Craintes sur l’ave­nir

Al Ahram Hebdo - - Voyages - Da­lia Fa­rouq avec agences

NÉ­GLI­GÉ par l’an­cien ré­gime et re­la­ti­ve­ment épar­gné par les ter­ribles com­bats de ces der­niers mois, le pa­tri­moine cul­tu­rel li­byen sus­cite l’in­té­rêt du monde en­tier. L’unesco a te­nu der­niè­re­ment une réunion sur la sau­ve­garde de ce pa­tri­moine di­ver­si­fié qui compte no­tam­ment cinq sites ins­crits sur la liste du Pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té à l’unesco. « La si­tua­tion est plu­tôt sa­tis­fai­sante. Il n’y a pas eu de dé­gâts ma­jeurs, mais le risque per­dure », a dé­cla­ré le di­rec­teur du Centre du pa­tri­moine mon­dial de l’unesco, Fran­ces­co Ban­da­rin.

« La plu­part des sites aux­quels nous avons eu ac­cès sont sûrs. Les sites his­to­riques ont peu souf­fert des com­bats qui ont fait rage pen­dant sept mois », a dé­cla­ré Ha­fed Wal­da, pro­fes­seur au dé­par­te­ment des études clas­siques du King’s Col­lege à Londres, lors d’une confé­rence de presse au siège de l’unesco, à Pa­ris. L’ex­pert ira­qien a par­ti­ci­pé à l’opé­ra­tion « Bou­clier bleu », conduite fin sep­tembre par l’unesco pour éva­luer l’état du pa­tri­moine li­byen. Ce pa­tri­moine pour­rait dans l’ave­nir de­ve­nir un atout pour la Li­bye en vue d’at­ti­rer des tou­ristes une fois le calme re­ve­nu.

Si les grands sites n’ont pas été tou­chés, le vol du « tré­sor de Ben­gha­zi »—

ville de­puis le dé­but de la guerre contrô­lée par les pro-cnt— reste une perte consi­dé­rable pour le pa­tri­moine li­byen. Ce tré­sor était consti­tué de mil­liers de pièces d’or, de bronze et d’ar­gent de dif­fé­rentes époques. Elles ont été dé­ro­bées aux coffres de la Banque de Ben­gha­zi. Elles y avaient été pla­cées par Kadha­fi en 1961, après leur res­ti­tu­tion par l’italie.

« C’est l’un des plus grands vols de biens ar­chéo­lo­giques de l’his­toire », s’est in­di­gné Fran­ces­co Ban­da­rin. An­cienne co­lo­nie ita­lienne, la Li­bye a tou­jours ac­cueilli des ar­chéo­logues ve­nus de la Pé­nin­sule. Un d’entre eux, le pro­fes­seur Se­re­nel­la En­so­li, qui a ré­vé­lé le pillage, es­time qu’il « faut al­ler à la Banque de Ben­gha­zi au plus vite pour voir ce qui reste de cette caisse ». Il ajoute qu’il n’y a pas de do­cu­ment in­ven­to­rié par l’italie entre 1940 —

an­née où l’an­cienne co­lo­nie a em­por­té les pièces — et 1961, quand elle les a res­ti­tuées. Se­re­nel­la pos­sède néan­moins quelques images des pièces dis­pa­rues, pour la plu­part des pho­tos floues.

Karl Heinz Kind, chef de l’uni­té des biens cultu­rels d’in­ter­pol, se veut tou­te­fois optimiste : « Nous avons re­çu de la part des Ca­ra­bi­niers des in­for­ma­tions que nous avons pu en­trer dans la base de don­nées mon­diale d’in­ter­pol. J’es­père que ce­la ren­dra dif­fi­cile la vente sur les mar­chés ». L’unesco mène ac­tuel­le­ment une en­quête, en co­opé­ra­tion avec l’or­ga­ni­sa­tion po­li­cière in­ter­na­tio­nale In­ter­pol, sur la dis­pa­ri­tion de ce tré­sor his­to­rique.

L’or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale avait four­ni des in­for­ma­tions sur les sites cultu­rels li­byens à l’al­liance at­lan­tique, qui a su­per­vi­sé les frappes aé­riennes conduites de­puis mars der­nier. « Nous avons don­né à l’otan un dos­sier avec la po­si­tion géo­gra­phique de tous les sites et biens cultu­rels en Li­bye afin d’évi­ter des dom­mages im­por­tants lors des bom­bar­de­ments oc­ci­den­taux », a pré­ci­sé Ban­da­rin. « C’est ce qui a ai­dé à évi­ter les dé­gâts ma­jeurs sur ces sites d’im­por­tance cultu­relle », s’est ré­joui Fran­ces­co Ban­da­rin. Peu de dom­mages mais des

craintes quant à l’ave­nir Les ex­perts de la mis­sion de l’unesco en Li­bye ont tou­te­fois fait état d’une mo­saïque en­dom­ma­gée et trois am­phores ro­maines vo­lées à Cy­rène, l’une des prin­ci­pales villes du monde hel­lé­nique, fon­dée en 631 av. J-C. Le site de Sa­bra­tha, an­cien centre de com­merce phé­ni­cien, a été oc­cu­pé par des com­bat­tants, mais n’a pas été dé­té­rio­ré.

« Les po­pu­la­tions pré­sentes au­tour des sites se sont beau­coup mo­bi­li­sées, car les gens s’iden­ti­fient à leur pa­tri­moine », s’est ré­joui Fran­ces­co Ban­da­rin. « Mais comme nous l’avons vu en Iraq et en Af­gha­nis­tan, c’est la phase de l’après­con­flit qui se ré­vèle la plus dan­ge­reuse. Beau­coup d’armes cir­culent ... Beau­coup de groupes ar­més ... C’est à ce mo­ment-là que les ca­tas­trophes se pro­duisent », pré­vient-il.

Ha­fed Wal­da a in­vi­té les nou­veaux di­ri­geants li­byens à faire oeuvre de pé­da­go­gie au­près de la po­pu­la­tion sur l’his­toire de leur pays, qui abrite no­tam­ment le site gré­co-ro­main de Lep­tis Ma­gna et Gha­da­mès, l’une des plus an­ciennes ci­tés pré­sa­ha­riennes. « Les Li­byens ne sont pas tous conscients de l’im­por­tance de leur pa­tri­moine et il en va de la res­pon­sa­bi­li­té du nou­veau gou­ver­ne­ment de leur faire com­prendre la ri­chesse du pays, du Sa­ha­ra à la Mé­di­ter­ra­née : la vraie iden­ti­té li­byenne », a-t-il sou­li­gné.

L’ex­pert juge utile de créer un ins­ti­tut li­byen des an­ti­qui­tés : « La Li­bye ne pos­sède au­cune in­fra­struc­ture de pré­ser­va­tion du pa­tri­moine, il n’y a pas de la­bo­ra­toire, pas d’uni­té de se­cours des sites, tout se fait par les mis­sions étran­gères ». Les ex­perts de l’unesco notent ce­pen­dant qu’il n’a pas été pos­sible de s’as­su­rer de l’état de plu­sieurs sites iso­lés si­tués dans le sud dé­ser­tique de la Li­bye. Ils pensent no­tam­ment aux pein­tures ru­pestres du Ta­drart Aca­cus, une ré­gion proche de l’al­gé­rie.

Reste que la Li­bye, seule, ne pour­ra pas lut­ter contre le tra­fic d’art or­ga­ni­sé. Le fan­tôme de Bag­dad, dont le mu­sée fut vi­dé de plus de 15 000 pièces ar­chéo­lo­giques, hante les mé­moires. L’iraq, de­puis la fin de la guerre, est de­ve­nu la pre­mière source de ce type de crimes qui rap­porte « 13 mil­liards d’eu­ros par an » aux or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles, ana­lyse Fran­ces­co Ban­da­rin

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