Les Frères mu­sul­mans dans l’em­bar­ras

Les sources de fi­nan­ce­ment de la confré­rie re­pré­sentent un dos­sier te­nu se­cret, même sous le ré­gime de Mou­ba­rak. Au­jourd’hui, les Frères mu­sul­mans sont ap­pe­lés, au grand mé­con­ten­te­ment de leurs chefs, à dé­voi­ler leurs comptes et à se confor­mer à la loi d

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Aliaa Al-ko­ra­chi

« D’où vient cet ar­gent ? ». C’est une ques­tion à la­quelle les Frères mu­sul­mans doivent ré­pondre dans les jours à ve­nir, au moins de­vant le Par­le­ment. A la grande sur­prise, c’est la dé­pu­tée de Haute-egypte Sa­naa Al-saïd, re­pré­sen­tant le Bloc égyp­tien à l’as­sem­blée du peuple, qui a de­man­dé la pa­role et dé­cla­ré fer­me­ment : « Je dé­pose une in­ter­ro­ga­tion au gou­ver­ne­ment pour dé­voi­ler les sources de fi­nan­ce­ment des Frères mu­sul­mans ». Une in­ter­pel­la­tion qui ouvre un dos­sier res­té jus­qu’à lors une grande énigme pour l’an­cien ré­gime qui a tout ten­té pour sa­per les ca­pa­ci­tés fi­nan­cières de la confré­rie. Ar­res­ta­tions en chaîne dans les rangs des hommes d’af­faires Frères, les ac­cu­sant de blan­chi­ment de fonds ; com­pa­gnies ap­par­te­nant aux Frères ayant dû fer­mer avec confis­ca­tion de biens ... Les ma­noeuvres se sont mul­ti­pliées mais ja­mais les Frères mu­sul­mans n’ont aban­don­né et leurs sources ne se sont ja­mais ta­ries. Au­jourd’hui, ils pré­tendent que l’an­cien ré­gime leur a vo­lé 400 mil­lions de L.E. Et si les Frères ont tou­jours te­nu à ca­cher leurs res­sources pour échap­per aux frappes sé­cu­ri­taires, ils consi­dèrent en­core au­jourd’hui que les dis­cus­sions sur leur fi­nan­ce­ment sont une ligne rouge. Ac­cu­sant ceux qui animent ce dis­cours de vou­loir dé­for­mer leur ré­pu­ta­tion.

A ce jour, l’or­ga­ni­sa­tion des Frères mu­sul­mans n’est tou­jours pas en règle avec la loi en dé­pit de l’ou­ver­ture d’une cen­taine de branches à tra­vers le pays. Sous quelle cou­ver­ture lé­gale exer­cen­tils alors leurs ac­ti­vi­tés ? Avec la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier, un vent li­ber­taire s’est le­vé, per­met­tant à plu­sieurs mou­ve­ments de s’or­ga­ni­ser con­for­mé­ment aux cadres ju­ri­diques sous forme de par­tis, ONG, centres ou ins­ti­tu­tions. Bi­zar­re­ment, la confré­rie, que le ré­gime dé­chu vou­lait in­ter­dite, cherche à conser­ver ce sta­tut illé­gal. L’or­ga­ni­sa­tion, fon­dée à la fin des an­nées 20 du siècle der­nier, re­fuse de sou­mettre ses do­cu­ments au mi­nis­tère de la So­li­da­ri­té so­ciale, comme le sti­pule la loi.

L’in­ter­pré­ta­tion qu’avance la dé­pu­tée, au­teur de l’in­ter­ro­ga­tion, est que les Frères cherchent à ca­cher leurs sources de fi­nan­ce­ment. « Les Frères mu­sul­mans dé­clarent avoir des fi­nan­ce­ment pri­vés et n’ont pas be­soin des aides gou­ver­ne­men­tales. Or, même dans ce cas, la loi sti­pule que le fi­nan­ce­ment doit être sur­veillé par l’etat », dit-elle.

Mais il semble que la loi ac­tuelle ne plaît pas à la confré­rie. Se­lon Mo­ha­mad Ha­bib, un an­cien di­ri­geant de la confré­rie, les Frères mu­sul­mans placent cette loi sur la liste noire des lois pro­mul­guées lors de l’an­cien ré­gime. Ama­ni AlTa­wil, cher­cheuse au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’al- Ah­ram, com­mente ce re­fus par le fait que cette loi ren­ferme des clauses qui risquent de chan­ger la struc­ture et même le rôle de la confré­rie. Se­lon la loi des as­so­cia­tions, ceux qui as­surent des ser­vices ca­ri­ta­tifs, pré­di­ca­tifs ou so­ciaux, ne doivent pas s’im­pli­quer en po­li­tique. C’est- à- dire qu’une fois la confré­rie dé­cla­rée as­so­cia­tion, leur guide su­prême et Khaï­rat Al- Cha­ter, cadre de la confré­rie, ne pour­ront plus faire de dé­cla­ra­tions sur la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment ni sur les élec­tions pré­si­den­tielles. Autre condi­tion : les di­ri­geants de l’as­so­cia­tion doivent être re­nou­ve­lés tous les deux ans.

Un coup dur pour les Frères ? On le sent dé­jà dans les dé­cla­ra­tions cris­pées du porte-pa­role du par­ti, Ah­mad Abou-ba­ra­ka : « Le fi­nan­ce­ment de la confré­rie vient des poches des Frères mu­sul­mans. Il s’agit d’ar­gent pri­vé sur le­quel ne s’ap­plique pas la loi des as­so­cia­tions. Nous avons un sys­tème de sur­veillance in­terne et ce­lui qui a des preuves qu’on re­çoit des fi­nan­ce­ments de par­ties étran­gères doit les pré­sen­ter ». At­tendre que la loi des ONG ac­tuelle soit dé­bat­tue au Par­le­ment pour l’adap­ter à leur me­sure semble être leur seule échap­pa­toire.

Po­si­tions plus sé­vères

Entre-temps, les Frères risquent d’af­fron­ter des po­si­tions plus sé­vères que sous l’an­cien ré­gime. Une plainte est ces jours-ci ten­tée par Ché­ha­ta Mo­ha­mad, di­rec­teur du « Centre arabe de la trans­pa­rence », contre les Frères, ré­cla­mant l’in­ter­dic­tion de l’usage du nom des Frères mu­sul­mans et le gel de toutes leurs ac­ti­vi­tés et comptes ban­caires, ain­si que la fer­me­ture de leurs branches en rai­son de leur sta­tut illé­gal. L’ap­pel ré­clame l’éga­li­té de tous de­vant la loi et les me­sures qui s’ap­pliquent en ce mo­ment contre les ONG illé­gales doivent concer­ner la confré­rie. Quelle est la lé­gi­ti­mi­té du sta­tut de la confré­rie ? Une in­ter­ro­ga­tion sans cesse po­sée de­puis 60 ans, de­puis que Al- No­q­ra­chi pa­cha, puis Ga­mal Ab­del-nas­ser, ont dis­sous la confré­rie, l’ac­cu­sant de nuire à la sé­cu­ri­té de l’etat.

Le re­frain de la confré­rie est qu’elle se base sur un au­to­fi­nan­ce­ment. La pre­mière ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière des Frères mu­sul­mans date de 1944. Elle dé­ter­mine un taux fixe de 7 % sur le re­ve­nu men­suel de chaque membre. Il y en a ceux qui paient 150 L.E. et d’autres qui paient 15 000 L.E. Ce taux aug­mente en pé­riode d’élec­tions pour sou­te­nir les can­di­dats des Frères mu­sul­mans.

Se­lon des es­ti­ma­tions, plus de 500 000 membres ac­tifs versent an­nuel­le­ment dans les caisses de la confré­rie 500 mil­lions de L.E. Un re­ve­nu de la confré­rie émane de ses in­ves­tis­se­ments à Dubai, en Tur­quie et à Hong Kong. Une autre somme éva­luée à 1 mil­lion de L.E. par mois pro­vient des ex­po­si­tions de mar­chan­dises dans les syn­di­cats, un mo­no­pole des Frères, en par­ti­cu­lier dans les ordres des Mé­de­cins et des In­gé­nieurs. Les dons des hommes d’af­faires de la confré­rie jouent un grand rôle. Khaï­rat Al-cha­ter, Ma­lek Has­san et Yous­sef Na­da, qui ont été em­pri­son­nés plu­sieurs fois lors de l’an­cien ré­gime, sont qua­li­fiés de « banque » des Frères. Cha­ter in­ves­tit éga­le­ment l’ar­gent de la confré­rie contre 10 % des gains en com­mis­sion, se­lon des proches du mou­ve­ment.

Se­lon des ana­lystes, les dé­penses gé­né­reuses des hommes d’af­faires sont der­rière leur réus­site po­li­tique. Mais les dé­penses des Frères dé­passent de loin le re­ve­nu dé­cla­ré. La seule construc­tion de leur nou­veau siège sur la col­line du Mo­qat­tam au Caire est es­ti­mée à 50 mil­lions de L.E. et leurs dé­penses lors des der­nières lé­gis­la­tives sont éva­luées à 600 mil­lions de L.E., ce qui ali­mente les doutes quant aux fi­nan­ce­ments se­crets de l’étran­ger. Pro­viennent-ils de l’ara­bie saou­dite ? Il n’existe au­cune preuve tan­gible. L’homme d’af­faires Na­guib Sa­wi­rès a, de son cô­té, ac­cu­sé les Frères de re­ce­voir 100 mil­lions de dol­lars du Qa­tar lors des pre­miers jours de la ré­vo­lu­tion. Les Frères mu­sul­mans parlent d’ac­cu­sa­tions in­fon­dées « puisque le taux de vote des Egyp­tiens au Qa­tar en fa­veur des Frères a été très faible ».

Les pro­jec­teurs se fo­ca­lisent sur la confré­rie, qui semble être la grande ga­gnante de la ré­vo­lu­tion, et se­lon les termes de leur an­cien membre Ab­del- Mo­neim AboulFo­touh, « si le se­cret qu’elle adop­tait lors du ré­gime dé­chu a été jus­ti­fiable, au­jourd’hui la confré­rie doit tout dé­voi­ler sur son fi­nan­ce­ment, ses membres et ses ac­ti­vi­tés »

Les Frères de­vant leur nou­veau siège construit au len­de­main de la ré­vo­lu­tion.

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.