Sor­tir de l’iso­le­ment

Al Ahram Hebdo - - Mode De Vie - Di­na Dar­wich

C’ EST un coup de foudre. Hi­cham, jour­na­liste, 27 ans, est tom­bé amou­reux de Sa­mah lors d’un si­tin de­vant le siège du Par­le­ment avant le dé­clen­che­ment de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier. Pen­dant 9 mois, la du­rée du sit-in, Cu­pi­don a réus­si à tis­ser une re­la­tion pro­fonde entre ces deux jeunes et à unir leur des­tin.

Sa­mah se dé­place sur une chaise rou­lante et Hi­cham s’ap­puie sur ses bé­quilles pour mar­cher. Ils sont des ac­ti­vistes achar­nés qui luttent pour ré­cla­mer plus de droits pour les han­di­ca­pés. Le couple est pré­sent sur tous les fronts : ac­cès à l’em­ploi, as­su­rance mé­di­cale, droit au lo­ge­ment, à une vie dé­cente et sur­tout à la di­gni­té.

Après le 25 jan­vier, leurs des­tins se ren­contrent. Ils cé­lèbrent leurs fian­çailles et en­tament de nou­veaux com­bats pour leurs droits. « J’ai choi­si ma par­te­naire pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, elle peut res­sen­tir mes souf­frances sans m’hu­mi­lier à cause de mon han­di­cap. En­suite, elle peut m’ai­der à me consa­crer au dos­sier épi­neux des droits des han­di­ca­pés. On va tra­vailler en­semble pour don­ner un nou­veau souffle à notre cause com­mune », ex­plique Hi­cham.

Sa­mah et Hi­cham sont membres du Front na­tio­nal des han­di­ca­pés et bles­sés de la ré­vo­lu­tion. Se­lon Iman Mou­rad, membre fon­da­teur et porte-pa­role du front, cette as­so­cia­tion re­groupe plus de 7 000 per­sonnes dont 70 qui oeuvrent sur le ter­rain.

« Quand l’idée de créer une union pour han­di­ca­pés nous est ve­nue, on a com­men­cé par ras­sem­bler les groupes dis­per­sés sur In­ter­net. Nous avons consta­té que bien que ces groupes in­ter­nautes comptent en ap­pa­rence des mil­liers de membres, le nombre de per­sonnes qui oeu­vraient sur ter­rain ne dé­pas­sait pas les doigts d’une main. Ain­si nous avons pris la dé­ci­sion de tra­vailler sur un ter­rain réel et non pas à tra­vers ce monde vir­tuel du Net », as­sure Mo­ha­mad Al-hus­sei­ny, co­or­di­na­teur gé­né­ral du front, qui a per­du une jambe suite à un ac­ci­dent de train.

Sur la ter­rasse du ca­fé Za­ka­riya, si­tué au coin de la rue Ché­rif au centre-ville, les dis­cus­sions vont bon train. C’est le ca­fé où pré­fèrent se ras­sem­bler les ac­ti­vistes — outre le ca­fé des sourd­smuets — pour par­ler du dos­sier des han­di­ca­pés.

Le gar­çon de ca­fé qui se fau­file avec agi­li­té entre les tables les connaît très bien. Au fil du temps, il a fi­ni par connaître le genre de bois­sons que ce groupe aime com­man­der et les ho­raires de son ras­sem­ble­ment au ca­fé, après les réunions au siège des dif­fé­rentes as­so­cia­tions si­tuées aux alen­tours. Par­fois même, ils y tiennent des réunions ur­gentes pour évi­ter de mon­ter les es­ca­liers en co­li­ma­çon qui ca­rac­té­risent les vieux im­meubles du centre-ville.

Mo­ha­mad Al-hus­sei­ny est de­ve­nu un ac­ti­viste en­ga­gé mal­gré son han­di­cap. Son agenda est sur­char­gé. Au­jourd’hui une ren­contre à Hé­louan et deux autres, la se­maine pro­chaine, aux gou­ver­no­rats de Man­sou­ra et de Char­qiya puis il se ren­dra à Ghar­biya pour créer des co­mi­tés qui oeu­vre­ront dans les dif­fé­rents gou­ver­no­rats pour ac­cor­der plus de droits aux han­di­ca­pés.

« Notre ob­jec­tif, lors­qu’on a for­mé cette as­so­cia­tion, était d’uni­fier les ini­tia­tives in­di­vi­duelles et de créer une en­ti­té com­mune dé­fen­dant leurs droits. Le front com­prend au­jourd’hui des han­di­ca­pés mo­teurs et sen­so­riels », ex­plique Al-hus­sei­ny. Le Front na­tio­nal des han­di­ca­pés vise à exer­cer une pres­sion po­li­tique et so­ciale sur les res­pon­sables. Les ac­ti­vistes oeuvrent pour que les droits des han­di­ca­pés puissent fi­gu­rer sur le pro­gramme des can­di­dats aux élec­tions pré­si­den­tielles et des chefs des par­tis po­li­tiques. « Par ailleurs, on es­saie de sen­si­bi­li­ser la so­cié­té, de faire com­prendre aux gens que les re­ven­di­ca­tions des han­di­ca­pés sont des droits lé­gi­times et pas une sorte de cha­ri­té. On veut en­rayer cette image qui stig­ma­tise le han­di­ca­pé. On est en train de pour­suivre ju­ri­di­que­ment les as­so­cia­tions qui uti­lisent les han­di­ca­pés pour se faire de l’ar­gent. C’est une at­teinte à la di­gni­té. Nous ne sommes pas des men­diants », s’in­digne Al-hus­sei­ny.

In­gé­nieur en com­mu­ni­ca­tion, il a dû re­le­ver de nom­breux dé­fis dès son plus jeune âge pour conti­nuer ses études à la fa­cul­té de po­ly­tech­nique qui re­fuse l’ins­crip­tion de cer­tains han­di­ca­pés. « Les han­di­ca­pés sont di­vi­sés en trois ca­té­go­ries : les ac­ti­vistes qui sont conscients de leur droits, ceux qui ont des moyens mais ne par­tagent pas les sou­cis de la ma­jo­ri­té et une troi­sième ca­té­go­rie qui tourne dans le cercle vi­cieux de la pau­vre­té et du han­di­cap. Les condi­tions la­men­tables de cer­tains han­di­ca­pés les poussent à s’iso­ler. Nous vou­lons tendre la main à cette ca­té­go­rie et l’en­cou­ra­ger à re­joindre nos rangs », ex­plique-t-il.

Rire mal­gré les pro­blèmes Eclats de rire, blagues et raille­ries fusent dans le ca­fé. On a l’im­pres­sion que cette ca­té­go­rie est en­fin sor­tie de sa co­quille. Elle tente à tout prix de me­ner une vie nor­male et de s’in­té­grer au mieux. C’est pour ce­la que le front tente d’at­ti­rer des ac­ti­vistes qui ne souffrent d’au­cun han­di­cap. Ibra­him Al-tou­ni, 40 ans, n’est pas han­di­ca­pé, mais il a re­joint leurs rangs. « Je crois en leur cause et j’ai per­çu que ces jeunes avaient be­soin de quel­qu’un d’ex­pé­ri­men­té pour les gui­der dans leurs ef­forts », as­sure-t-il.

Bien qu’al-tou­ni compte par­mi les pre­miers fon­da­teurs du front, il ne fait pas par­tie du co­mi­té prin­ci­pal. Car se­lon les règles, les membres de ce co­mi­té doivent tous être han­di­ca­pés. « La per­sonne qui doit lut­ter pour cette cause doit faire par­tie de cette tranche de la po­pu­la­tion. On a même pro­po­sé à Al-tou­ni de se créer un pe­tit han­di­cap pour pou­voir adhé­rer au co­mi­té », plai­sante Al-hus­sei­ny.

Pour réa­li­ser leurs ob­jec­tifs, les ac­ti­vistes ont re­cours à divers mé­ca­nismes. « Notre voix » est la pre­mière ra­dio pour han­di­ca­pés sur In­ter­net. Une sta­tion très écou­tée de­puis un an et de­mi. Les deux ac­ti­vistes Ra­mez Ab­bass (sourd-muet) et Yous­sef Mos­saad ne ratent au­cune oc­ca­sion pour faire re­muer l’eau stag­nante. Les pro­cès, les re­ven­di­ca­tions et même les pro­blèmes pri­vés y sont abor­dés. L’idée de for­mer un conseil na­tio­nal qui par­rai­ne­ra les af­faires des han­di­ca­pés est sor­tie d’ici.

Les ac­ti­vistes ont lan­cé plu­sieurs ap­pels pour que l’egypte — qui a ra­ti­fié la Conven­tion in­ter­na­tio­nale des droits de l’homme — res­pecte les clauses concer­nant les han­di­ca­pés. « D’ailleurs, la sta­tion de ra­dio sur In­ter­net a dé­non­cé l’an­cien ré­gime qui a re­fu­sé de si­gner le trai­té pré­sen­té par la Ligue arabe et pro­té­geant les droits des han­di­ca­pés, sous pré­texte qu’on n’y dé­nonce pas les exac­tions de l’etat hé­breu, alors que ce trai­té com­pre­nait une par­tie im­por­tante sur les droits des han­di­ca­pés », avance Yous­sef Mos­saad qui n’a pas hé­si­té à faire un court mé­trage sur les souf­frances su­bies par un han­di­ca­pé dans les moyens de trans­port.

Dé­voi­ler le han­di­cap Les ac­ti­vistes qui veulent à tout prix faire sor­tir les han­di­ca­pés de leur iso­le­ment ont pour slo­gan « At­teindre le han­di­ca­pé là où il se trouve ! ». Aus­si bien au centre de jeu­nesse à l’ouest Hé­louan qu’au club Al-yas­mi­na à Im­ba­ba ou au centre de jeu­nesse du quar­tier Al-sa­hel, Hi­cham, cham­pion de volley-ball, est tou­jours là. Il ne rate au­cune oc­ca­sion de s’adres­ser aux jeunes han­di­ca­pés pour les sen­si­bi­li­ser à leur cause et les pous­ser à s’unir. « Je leur parle du pro­jet de loi pour les han­di­ca­pés, du nou­veau Conseil pour han­di­ca­pés et des ré­seaux à tra­vers les­quels ils peuvent com­mu­ni­quer. Je tente de leur re­don­ner confiance en eux-mêmes et les ai­der à se dé­bar­ras­ser de la peur qui les ha­bite. Du­rant 30 ans, les han­di­ca­pés sont res­tés si­len­cieux car un ac­ti­viste avant la ré­vo­lu­tion était consi­dé­ré comme un hors-la-loi », confie Hi­cham.

Au gou­ver­no­rat de Char­qiya, Sa­mah, sa fian­cée, cham­pionne d’ath­lé­tisme, joue le même rôle. De son co­té, Al-tou­ni a réus­si à convaincre 7 ONG de re­joindre le front et de sou­te­nir ses re­ven­di­ca­tions. « Je m’adresse sou­vent aux ONG qui sou­tiennent les han­di­ca­pés mais se­lon les cri­tères du front. Le but étant de mo­bi­li­ser le plus grand nombre de per­sonnes et de les pous­ser à des­cendre dans la rue », af­firme Al-tou­ni.

Os­sa­ma Tayie, non-voyant et di­rec­teur de L’ONG 7 mil­lions, as­sure que les groupes dis­per­sés aux quatre coins de l’egypte sont très ac­tifs. Ils contactent les bu­reaux des nou­veaux can­di­dats pour la pré­si­dence ain­si que les bu­reaux qui or­ga­nisent les cam­pagnes élec­to­rales. Ils prennent contact avec les chefs des par­tis po­li­tiques et des unions des jeunes qui ont vu le jour après la ré­vo­lu­tion.

Un nou­vel élan d’en­thou­siasme est né chez les han­di­ca­pés, mais le che­min reste se­mé d’em­bûches. « On a es­sayé de né­go­cier avec le pre­mier mi­nistre, Es­sam Cha­raf, sur la nou­velle loi pour les han­di­ca­pés. Après un long en­tre­tien, on est sor­ti avec cette im­pres­sion que rien ne peut chan­ger. La bu­reau­cra­tie change tout sim­ple­ment de peau. Le gou­ver­ne­ment veut en­tendre nos re­ven­di­ca­tions mais agir comme bon lui semble », af­firme Os­sa­ma Tayie.

Au­jourd’hui, les han­di­ca­pés sou­haitent fon­der un par­ti po­li­tique. « Les lois ac­tuelles pro­mul­guées après la ré­vo­lu­tion exigent que chaque par­ti dé­pose une somme d’un mil­lion de L.E., alors que nous souf­frons du manque de moyens. Nous ne pou­vons même pas nous per­mettre de louer un en­droit pour ser­vir de siège », conclue Tayie. Le che­min reste long

Le front na­tio­nal des han­di­ca­pés et des bles­sés de la ré­vo­lu­tion compte 7 000 per­sonnes, dont 70 oeuvrent sur ter­rain.

Han­di­ca­pés, per­sonnes âgées, femmes et en­fants ré­clament leurs droits.

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