Le jour de la re­mise des livres

Al Ahram Hebdo - - Littérature - Tra­duc­tion de Su­zanne El La­cka­ny

LE CHEIKH Has­san Al-zayat han­tait nos têtes, il cau­sait toutes les peurs. Il nous avait ap­pris à nous com­por­ter d’une fa­çon à la­quelle nous te­nions. Nous en étions vrai­ment heu­reux. Si l’un de nous mar­chait dans la rue, il de­vait s’ar­rê­ter sur le cô­té et le­ver le bras pour faire un sa­lut of­fi­ciel : une source de bon­heur quand les pro­fes­seurs qu’on croi­sait nous ren­daient le sa­lut de la même ma­nière avec un sou­rire amène. La scène elle-même plai­sait aux gens qui pas­saient et qui nous re­gar­daient fa­vo­ra­ble­ment. Des per­sonnes d’un cer­tain âge mur­mu­raient, ad­mi­ra­tives : Voi­là ! C’est comme ça que doit être une bonne édu­ca­tion … Mais le cheikh Has­san Al-zayat ne ré­pon­dait ab­so­lu­ment ja­mais à notre sa­lut de fa­çon ai­mable. Un mou­ve­ment ra­pide et im­per­cep­tible de la tête lui suf­fi­sait. Son vi­sage gar­dait un air sé­rieux fi­gé, ses traits étaient fermes et sé­vères, de ses pe­tits yeux sor­tait une étin­celle de me­naces ter­ribles. Les dé­tails de son vi­sage rond pa­rais­saient alors comme un mur ré­sis­tant, im­pé­né­trable, fer­mé à la pi­tié et à l’in­dul­gence qui ac­corde le par­don. Sa voix était un son de flûte po­pu­laire qui n’avait rien d’en­chan­teur. Au contraire, ce son nous com­mu­ni­quait un sen­ti­ment de crainte et de frayeur. Toute ré­ac­tion don­nait l’im­pres­sion qu’on était en train de dé­chi­rer un ha­bit neuf fait d’un tis­su so­lide.

Le bu­reau du pro­vi­seur Has­san Al-zayat était à l’en­trée de l’école, la pre­mière porte à gauche du por­tail. Im­mé­dia­te­ment après cette pièce se trou­vait la salle des pro­fes­seurs, toute en lon­gueur, pleine de chaises pla­cées au­tour d’une table de réunion rec­tan­gu­laire avec des ti­roirs. Chaque pro­fes­seur avait un ti­roir per­son­nel. La porte de ma classe s’ou­vrait sur la cour. Il y avait au fond des toi­lettes, as­sez grandes, une par­tie était ré­ser­vée à des toi­lettes plus pe­tites et tou­jours propres pour l’usage du pro­vi­seur et des pro­fes­seurs seule­ment, fer­mées avec un ca­de­nas et une clé que Mah­moud Al-mah­di gar­dait dans sa poche. Si on l’ap­pe­lait pour lui de­man­der de pré­pa­rer l’eau, il ac­cou­rait vite et ou­vrait les toi­lettes. Il rem­plis­sait d’eau un pot en terre cuite, pour les be­soins de pu­ri­fi­ca­tion. Quant à la porte du bu­reau du pro­vi­seur, elle don­nait aus­si sur l’aile des classes, un en­semble de salles en en­fi­lade avec des portes et des fe­nêtres sur la cour. Vis- à- vis, d’autres fe­nêtres don­naient sur les ter­rains vagues qui s’éten­daient jus­qu’aux champs et la col­line du ci­me­tière. Çà et là, tout au­tour, de vieilles mai­sons en pi­sé mé­lan­gé à de la paille.

Aux aguets à sa place der­rière le bu­reau grand et large, entre les ar­moires et les ca­siers où étaient ran­gés les pa­piers, les do­cu­ments et les dos­siers des élèves ain­si que les cor­res­pon­dances avec la zone aca­dé­mique, ses pu­bli­ca­tions pé­rio­diques, les ins­truc­tions du mi­nis­tère et quelques livres, le pro­vi­seur Has­san Al-zayat pou­vait ob­ser­ver ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur des classes. Il sa­vait qui avait com­men­cé la le­çon et qui traî­nait au dé­but, dans quelle classe il y avait du cha­hut et du désordre. Il ne to­lé­rait ja­mais la né­gli­gence en ces deux points cru­ciaux : la pro­pre­té et la dis­ci­pline.

Pour cette rai­son, le sol de la cour était tou­jours ar­ro­sé, les portes et les fe­nêtres tou­jours es­suyées avec un tor­chon gras et hu­mide, et les ca­bi­nets net­toyés quo­ti­dien­ne­ment, éva­cués dans des fosses qui étaient vi­dées une fois par an pen­dant les va­cances d’été. On y met­tait des boules de naph­ta­line à l’odeur pé­né­trante ou bien on y ver­sait une so­lu­tion de phé­nol.

Mah­moud Al-mah­di était le seul planton de l’école. Il était char­gé de toutes ces be­sognes. Sans se plaindre, sans mau­gréer, il fai­sait son tra­vail avec plai­sir, avec un zèle gé­né­reux. La tren­taine, grande de taille, une char­pente so­lide, une cor­pu­lence re­la­tive, les vê­te­ments tou­jours propres même quand il ba­layait les classes avec un ba­lai au manche aus­si long qu’un bâ­ton et la pelle. Nous éprou­vions beau­coup de sym­pa­thie pour lui, c’était for­mi­dable. Nous l’ai­mions. Nous sui­vions ses conseils plus fi­dè­le­ment que l’obéis­sance aux pro­fes­seurs. Ses conseils nous tou­chaient d’une ma­nière ai­mable, pa­ter­nelle, tendre, dans la­quelle la sin­cé­ri­té se sen­tait. On eut dit qu’il était comme un père pour nous, ou un grand frère. A des heures pré­cises, il son­nait la cloche. Le ma­tin, il an­non­çait ain­si l’en­trée en classe. A la ré­créa­tion, il son­nait le dé­but et la fin ; à l’heure du re­pas éga­le­ment et à la fin de la jour­née sco­laire. C’était une grande cloche en cuivre aus­si lourde qu’une cloche d’église, ac­cro­chée en haut du mur de la salle des pro-

Est né en 1938 dans un vil­lage du gou­ver­no­rat de Ka­fr AlC­heikh, et est mort cette an­née. Il oc­cupe une place par­ti­cu­lière par­mi les écri­vains de la gé­né­ra­tion des an­nées 1960. Au­to­di­dacte, il a exer­cé toutes sortes de pe­tits mé­tiers avant de de­ve­nir, à 40 ans pas­sés, jour­na­liste puis écri­vain. Conteur à la mé­moire pro­di­gieuse, il a dé­ve­lop­pé une écri­ture très ori­gi­nale, im­pré­gnée d’ora­li­té, et pos­sède une oeuvre pro­lixe (plus de 70 titres), très tar­di­ve­ment re­con­nue. Elle com­prend des ro­mans, des nou­velles, des pièces de théâtre et des écrits pour la té­lé­vi­sion et la fes­seurs. Une chaîne y était sus­pen­due et se ter­mi­nait par un an­neau as­sez large pour la di­men­sion d’une main, la grande main de Mah­moud Al-mah­di qui ti­rait sur la lourde chaîne for­te­ment, plu­sieurs fois, la cloche re­ten­tis­sait. Le son han­tait nos oreilles long­temps après qu’il eut ces­sé de son­ner.

Un quart d’heure en­vi­ron avant le mi­lieu de la jour­née, notre at­ten­tion di­mi­nuait au moins de moi­tié. Nous don­nions tou­te­fois l’im­pres­sion d’avoir les yeux ou­verts, concen­trés sur la le­çon et les pa­roles du pro­fes­seur. Il sem­blait que nous tous, élèves, pro­fes­seurs et pro­vi­seur, conve­nions ta­ci­te­ment que ce cours pré­cé­dant l’heure du re­pas était per­du et inutile, même si le pro­fes­seur se met­tait en co­lère, se ren­fro­gnait et criait et don­nait un coup à un car­table de sa ba­guette, en criant et me­na­çant : ça suf­fit !

A ces mo­ments-là, nous avions les yeux ri­vés sur la cour et le vaste es­pace de­vant le por­tail, guet­tant le cli­què­te­ment du mé­tal des clo­chettes at­ta­chées à l’en­co­lure du che­val qui sur­gis­sait alors, ti­rant une char­rette char­gée d’une caisse conte­nant les re­pas qu’on al­lait nous dis­tri­buer sur-le-champ. ra­dio. Al-wa­tad (la corde), en 1984, qui a été adap­té en feuille­ton té­lé­vi­sé, et Lahs al-énab (lé­cher les rai­sins) en 1993. Ces deux oeuvres traitent du monde de la fa­mille, de l’image du père et du conflit des gé­né­ra­tions. Sa nou­velle Sa­req al-fa­rah (vo­leur de noces), en 1991, ti­rée du re­cueil du même nom, a été adap­tée au ci­né­ma par Daoud Ab­del-sayed.

Par­mi ses der­niers ro­mans fi­gurent Zah­rat al-kho­ch­khach (le tour­ne­sol) en 2005 et Sa­ha­raä AlMa­ma­lik (le dé­sert des Ma­me­louks) en 2008 aux édi­tions Dar Al-sho­rouk. Quelques se­maines seule­ment avant sa mort, le 9 sep­tembre, il a sor­ti son autobiographie Ons al­ha­bayeb (la com­pa­gnie des bie­nai­més) aux édi­tons du GEBO. Les presses de l’uni­ver­si­té amé­ri­caine lui ont dé­cer­né en 2003 le prix Na­guib Mah­fouz pour son ro­man Wé­ka­let At­tiya (l’au­berge de At­tiya, 1992), voire éga­le­ment un ex­trait en fran­çais sur http://heb­do.ah­ram.org.eg/arab/ah ram/2003/12/31/litt0.htm

Une tra­duc­tion fran­çaise de Sa­leh Heis­sa (2000) est sor­tie en 2005, puis Le temps du keif en 2006, tous les deux chez Actes Sud. Il a éga­le­ment re­çu le prix de l’es­time de l’etat en 2005. Nous sa­vions pour­tant que notre vil­lage était à la fin du par­cours du co­cher. Il trans­por­tait des caisses pour d’autres écoles en­core de­puis l’en­tre­pôt du four­nis­seur et jus­qu’à plu­sieurs vil­lages voi­sins, sur le che­min d’un même par­cours. On lui en vou­lait tout le temps. Il y avait des jours où l’on sen­tait qu’il était très en re­tard, il ar­ri­vait pour­tant à l’heure, à la se­conde près, se­lon les ins­truc­tions de la zone aca­dé­mique. Chaque élève de­vait ap­por­ter une pe­tite as­siette et un go­be­let pour l’eau à boire, de pré­fé­rence en alu­mi­nium, moins fra­gile. La plu­part n’ache­tait pas de sac pour les livres et les ca­hiers, à moins que l’élève ne fut d’une fa­mille re­la­ti­ve­ment ai­sée qui fai­sait faire chez le me­nui­sier un car­table en contre­pla­qué peint, avec un sys­tème de fer­me­ture qui cla­quait en s’ou­vrant et en se re­fer­mant. Cer­tains te­naient sous le bras les livres et les ca­hiers des le­çons de la jour­née. D’au­cuns avaient une mu­sette faite par le tailleur avec des restes de tis­sus. Les plus pauvres uti­li­saient une mu­sette taillée dans les vieux ha­bits. Pour ma part, le me­nui­sier était un ami de mon père et ve­nait le voir par­fois dans la pièce où on re­ce­vait les hommes. Il es­sayait de me per­sua­der de tra­vailler dans son ate­lier pour ap­prendre le mé­tier pen­dant les va­cances au lieu du mé­tier de tailleur qui abî­mait les yeux. Pour me convaincre, il m’a fa­bri­qué un beau car­table avec deux fer­me­tures la­té­rales. J’en ai ti­ré une des plus grandes fier­tés de ma vie. Je mar­chais en bom­bant le torse, d’un air grave d’homme adulte, comme ayant ob­te­nu un poste de fonc­tion­naire dis­tin­gué. Ce qui m’éner­vait le plus, c’est que j’étais obli­gé de four­rer l’as­siette et le go­be­let entre les livres. Dès que je mar­chais, l’as­siette et le go­be­let s’en­tre­cho­quaient l’un contre l’autre et contre le ra­bat du car­table. Le long du che­min, ces pe­tits coups m’ac­com­pa­gnaient donc, tout à fait comme le tin­te­ment de ce mé­tal at­ta­ché à l’en­co­lure du che­val qui ti­rait la char­rette et la caisse des re­pas. Je te­nais à al­ler à l’école avec mes ca­ma­rades. En en­ten­dant ce bruit, ils sa­vaient que j’ap­pro­chais de loin et m’at­ten­daient au coin de la ruelle.

A peine la char­rette ar­ri­vée, im­mé­dia­te­ment, on en­ten­dait dans la classe le bruit des go­be­lets et des as­siettes contre les bancs dans les­quels les livres et les ca­hiers al­laient dis­pa­raître. Mah­moud Al-mah­di en­trait en por­tant une pile de pains. Il met­tait de­vant chaque élève un pain à l’as­pect ap­pé­tis­sant. C’était le pain de la bou­lan­ge­rie comme nous l’ap­pe­lions, comme s’il avait pour nous le goût d’un bon fruit. Le pro­fes­seur sui­vait Al-mah­di et cha­cun re­ce­vait deux oeufs durs, un mor­ceau de fro­mage jaune au bon goût pi­quant, une louche de fèves cuites à l’étouf­fée as­sai­son­nées de l’huile fran­çaise, et un mor­ceau de hal­va, par­fois aus­si une ba­nane ou une orange. Très sou­vent, ils nous don­naient de grands mor­ceaux de ce fro­mage avec des sa­chets de lait en poudre. On di­sait que ce­la ve­nait de l’aide amé­ri­caine. Ce pré­sent luxueux ré­jouis­sait in­fi­ni­ment nos pa­rents.

L’une des rai­sons de notre sym­pa­thie en­vers Mah­moud Al-mah­di c’est que s’il re­mar­quait le tort cau­sé à un élève qui re­ce­vait une orange gâ­tée ou un mor­ceau de fro­mage trop pe­tit, il al­lait cher­cher une autre orange ou un mor­ceau de fro­mage qui ré­jouisse les yeux. Mais cet amour fai­sait sur­tout briller nos yeux le jour de la re­mise des livres. Quel jour de fête, vrai­ment !

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