUIS LE 14 JAN­VIER 2011, la ré­volte po­pu­laire tu­ni­sienne qui a fait chu­ter le ré­gime de Ben Ali — et qu’on a nom­mée la « Ré­vo­lu­tion du jas­min » — a don­né lieu à une mul­ti­tude de films, ama­teurs ou pro­fes­sion­nels, en vi­déo ou sur des té­lé­phones por­tables. Une ex­plo­sion d’ex­pres­sions dans un ci­né­ma à l’his­toire mou­ve­men­tée. Pre­mier constat : la cen­sure a dis­pa­ru. Les réa­li­sa­teurs tu­ni­siens peuvent dé­sor­mais fil­mer ce qu’ils veulent, comme ils veulent.

Par­mi cette « gi­bou­lée » d’oeuvres en­ga­gées : le do­cu­men­taire La khaw­fa baa­da al-yawm (plus ja­mais peur) du Tu­ni­sien Mou­rad Ben Cheikh. Il s’agit de la ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne vue à tra­vers trois des­tins par­ti­cu­liers. Ce­lui de la blo­gueuse Lina Ben Mhen­ni — qui a osé dé­fier le ré­gime Ben Ali en re­la­tant dès le dé­but sur son blog le mou­ve­ment de ré­volte par­ti de Si­di Bou­zid. Ce­lui de l’avo­cate Radhia Nas­raoui, mi­li­tante des droits de l’homme, qui a payé cher son en­ga­ge­ment, tout comme son ma­ri ré­gu­liè­re­ment em­pri­son­né à l’époque. Et ce­lui du jour­na­liste Ka­rem Ché­rif, homme de plume qui a pris son bâ­ton lors des jour­nées ter­ribles qui ont sui­vi le dé­part de Ben Ali pour dé­fendre son quar­tier. Un seul fac­teur com­mun à ces his­toires : la peur, celle que connais­saient tous les Tu­ni­siens. Face à elle, ce cri de tout un peuple : « Plus ja­mais peur ! ».

Au­teur de plu­sieurs courts mé­trages dont Le Pâtre des étoiles, Mou­rad Ben Cheikh exerce son mé­tier entre la Tu­ni­sie et l’Italie. Il ex­plique avoir choi­si ce titre car c’est « un slo­gan qui a sur­gi sur les murs de Tu­nis pen­dant la ré­vo­lu­tion. Ce slo­gan colle à ce qui s’est pas­sé car c’est le mur de la peur qui s’est ef­fon­dré ».

Fil­mé dans l’ur­gence à tra­vers un re­gard « à chaud », il s’agit plus de l’oeuvre d’un re­por­ter, pri­vi­lé­giant les faits et les té­moi­gnages, que de celle d’un ci­néaste ana­lyste. L’au­teur mêle images de ma­ni­fes­ta­tions — ca­den­cées par le fa­meux cri « Dé­gage ! » — et té­moi- gnages du ma­laise des Tu­ni­siens. Ben Cheikh se penche au che­vet d’une jeune gé­né­ra­tion qui a ren­ver­sé l’un des ré­gimes dic­ta­to­riaux de la ré­gion, opé­rant un zoom sur les ma­ni­fes­ta­tions et les mo­ments de haute ten­sion qui ont se­coué le monde arabe. Il filme la rage de ces jeunes Tu­ni­siens, leur bon­heur à l’an­nonce du dé­part de Ben Ali et leurs es­poirs de voir fleu­rir « ce prin­temps arabe ».

A chaud Cô­té ar­tis­tique et sty­lis­tique : Plus ja­mais peur a toutes les qua­li­tés et les dé­fauts qui vont de pair avec son sta­tut de film pris sur le vif. Aux ar­chives trop fraîches pour être ex­ploi­tées avec suf­fi­sam­ment de re­cul, le réa­li­sa­teur pré­fère l’ob­ser­va­tion du mou­ve­ment à tra­vers l’oeil de ses su­jets.

En re­cy­clant des images de ma­ni­fes­ta­tions pos­tées live sur YouTube, le film donne aus­si un im­pla­cable coup de vieux au ci­né­ma tra­di­tion­nel.

La ré­pu­gnance mise en va­leur dans le film par le ci­néaste joue sur deux ni­veaux : l’ur­gence de la né­ces­si­té, avec ces bouts de dé­bat pris à la va-vite dans la rue (où l’on en­tend, par exemple, une comparaison entre Hit­ler et Ben Ali) et des té­moi­gnages plus ré­flé­chis sur l’émergence de la dé­mo­cra­tie. Ain­si, Radhia Nas­raoui, avo­cate obs­ti­née des droits de l’homme et pré­si­dente de l’or­ga­ni­sa­tion de la lutte contre la tor­ture, livre une fine ana­lyse de la dé­chéance du ré­gime Ben Ali. Cette avo­cate, tout comme le jour­na­liste ou la blo­gueuse, donne au film un ca­rac­tère do­cu­men­taire plus in­té­res­sant que ses images dé­jà vues et re­vues.

A dé­faut de l’éle­ver réel­le­ment au rang d’oeuvre ci­né­ma­to­gra­phique, un autre en­tre­tien per­met au film de prendre un peu plus de hau­teur : ce­lui d’un pro­fes­seur en art thé­ra­peu­tique avec une psy­cho­logue. De quoi rap­pro­cher le film d’une « cure po­li­tique », cure qui au­rait ren­du le film tout autre s’il s’était cen­tré sur cet angle.

Souf­frant de sa Tu­ni­sie ma­lade, un per­son­nage lance la ré­plique culte du film : « Cette ré­vo­lu­tion tu­ni­sienne n’est pas le fruit de la mi­sère, mais plu­tôt un cri de déses­poir d’une gé­né­ra­tion de di­plô­més. Ce n’est ni la ré­vo­lu­tion du pain, ni celle du jas­min. Le jas­min ne sied pas aux morts, il ne sied pas aux mar­tyrs. Cette ré­vo­lu­tion est celle du dé­voue­ment d’un peuple. Plus ja­mais nous n’au­rons peur dans cette nou­velle Tu­ni­sie ! ». Cette ré­flexion ré­sume par­fai­te­ment l’état d’es­prit des Tu­ni­siens, sur­tout ce­lui des jeunes qui ont fait la pre­mière ré­vo­lu­tion de l’ère vir­tuelle.

Plus jour­na­lis­tique que ci­né­ma­to­gra­phique, la force du film ré­side dans sa ma­nière de dé­crire une ré­vo­lu­tion en train de se faire et dans le sen­ti­ment d’ur­gence et de né­ces­si­té qui s’en dé­gage.

Le réa­li­sa­teur re­vient sur la ré­bel­lion : images de cris et de sang. Ni com­men­taire en off ni en­tre­tiens hors cadre : la pa­role est don­née à des hommes, des femmes et des en­fants pour sai­sir à vif la pre­mière des ré­vo­lu­tions du prin­temps arabe. Mal­heu­reu­se­ment, Mou­rad Ben Cheikh passe mé­ca­ni­que­ment d’un hé­ros à un autre dans une lo­gique de re­cherche pas plus ex­ci­tante qu’un re­por­tage de zone in­ter­dite.

La pro­jec­tion de Plus ja­mais peur en séance spé­ciale sur la Croi­sette can­noise, cou­plée à un autre film sur la ré­volte égyp­tienne, 18 jours, s’ap­pa­rente da­van­tage à un « acte po­li­tique ou ac­ti­viste » de la part du fes­ti­val qu’à une vo­lon­té de faire dé­cou­vrir un au­teur de ci­né­ma. Les salles qui ont com­men­cé à pro­je­ter le film en France et en Eu­rope suivent cette même idée

La khaw­fa baa­da al-yawm (plus ja­mais peur) du Tu­ni­sien Mou­rad Ben Cheikh.

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