Le la­by­rinthe lé­gis­la­tif

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Di­na Ba­kr

DES sym­boles illus­trant tous les cou­rants, des slo­gans dif­fé­rents re­flé­tant toutes les ten­dances po­li­tiques, des noms et vi­sages nou­veaux re­pré­sen­tant tous les par­tis et coa­li­tions, Le Caire est de­ve­nu un im­mense lieu de concur­rence po­li­tique.

Des élec­tions sin­gu­lières dans l’his­toire de l’egypte. Elles sont non seule­ment les pre­mières lé­gis­la­tives après la ré­vo­lu­tion, mais elles sont aus­si dif­fé­rentes à tout point de vue. Le sys­tème ins­tau­ré cette fois-ci est tout à fait nou­veau : il y au­ra à la fois des can­di­dats libres, ain­si que des listes de can­di­dats de divers par­tis et coa­li­tions. Et ce n’est pas tout. Le nombre im­por­tant de par­tis po­li­tiques et de can­di­dats est sur­pre­nant. D’autre part, la plu­part des can­di­dats sont in­con­nus des élec­teurs en comparaison avec ceux qui se sont im­po­sés sur la scène po­li­tique pen­dant des dé­cen­nies et dont les prin­ci­pales fi­gures sont en pri­son. Et dans ce contexte po­li­tique unique en son genre, le ci­toyen ne sait plus où don­ner de la tête. « Je suis per­du. Il y a tel­le­ment d’af­fiches que je ne sais plus qui choi­sir. Nous sommes un peuple qui fait ses pre­miers pas dans le monde de la dé­mo­cra­tie. Nous ne sommes pas ha­bi­tués à uti­li­ser notre droit de choi­sir li­bre­ment notre can­di­dat au Par­le­ment », com­mente Hi­cham, comp­table.

D’après lui, les élec­tions pré­cé­dentes ont tou­jours man­qué de trans­pa­rence. « On sa­vait d’avance qui al­lait ga­gner dans les dif­fé­rentes cir­cons­crip­tions. Cette fois-ci, rien n’est clair », confie-t-il. C’est d’ailleurs ce flou qui marque les pro­chaines élec­tions et qui semble in­quié­ter tout le monde. Quelle se­rait la struc­ture du pro­chain Par­le­ment ? Quel est le cou­rant po­li­tique qui va rem­por­ter le plus grand nombre de sièges ? Est-ce que les fe­loul (les hommes de l’an­cien ré­gime, sur­tout du PND) réus­si­ront à ac­cé­der au Par­le­ment ?

Une ving­taine de par­tis ont vu le jour en 2011. Li­bé­raux et is­la­mistes ont droit pour la pre­mière fois à pré­sen­ter leurs can­di­dats en tant que tels. Au­jourd’hui, tous les cou­rants sont re­pré­sen­tés, la gauche, les is­la­mistes et les li­bé­raux. « Cette fois-ci, l’élec­teur a le choix entre plus de 50 par­tis. Le nombre de can­di­dats dans cer­taines cir­cons­crip­tions peut at­teindre les 200. Comment le ci­toyen peut-il tran­cher dans ce cas-là ? », ajoute Hi­cham.

Une confu­sion qui sur­git au quo­ti­dien dans toutes les dis­cus­sions. Per­sonne n’ar­rive à com­prendre le sys­tème de dé­rou­le­ment de ces élec­tions.

D’autres élé­ments viennent em­brouiller le ci­toyen, comme ce­lui de choi­sir les can­di­dats in­di­vi­duels ou de liste.

Le pro­chain Par­le­ment se­ra consti­tué de deux tiers is­sus d’un scru­tin de liste et d’un tiers uni­no­mi­nal. « J’ai es­sayé de com­prendre à tra­vers la té­lé comment je dois vo­ter mais en vain. Pa­reil avec la ra­dio en fai­sant le mé­nage. Je ne com­prends tou­jours rien au sys­tème que l’on a ins­tau­ré cette fois-ci pour les élec­tions », com­mente Mo­na, pro­fes­seure de sciences dans une école à Maa­di. Chaque jour, en se ren­dant à son bou­lot, elle re­marque de nou­velles pan­cartes. « Per­sonne n’est ve­nu nous pré­sen­ter son pro­gramme. J’ai vu ce mon­sieur à la té­lé, il semble avoir des idées li­bé­rales, je vais peut-être lui don­ner ma voix », ex­plique Mo­na, pour qui l’ar­ri­vée des Frères mu­sul­mans ou des sa­la­fistes se­rait une ca­tas­trophe pour le pays.

Mo­na, de confession chré­tienne, craint l’ap­pli­ca­tion de la gué­zya (amende pour les non­mu­sul­mans).

Mais mal­gré sa confu­sion et son an­goisse, elle tente de se ras­su­rer en re­cher­chant plus d’in­for­ma­tions sur ces élec­tions. Mais la mis­sion ne semble pas fa­cile. A quelques jours seule­ment des élec­tions, elle ne sait tou­jours pas dans quelle cir­cons­crip­tion et dans quelle école elle va vo­ter. « J’ai cher­ché sur le site In­ter­net sui­vant mon adresse et se­lon le nu­mé­ro de ma carte d’iden­ti­té mais rien n’a été en­core pré­ci­sé. Pire en­core, j’ai ap­pris que les membres d’une même fa­mille peuvent ne pas vo­ter dans le même éta­blis­se­ment sco­laire », note-t-elle.

Ara­fa est pro­prié­taire d’un ma­ga­sin de vente de pein­ture dans un quar­tier po­pu­laire du Caire. Convain­cu que sa voix peut chan­ger les choses, il a dé­ci­dé de se lan­cer sur In­ter­net, et plus pré­ci­sé­ment sur le site elec­tions2011 créé par la Com­mis­sion su­prême des élec­tions pour com­prendre et mieux choi­sir son can­di­dat. « Je n’y com­prends rien au Net mais il fal­lait m’y mettre pour choi­sir l’homme qu’il faut à la place qu’il faut », confie Ara­fa qui a dé­ci­dé de ne plus res­ter pas­sif.

Mais si Ara­fa a su trou­ver sa source d’in­for­ma­tions, nom­breux sont ceux qui ne savent pas quoi faire. Yas­ser Ab­del-maw­la, pro­prié­taire d’un su­per­mar­ché à Bou­laq, pense tou­jours qu’il peut vo­ter avec sa carte d’élec­teur. Il a été très sur­pris lors­qu’on lui a dit qu’on peut vo­ter avec sa carte d’iden­ti­té. Ab­del-maw­la, qui a tou­jours boy­cot­té les élec­tions, est dé­ter­mi­né à vo­ter cette fois-ci. Un autre élé­ment qui ac­cen­tue la confu­sion du ci­toyen, c’est la par­ti­ci­pa­tion des an­ciens membres du PND. « Dif­fi­cile de croire que nous avons fait une ré­vo­lu­tion alors que des sym­boles de l’an­cien ré­gime sont tou­jours très pré­sents et ne veulent pas quit­ter la scène », se plaint Am Has­san, ven­deur dans un ma­ga­sin. Place Al-fa­rouq à Maa­di, il est 11h, 3 jeunes hommes ar­rivent, te­nant des bâ­tons dans les mains, et se mettent à dé­chi­rer la pan­carte de Has­san Amin, avo­cat et can­di­dat du par­ti Masr AlHa­di­tha (l’egypte mo­derne) pour les élec­tions lé­gis­la­tives. « Dif­fi­cile de se dé­bar­ras­ser des fe­loul. Ils sont ve­nus hier et ont dé­chi­que­té la pan­carte du cheikh Ab­del-rah­mane, un des can­di­dats des Frères mu­sul­mans », confie Ah­mad, un ci­toyen de pas­sage à la place Al-fa­rouq. Ce der­nier et son ami re­grettent que la ré­vo­lu­tion soit ar­ri­vée à ce stade-là. En fai­sant une pe­tite en­quête sur cet in­ci­dent, on ap­prend que ceux qui ont mis en pièces les af­fiches sont les em­ployés de la mu­ni­ci­pa­li­té. La rai­son : cer­tains can­di­dats aux élec­tions ne se sont pas ac­quit­tés de la somme de 1 000 L.E. im­po­sée par la Com­mis­sion su­prême des élec­tions.

Am Has­san, fonc­tion­naire à la re­traite, cherche par­tout les noms des jeunes de la ré­vo­lu­tion pour sa­voir dans quelles cir­cons­crip­tions ils se sont pré­sen­tés. Son ob­jec­tif : connaître leur nombre et, par consé­quent, leur chance de réus­site. Mous­ta­pha Al-sayed, fonc­tion­naire au mi­nis­tère du Lo­ge­ment, s’in­forme sur les élec­tions par l’in­ter­mé­diaire des jour­naux. « A Bas­sa­tine, les jour­na­liers at­tendent avec im­pa­tience pour avoir un peu d’ar­gent et quelques ki­los de viande. Dans de telles condi­tions, on ne peut pas at­tendre de ces élec­teurs beau­coup de choses », confie Mous­ta­pha.

Ce fonc­tion­naire n’a plus confiance dans les mé­dias. « Chaque chaîne de té­lé­vi­sion est la pro­prié­té d’un homme d’af­faires et adopte sa propre po­si­tion vis-à-vis des can­di­dats », dit-il.

Non loin, et plus pré­ci­sé­ment dans le bi­don­ville de Ez­bet Khai­ral­lah, des tas d’im­mon­dices jonchent par terre, lais­sant à peine un pas­sage aux vé­hi­cules. Le lais­ser-al­ler a at­teint son pa­roxysme dans cette zone d’ur­ba­nisme sau­vage et les ha­bi­tants sont tou­jours mar­gi­na­li­sés. « Je suis une femme au foyer. Je ne sais pas dis­tin­guer le bon du mau­vais. La voix de l’élec­teur est une grande res­pon­sa­bi­li­té et j’ai peur de me trom­per », dit Oum Sal­ma.

Cette femme a ap­pris qu’une amende de 500 L.E. se­ra im­po­sée à ceux qui s’abs­tien­dront de vo­ter. Mais, elle ne sa­vait pas que les femmes aus­si sont concer­nées.

Les fausses in­for­ma­tions cir­culent et per­turbent les gens. « Les ru­meurs cir­culent que les jeunes ac­ti­vistes du mou­ve­ment du 6 Avril sont fi­nan­cés par des gou­ver­ne­ments étran­gers et qu’ils ont été for­més aux Etats-unis », dit Oum Sal­ma.

Sa voi­sine Ha­nane, fonc­tion­naire, ne cherche même pas à s’in­for­mer sur les élec­tions et ne compte pas vo­ter. Pour­tant, l’his­toire de l’amende lui pose pro­blème. « Pour­quoi nous im­po­ser une telle amende ? Il faut lais­ser les gens agir se­lon leur conscience ».

Adel, fonc­tion­naire dans une ONG, est très ex­ci­té par cette nou­velle ex­pé­rience dé­mo­cra­tique que vit son pays. Il lit 3 jour­naux par jour et ne rate au­cune oc­ca­sion pour sai­sir de nou­velles in­for­ma­tions. Il a fait une col­lec­tion de sites In­ter­net qui abordent le su­jet des élec­tions égyp­tiennes. En zap­pant sur le Net jour et nuit, il a au­jourd’hui une idée sur le can­di­dat de son choix. Il s’est ser­vi de la ligne 140, of­ferte par le mi­nis­tère des Té­lé­com­mu­ni­ca­tions, pour vé­ri­fier le nom de l’école dans la­quelle il de­vra vo­ter. « Un ser­vice fa­cile, des in­for­ma­tions pré­cises et la com­mu­ni­ca­tion ne coûte que 50 piastres ».

Adel a même par­ti­ci­pé à un sondage ef­fec­tué par le site de la Ra­dio hol­lan­daise qui étu­die les orien­ta­tions des Egyp­tiens lors des pro­chaines élec­tions.

Adel est prêt à tout tant que ces élec­tions se pas­se­ront dans la trans­pa­rence. « Peu im­porte le par­ti qui va rem­por­ter le plus grand nombre de sièges. Ac­cep­ter le choix du peuple. C’est ça la dé­mo­cra­tie ». Si Adel, lui, semble bien aver­ti de ce qu’il doit faire, la ma­jo­ri­té reste dans le flou

Un car­na­val de pan­cartes dans toutes les rues d’egypte.

Des an­ciens dé­pu­tés ap­pa­raissent de nou­veau dans les élec­tions lé­gis­la­tives.

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