La guerre sans nuance

Pho­to­graphes de presse, Amr Ab­dal­lah et Mo­ha­mad Mes­sa­ra ex­posent leurs meilleurs cli­chés de la guerre en Li­bye. Une pro­pa­gande d’au­tant plus dan­ge­reuse qu’elle est dé­pour­vue d’ex­pli­ca­tion.

Al Ahram Hebdo - - Arts - A. M.

L’ex­po­si­tion Li­bye, la route de la li­ber­té au­rait dû s’ap­pe­ler Li­bye, la guerre des justes contre les ty­rans. Deux pho­to­graphes d’agence de presse y dé­voilent leurs cli­chés pris pen­dant les mois de guerre et de destruction qui ont ra­va­gé le pays. Pour Amr Ab­dal­lah et Mo­ha­mad Mes­sa­ra, il y a les bons et les mé­chants, les hé­ros et les « sa­lauds ».

Les re­belles se trans­forment en sol­dats de la li­ber­té guer­royant avec cou­rage face aux brutes épaisses loyales à Kadha­fi. L’en­ga­ge­ment po­li­tique de­vient une mau­vaise pro­pa­gande. D’un cô­té, le ty­ran dé­chu, en­san­glan­té, mi­sé­rable. De l’autre, de fiers com­bat­tants, des images frô­lant avec une apo­lo­gie de la guerre, du cou­rage, de la bra­voure ... Pour un pa­ci­fiste, l’ex­po­si­tion ne se­rait qu’un mu­sée des hor­reurs. Il n’y trou­ve­rait ni com­pas­sion pour les morts ou les vain­cus, ni re­te­nue face à des re­belles dont la soif de sang dé­passe par­fois celle de li­ber­té.

Syrte ra­va­gée, dé­vas­tée, pillée, bom­bar­dée sans ré­pit pour ve­nir à bout de quelques cen­taines de sol­dats pro-kadha­fi, Syrte, ville mar­tyre, de­vient Syrte, ci­té du diable qu’il fal­lait dé­truire. Une guerre juste, presque sainte en quelque sorte. Der­rière cette mau­vaise pro­pa­gande jour­na­lis­tique, la réa­li­té po­li­tique a dis­pa­ru. Le re­cul aus­si. Syrte n’est-elle pas l’exemple fla­grant de l’achar­ne­ment dé­me­su­ré des re­belles ? Ne pou­vait-on pas évi­ter la destruction, né­go­cier une fin ? Et où sont pas­sées les exé­cu­tions som­maires des re­belles quand ils ont pris la ville ? Pour les deux pho­to­graphes, il n’y a que gloire d’un cô­té et bas­sesse de l’autre.

Les pho­tos de Kadha­fi et de ses fils morts après avoir été rués de coups sont ex­po­sées comme des tro­phées. Ex­hi­bées à la vue sans au­cune pu­deur. Au-de­là de ce manque de dé­cence et de nuance, l’ex­po­si­tion pose, sans s’en rendre compte, le pro­blème de l’in­fluen- ce de ces images. Sans dis­cer­ne­ment, elles de­viennent comme ici dan­ge­reuses. Elles confortent l’idée que la guerre en Li­bye était juste et né­ces­saire sans ja­mais pe­ser le pour et le contre. Elles forment l’opi­nion pu­blique sans in­for­mer. Elles n’ex­pliquent pas : elles af­firment. Dans les jour­naux, les pho­tos de presse sont ac­com­pa­gnées d’un ar­ticle qui sou­vent les mo­dère et re­la­ti­vise ce qu’elles dé­voilent. Mises à nu, sans ex­pli­ca­tion his­to­rique ni po­li­tique, elles dé­voilent leur dan­ge­reux pou­voir : ce­lui d’ex­clure la rai­son d’une ap­pré­cia­tion po­li­tique. Face aux images de ces re­belles pré­sen­tés en hé­ros du dji­had, il n’y a pas de place pour la dis­cus­sion. Ils sont les justes. Point fi­nal.

Mais le dan­ger va plus loin. Car le pho­to­graphe lui aus­si de­vient un hé­ros. Pour prendre ces pho­tos de scènes de guerre, lui aus­si risque sa vie. Pour in­for­mer, il est prêt à mou­rir. Il n’y a donc pas de rai­son de re­mettre en cause son en­ga­ge­ment. Le pu­blic est ame­né à le croire sans po­ser de ques­tion. Sa pré­sence au plus près des com­bats lui donne une lé­gi­ti­mi­té qui fait de lui un ga­rant de la vé­ri­té. Ce n’est ici pas le cas. Son im­pli­ca­tion dé­ter­mi­née lui fait perdre au contraire toute ob­jec­ti­vi­té.

Au mi­lieu des pho­to­gra­phies de ca­davres, face à l’image de Kadha­fi ta­bas­sé, de stocks d’armes li­vrés par la France via le Qa­tar, d’une Syrte dé­vas­tée et de re­belles glo­ri­fiés, les pho­to­graphes de presse sont contents d’eux­mêmes. Ils sont vic­to­rieux, l’his­toire ne peut donc pas leur don­ner tort. C’est la loi des vain­queurs : ceux qui perdent sont tou­jours les mau­vais … Li­bye, La route de la li­ber­té, jus­qu’au 20 dé­cembre à la ga­le­rie The Pho­to­gra­phic. Au nou­veau cam­pus de l’uni­ver­si­té amé­ri­caine du Caire, de 10h à 17h sauf ven­dre­di et sa­me­di.

L’ap­pel d’un peuple, par Ah­mad Ab­del-la­tif.

Les re­belles, ces hé­ros sans dé­faut, par Mo­ha­mad Mes­sa­ra.

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