Un mes­sage : Non au CSFA !

Al Ahram Hebdo - - Arts - Al­ban de Mé­non­ville

L’ AR­MÉE a per­du de son cré­dit. Une af­fir­ma­tion vé­ri­fiable place Tah­rir mais pas seule­ment. Car dé­sor­mais, les ex­po­si­tions de jeunes ar­tistes ou pho­to­graphes n’hé­sitent plus à crier leur co­lère face au Conseil su­prême, à mon­trer des oeuvres clai­re­ment hos­tiles à la main­mise de l’ar­mée sur le pays. « Tous en­semble contre le CSFA ! », « Non au CSFA ! » : le Conseil mi­li­taire est au­jourd’hui cri­ti­qué de toutes parts.

Kei­ser, un ta­gueur qui s’est fait connaître par ses oeuvres en­ga­gées que l’on trouve sous les ponts du Caire, n’a plus qu’une cible en tête : le ma­ré­chal Tan­ta­wi. Ses des­sins au po­choir qui par­sèment les rues de la ca­pi­tale mettent le mou­chir (le ma­ré­chal) der­rière les bar­reaux et couvrent Mou­ba­rak du bé­ret rouge que re­vêtent les sol­dats. Une ma­nière de dire qu’entre Mou­ba­rak et Tan­ta­wi, la dif­fé­rence n’est que ves­ti­men­taire.

Une étape est fran­chie : après les oeuvres pro-ré­vo­lu­tion­naires qui chan­taient les louanges du 25 jan­vier, ap­pa­raissent des pho­tos pes­si­mistes sur l’ave­nir du pays. Un pays qui, au re­gard des oeuvres, est tou­jours aux mains d’une dic­ta­ture trouble et op­pres­sante. Les cli­chés de l’ex­po­si­tion Le peuple est une ligne rouge (qui a dé­bu­té le 16 no­vembre, soit quelques jours avant les ré­cents af­fron­te­ments place Tah­rir) sont par­ta­gés entre sou­ve­nirs du pas­sé et re­grets sur l’ave­nir.

« Sur le fu­tur de la ré­vo­lu­tion, beau­coup de ques­tions se posent », es­time Mah­moud Kha­led, qui pré­sente un « avant-après ré­vo­lu­tion ». Deux pho­tos prises à quelques mois d’in­ter­valles au même en­droit : à Tah­rir, à Ta­laat Harb ou à Mas­pe­ro. Dans les se­conds cli­chés, le peuple est dans la rue. En in­ter­stice, un doute s’im­misce : est-ce vrai­ment ce­la l’après­ré­vo­lu­tion ? La ré­vo­lu­tion s’est-elle ache­vée avec le dé­part des ma­ni­fes­tants ? La vi­sion est loin d’être angélique : seule la fa­çade a chan­gé, les murs et les pi­liers qui sou­tiennent le pays sont tou­jours les mêmes.

La fin de la gloire C’est une ex­po­si­tion hors norme qu’a pré­sen­tée le Pa­lais des arts jus­qu’au 26 no­vembre der­nier. Une ex­po­si­tion qui, en­fin, ti­rait un trait sur les sou­ve­nirs em­bau­més du 25 jan­vier. Le vent a tour­né. Il ne s’agit plus de mon­trer la ré­vo­lu­tion comme un suc­cès. Il ne s’agit plus de pré­sen­ter le peuple et l’ar­mée comme deux frères unis dans un même com­bat. Les re­gards naïfs, at­ten­dris, pleins d’es­poirs et de fier­té ont dis­pa­ru, lais­sant place à une ré­flexion plus se­reine.

Mag­di Ibra­him com­pare le fos­sé qui s’est creu­sé entre les ci­toyens et l’ar­mée à un mur de bar­be­lés. In­fran­chis­sable, il sé­pare six rangs de mi­li­taires à une foule de ma­ni­fes­tants. Der­rière les sol­dats : un se­cond mur, de blin­dés cette fois. Sur leurs toits, les mi­traillettes sont poin­tées vers le peuple, prêtes à l’usage s’il ve­nait à la foule l’en­vie de fran­chir les bar­be­lés. Car, si face à des gaz la­cry­mo­gènes le peuple a une chance, face à dix blin­dés ar­més de mi­traillettes gros ca­libre, il n’y a rien à faire.

Il est en­core trop tôt pour sa­voir quelles images par­ti­cu­lières se­ront re­te­nues des der­nières ma­ni­fes­ta­tions an­ti-ar­mées. Mais con­trai­re­ment au 25 jan­vier, pour les 14 pho­to­graphes et ar­tistes, tra­vaillant ma­jo­ri­tai­re­ment pour le quo­ti­dien Al-sho­rouk, ces der­niers heurts étaient pré­vi­sibles. En ce­la, leur vi­sion sur ces évé­ne­ments dif­fé­re­ra de celle qu’ils ont por­tée sur la ré­vo­lu­tion quelques mois après la fin des af­fron­te­ments. Car avec du re­cul, il semble que l’ex­po­si­tion du Pa­lais des arts était une plon­gée dans l’ave­nir. Sur une cen­taine de cli­chés, un bon tiers laisse pré­sa­ger que le peuple ne sou­haite plus être di­ri­gé par l’ar­mée. Une sorte de mise en garde qui n’a, hé­las, pas fonc­tion­né.

Con­trai­re­ment aux ha­bi­tuelles ex­po­si­tions sur la ré­vo­lu­tion qui ne traitent que d’un temps : ce­lui des trois se­maines d’émeutes de jan­vier et fé­vrier, Le peuple est une ligne rouge en com­porte trois. Le 25 jan­vier, les huit mois qui nous sé­parent de cette date et le fu­tur à tra­vers une re­mise en cause du rôle de l’ar­mée. Les oeuvres se font po­li­tiques et en­ga­gées. Elles se sont af­fran­chies du pas­sé pour mieux cri­ti­quer le pré­sent. Si ar­tis­ti­que­ment, les pho­tos sont faibles et sou­vent fades, elles prennent toute leur sa­veur dans leur en­ga­ge­ment po­li­tique. Lire dans l’ave­nir : Le peuple est une ligne rouge y a réus­sit

Les tags de Kei­ser par­sèment les rues du Caire, par Tho­mas Hart­well.

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