Les autres hé­ros de Tah­rir

Al Ahram Hebdo - - Mode De Vie - Ha­naa Al-mék­ka­wi

EA­voir des mar­tyrs par­mi nous est un hon­neur qui s’ajoute à ce­lui de sau­ver les bles­sés », s’ex­prime Hos­sa­med­dine Ha­med, jeune mé­de­cin à l’hô­pi­tal de « Ken­tu­cky » (de­vant le Ken­tu­cky Fried Chi­cken), un des hô­pi­taux ins­tal­lés sur la place. Il ac­cueille ac­tuel­le­ment la deuxième vague de bles­sés de la ré­vo­lu­tion dans cet hô­pi­tal à ciel ou­vert bor­dé de ban­de­roles qui servent à le dé­li­mi­ter.

Des cou­ver­tures mul­ti­co­lores éten­dues à même le sol font of­fice de lits. Tel est le sort de tous ces hô­pi­taux de for­tune dres­sés en ur­gence pour soi­gner les bles­sés. Les prin­ci­paux sont ceux des mos­quées Ebad Al-rah­mane et Omar Ma­kram et de l’église Qasr Al-dou­ba­ra. Mais d’autres en­droits sur les trot­toirs se sont trans­for­més en pe­tits centres de soins.

Masques à gaz, sté­tho­scopes, pan­se­ments, pro­duits dés­in­fec­tants et co­ton sortent de toutes les poches et les mé­de­cins des deux sexes tra­vaillent sans re­lâche pour se­cou­rir les bles­sés qui af­fluent de par­tout. « Nous sommes mo­bi­li­sés de­puis jeu­di soir, la veille du pre­mier jour des ma­ni­fes­ta­tions. On s’at­ten­dait à des heurts et on a vou­lu être pré­sents dès le dé­but », ex­plique Es­sam AlSa­dr. Ce jeune de 28 ans fait par­tie d’un groupe de mé­de­cins dont la plu­part ont ac­com­pli la même mis­sion lors de la ré­vo­lu­tion de jan­vier.

Ils ont for­mé un groupe nom­mé « Ate­baa AlTah­rir » (les mé­de­cins de Tah­rir). Chaque membre est en contact per­ma­nent avec ses confrères pré­sents sur la place. Des étu­diants de la fa­cul­té de mé­de­cine et d’autres vo­lon­taires comme des élèves du pa­ra­mé­di­cal se pré­sentent tous les jours pour prê­ter main forte aux mé­de­cins. Les uns se chargent d’en­re­gis­trer les noms des bles­sés et la na­ture de la bles­sure. D’autres comme Ri­ham, in­fir­mière, sont char­gées d’as­per­ger les vi­sages d’un pro­duit ser­vant à at­té­nuer l’ef­fet ir­ri­tant du gaz la­cry­mo­gène.

« C’est une guerre ci­vile, je n’en crois pas mes yeux. La po­lice at­taque avec une vio­lence in­ouïe. Elle uti­lise des moyens de plus en plus so­phis­ti­qués pour re­pous­ser des ci­vils qui ma­ni­festent pa­ci­fi­que­ment », dit Ri­ham, qui tousse sans arrêt. Les traits ti­rés par la fa­tigue, les mé­de­cins en blouse blanche s’af­fairent pour se­cou­rir les bles­sés. Bien qu’ils aient ac­quis de l’ex­pé­rience, la si­tua­tion semble LLE trans­por­tait des mé­di­ca­ments aux bles­sés lors­qu’elle a été at­teinte par une bombe la­cry­mo­gène, lan­cée par les forces de l’ordre. As­phyxiée par l’odeur du gaz, elle tombe raide morte. Ra­nia Fouad est le pre­mier mé­de­cin mar­tyr de la ré­vo­lu­tion. Comme des cen­taines de confrères, elle s’est por­tée vo­lon­taires pour se­cou­rir les bles­sés dans les hô­pi­taux de for­tune dres­sés un peu par­tout au­tour de la place Tah­rir.

« cette fois-ci dif­fé­rente de la der­nière fois.

« Le gaz uti­li­sé n’est pas le même que ce­lui uti­li­sé lors de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier ; ce­lui-ci est bien plus dan­ge­reux. On a uti­li­sé les mêmes pro­duits de pro­tec­tion qu’en jan­vier et fé­vrier der­niers mais ce­la n’a eu au­cun ef­fet », ex­plique As­sem Mo­ha­mad Nou­red­dine, res­pon­sable de l’hô­pi­tal de cam­pagne si­tué à l’ar­rière de la mos­quée Ebad AlRah­mane. Nou­veaux types de gaz la­cry­mo­gènes Etant le plus proche de la rue Mo­ha­mad Mah­moud, cet hô­pi­tal est l’en­droit le plus chaud. Cette rue a été le théâtre des plus vio­lents af­fron­te­ments entre ma­ni­fes­tants désar­més et po­li­ciers et mi­li­taires. « On a re­çu des di­zaines de bles­sés at­ta­qués aux yeux. Des morts, tou­chés à la tête par des balles réelles. Et cette fois, pour­suit-il, les bombes la­cry­mo­gènes contiennent un gaz qui s’ap­pelle RS, in­ter­dit mon­dia­le­ment. Ce gaz in­flue sur l’ap­pa­reil res­pi­ra­toire, le foie, les reins, les muscles et la peau, ce qui ex­plique pour­quoi les cas que nous avons re­çus présentaient des convul­sions comme s’il s’agis­sait d’épi­lep­tiques en état de crise », ex­plique le doc­teur As­sem.

Les mé­de­cins de Tah­rir af­firment qu’ils ont fi­ni par dé­cou­vrir les com­po­sants exacts de ce gaz. Ils ont réus­si à trou­ver l’an­ti­dote pour al­lé­ger les souf­frances. Ils tiennent à ne pas le di­vul­guer car ils ont re­mar­qué qu’à chaque fois qu’ils ré­vé­laient le pro­duit an­ti­dote, la po­lice chan­geait de gaz. Ils pré­fèrent dé­sor­mais gar­der ce­la se­cret.

Doc­teur As­sem trouve étrange et in­com­pré- hen­sible qu’avec tout ce qui s’est pas­sé la se­maine der­nière, les res­pon­sables de l’ar­mée et de la po­lice ap­pa­raissent dans les mé­dias pour nier l’usage de la vio­lence contre les ma­ni­fes­tants. Avec ses confrères, Dr As­sem tient à gar­der les preuves ma­té­rielles consti­tuées de balles réelles re­ti­rées des corps des vic­times, de cou­vercles de bombes la­cry­mo­gènes ain­si que les rap­ports mé­di­caux pu­bliés par les la­bo­ra­toires et in­di­quant que les pro­duits uti­li­sés sont toxiques et dan­ge­reux.

Des mé­de­cins sup­po­sés être sur place pour sau­ver des vies se sont trou­vés obli­gés, face à cette si­tua­tion macabre, de jouer plu­sieurs autres rôles, pa­ral­lèles à la mé­de­cine, à l’exemple de Dr Ra­nia. Ces mé­de­cins sont non seule­ment des té­moins des évé­ne­ments mais ils se trans­forment aus­si en pro­tes­ta­taires quand ils trouvent le temps de ma­ni­fes­ter. Se pen­cher sur son Black­ber­ry pour échan­ger des in­for­ma­tions avec les mé­de­cins des autres hô­pi­taux de la place, se ser­vir de Fa­ce­book et de Twit­ter pour lan­cer des ap­pels au se­cours rap­por­tant la si­tua­tion au pu­blic ou cher­cher des bé­né­voles ou des do­na­teurs sont des tâches cou­rantes qui s’ajoutent aux soins d’ur­gence.

Ai­der tous ceux qui le de­mandent Mais l’aide ne s’ar­rête pas aux ma­ni­fes­tants dans un pays où le sys­tème de san­té est à la peine. De­vant les hô­pi­taux, des gens de tous bords se bous­culent pour de­man­der de l’eau ou de quoi man­ger, ou bien ré­clament des masques ou des mé­di­ca­ments pour des ma­lades qui n’ont au­cune re­la­tion avec les in­ci­dents de la place Tah­rir.

Ga­mal Ha­chem, étu­diant à la fa­cul­té de mé­de­cine, s’est ha­bi­tué à re­ce­voir des gens qui lui de­mandent des mé­di­ca­ments pour l’os­téo­po­rose, le dia­bète ou l’hy­per­ten­sion. « On ne ren­voie per­sonne, sur­tout qu’on a beau­coup de mé­di­ca­ments, alors pour­quoi ne pas ai­der les gens ? », ré­plique Ga­mal. Ces mé­de­cins aident aus­si les ha­bi­tants du quar­tier qui se sont trou­vés cloî­trés dans leurs mai­sons à cause des af­fron­te­ments et de l’odeur du gaz. « Ils nous connaissent par nos noms et nous ap­pellent de leurs bal­cons pour ve­nir à leur se­cours », dit Dr As­sem.

Chaque mé­de­cin passe au moins 72 heures d’af­fi­lée sur la place. Cer­tains se sont même di­ri­gés vers la rue Mo­ha­mad Mah­moud, sous les tirs, pour for­mer en­semble un cor­don hu­main vi­sant à sé­pa­rer les ma­ni­fes­tants des forces de la po­lice. Mais ils ne sont pas pour au­tant à l’abri de la po­lice qui a ar­rê­té une di­zaine de leurs confrères pré­sents rue Mo­ha­mad Mah­moud. « On ne com­prend pas pour­quoi ils nous traitent avec cette vio­lence. Ils ont même lan­cé des bombes la­cry­mo­gènes en di­rec­tion de cer­tains hô­pi­taux », dit Ab­del-rah­mane, membre du Crois­sant-rouge.

La voix cas­sée, les yeux tous rouges, il a du mal à par­ler. Il vient de ren­trer de la Li­bye où il se­cou­rait des bles­sés. Place Tah­rir, son temps est par­ta­gé entre sa noble mis­sion de mé­de­cin à l’hô­pi­tal et les né­go­cia­tions avec les jeunes de Tah­rir lorsque c’est né­ces­saire.

Il ar­rive sou­vent que ces mé­de­cins ne quittent pas des yeux les ac­cès des hô­pi­taux. « Beau­coup de gens pré­ten­dant ve­nir nous por­ter de l’aide se sont avé­rés des es­pions. Ils sont là pour avoir le maxi­mum d’in­for­ma­tions sur la na­ture des bles­sures et le nombre de bles­sés pour les trans­mettre à la po­lice », confie Ah­mad Al-bel­ta­gui, mé­de­cin et res­pon­sable de la sé­cu­ri­té de l’hô­pi­tal. Ils tiennent à com­mu­ni­quer à voix basse entre eux car les murs ont des oreilles.

L’un de ces mé­de­cins, spé­cia­liste en psy­cho­thé­ra­pie, s’est pro­po­sée pour ac­cueillir les gens trau­ma­ti­sés et leur four­nir les soins né­ces­saires. Une as­sis­tance qu’elle pré­sente même à ses confrères en leur pro­po­sant d’ex­pri­mer leurs sen­ti­ments par des des­sins et de les ac­cro­cher sur le mur de l’hô­pi­tal.

Stres­sés, érein­tés mais sur­tout dé­voués, ils sont tou­jours at­ten­tifs aux dou­leurs des bles­sés. Ils gardent leur sang-froid même si au fond d’eux-mêmes, ils sont dé­pri­més à cause de ces scènes quo­ti­diennes et de la na­ture des bles­sures

L’hô­pi­tal de cam­pagne ins­tal­lé à Tah­rir offre non seule­ment trai­te­ment et ser­vices mé­di­caux mais aus­si aide psy­cho­lo­gique et as­sis­tance so­ciale.

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