Tiède ins­ti­tu­tion No­bel

Al Ahram Hebdo - - Idées - Al­ban de Mé­non­ville

POUR­QUOI EN 1988 l’aca­dé­mie sué­doise dé­cer­nait-elle le prix No­bel en lit­té­ra­ture à Na­guib Mah­fouz ? Sur les 200 sé­lec­tion­nés, ce 10 dé­cembre 1988, il n’en res­tait plus que cinq. Sture Al­len al­lait bien­tôt an­non­cer le nom du no­mi­né et re­mettre le prix à la fille de l’écri­vain cai­rote. Où était Mah­fouz à ce mo­ment-là ? « Il était au Caire, de­vant sa té­lé. Je sa­vais qu’il re­gar­dait la cé­ré­mo­nie en di­rect et, au lieu de m’adres­ser à l’au­dience qui se trou­vait de­vant moi, j’ai re­gar­dé les ca­mé­ras pour lui trans­mettre mes fé­li­ci­ta­tions », se sou­vient Sture Al­len, pré­sent au Caire pour ho­no­rer la mé­moire de l’écri­vain.

Mais pour sa­voir ce qui, par­mi les cinq noms en­core en lice ce jour-là, a fait ob­te­nir à Mah­fouz la ma­jo­ri­té des voix, il fau­dra at­tendre en­core 37 ans, soit 50 ans après la re­mise du prix. Le No­bel a ses se­crets qu’il n’aime pas par­ta­ger. Il a aus­si ses dé­fauts et sait que le temps apaise la po­lé­mique. Ce prix, qui est de­ve­nu de­puis sa créa­tion en 1901 la plus pres­ti­gieuse dé­co­ra­tion en lit­té­ra­ture, est for­te­ment lié au contexte ac­tuel. Il ne peut pas être re­mis à titre post­hume. Un fac­teur qui em­pêche toute dis­tance avec les oeuvres qu’il juge. Le No­bel se veut le re­flet de son époque et le manque de re­cul fait par­fois ap­pa­raître, des an­nées plus tard, une er­reur de ju­ge­ment. Avec Mah­fouz pour­tant, le temps semble confir­mer la per­ti­nence du choix du ju­ry.

Mais des zones d’ombre de­meurent sur les mo­ti­va­tions de ceux qui, chaque an­née, rendent un écri­vain mon­dia­le­ment cé­lèbre. Car, pour nombre de lau­réats, le fac­teur mis en avant est l’uni­ver­sa­li­té. Une aca­dé­mie, aus­si sé­rieuse soit-elle, peut-elle pré­tendre sa­voir ce qui re­lève ou pas de l’uni­ver­sa­li­té ? Qui plus est sans le re­cul du temps ? Pour­tant, Al­fred No­bel, lors­qu’il créa les cri­tères de sé­lec­tion, évi­ta d’uti­li­ser ce terme. La for­mule qui fait tou­jours dé­bat parle du lau­réat comme « la per­sonne qui au­ra pro­duit, dans le do­maine de la lit­té­ra­ture, le tra­vail le plus re­mar­quable dans une di­rec­tion idéale ». Deux mots seule­ment res­sortent : re­mar­quable et idéal. Il fau­drait des pages pour jus­ti­fier tout ce qui est dans l’oeuvre de Mah­fouz par exemple, re­mar­quable ou idéal. Le No­bel se con­tente donc de rendre sa dé­ci­sion sans jus­ti­fi­ca­tion. Seules une phrase ou deux —

tou­jours vagues et élo­quentes — viennent ap­puyer le choix des aca­dé­mi­ciens. Le No­bel est loin d’être une ins­ti­tu­tion im­pli­quée po­li­ti­que­ment, même lors­qu’elle ho­nore des écri­vains qui, eux, peuvent l’être de ma­nière ra­di­cale.

Ne fai­sant pas ex­cep­tion à la tra­di­tion, Mah­fouz a re­çu le No­bel car il a, « à tra­vers des oeuvres riches en nuances — au­jourd’hui pour­vues de lu­ci­di­té réa­liste et d’évo­ca­tions am­bi­guës — for­mé un art nar­ra­tif arabe qui s’ap­plique à toute l’hu­ma­ni­té ». Ce à quoi Mah­fouz ré­pon­dit en des termes forts, ap­pe­lant toute l’hu­ma­ni­té à agir pour sau­ver ceux qui souffrent. 23 ans après que Mah­fouz eut fait par­ve­nir son texte à l’aca­dé­mie sué­doise (voir en­ca­dré), les de­mandes qu’il a for­mu­lées n’ont tou­jours pas été en­ten­dues. Et Sture Al­len semble avoir ou­blié que, pour Mah­fouz, les mots ne suf­fisent pas, comme le dit Mah­fouz dans son texte adres­sé à l’aca­dé­mie sué­doise. Un dé­ca­lage qui prouve que les pré­oc­cu­pa­tions du No­bel ne sont pas tou­jours les mêmes que celles des écri­vains pri­més.

Froide, se­crète, an­non­çant ses choix avec as­su­rance, l’ins­ti­tu­tion du No­bel se dit être un re­flet du contexte ac­tuel, mais reste aus­si avare en mots qu’en actes. Elle souffle le chaud et le froid, cher­chant des com­pro­mis plus que des sym­boles forts et au­da­cieux. Al­fred No­bel souhaitait des oeuvres pos­sé­dant une dose d’idéal. Où est cet idéal au­jourd’hui dans les oeuvres des lau­réats ? Car, en jus­ti­fiant ses choix uni­que­ment à tra­vers quelques maigres mots, l’ins­ti­tu­tion reste dans l’abs­trait. Cette tié­deur, cette pas­si­vi­té que dé­non­çait Mah­fouz, semble être de­ve­nue le cri­tère de l’aca­dé­mie sué­doise qui re­met ce qui de­meure tou­jours la plus pres­ti­gieuse dé­co­ra­tion lit­té­raire

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