La real­po­li­tik prend le des­sus

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Sa­mar Za­rée

TROUBLES CONFES­SION­NELS . Pra­tique se­lon les uns, la mé­dia­tion d’un conseil cou­tu­mier pour désa­mor­cer un conflit sur­ve­nu dans un vil­lage d’alexan­drie est dé­non­cée par des ac­ti­vistes

comme contraire à la sou­ve­rai­ne­té de l’etat et au prin­cipe de la ci­toyen­ne­té.

LA COM­MIS­SION d’en­quête par­le­men­taire qui s’est ren­due of­fi­cieu­se­ment jeu­di der­nier au vil­lage de Char­bat dans la ré­gion d’al-am­reya à Alexan­drie, pour se pen­cher sur les causes des troubles sec­taires qui y ont écla­té le mois der­nier, a ap­prou­vé le re­tour im­mé­diat au vil­lage des fa­milles coptes dé­pla­cées, à l’ex­cep­tion de celle de Mou­rad Georges, prin­ci­pal ac­cu­sé dans ces évé­ne­ments.

Après plus de sept heures d’in­ves­ti­ga­tions dans le vil­lage, les huit membres de la com­mis­sion d’en­quête se sont as­su­rés que les vio­lences entre les chré­tiens et les mu­sul­mans avaient été cau­sées par une his­toire d’amour entre un cer­tain Mou­rad Sa­mi, tailleur ch­ré­tien, et une femme mu­sul­mane du même vil­lage. L’homme au­rait pos­té sur In­ter­net des vi­déos et des pho­tos in­times de sa co­pine, ré­vé­lant ain­si leur af­faire. Pour se ven­ger, le frère de la femme s’est at­ta­qué à la fa­mille du tailleur, in­cen­diant le ma­ga­sin de meubles ap­par­te­nant au père de ce der­nier. La si­tua­tion a dé­gé­né­ré da­van­tage quand des ha­bi­tants chré­tiens ont ti­ré en l’air pour dis­per­ser les agres­seurs.

« Nous les chré­tiens du vil­lage, à peu près 40 fa­milles, on ne sa­vait pas ce que vou­lait dire un conflit sec­taire. Ce n’est qu’après la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier qu’on l’a vé­cu, alors que de­puis des di­zaines d’an­nées, nous vi­vons avec les mu­sul­mans comme des frères, non seule­ment comme voi­sins », re­grette Waël Fah­mi, un ch­ré­tien du vil­lage. « L’ori­gine du pro­blème est loin d’être sec­taire puis­qu’il s’agit d’une af­faire entre une femme mu­sul­mane et un homme ch­ré­tien. Il faut sa­voir que chez les vil­la­geois, ce genre de re­la­tions ex­tracon­ju­gales est une ques­tion qui touche à l’hon­neur. Même si le couple ap­par­te­nait à la même re­li­gion, ce­la ne change rien », ex­plique Fah­mi.

« Nous nous sommes ren­dus au vil­lage de ma­nière in­for­melle. Nous avons

alors que les deux fa­milles qui ont quit­té l’ont fait sans au­cune coer­ci­tion ». Mor­cos pour­suit : « Pour être franc, je dois dire que les sa­la­fistes du vil­lage ont dé­ployé beau­coup d’ef­forts pour conte­nir la crise dès le dé­but. Ils ont tra­vaillé avec nous pour évi­ter une ef­fu­sion de sang qui au­rait été ca­pable de dé­truire tout le vil­lage ».

Un conseil cou­tu­mier for­mé des « sages » du vil­lage a as­su­ré une pre­mière ten­ta­tive pour désa­mor­cer la crise. Les membres de la com­mis­sion par­le­men­taire ont es­sayé en­suite d’en ré­duire les dé­gâts. Le conseil cou­tu­mier a pro­po­sé dans un pre­mier temps l’ex­tra­di­tion des deux fa­milles à l’ori­gine de la crise : celles du prin­ci­pal ac­cu­sé ch­ré­tien et de la femme mu­sul­mane. Mais les chré­tiens im­pli­qués dans des tirs de feu ont éga­le­ment choi­si de quit­ter le vil­lage avec leurs pa­rents, es­ti­mant qu’ils ne pour­ront plus y vivre en sé­cu­ri­té. En­fin, c’est plus ou moins la version des faits que beau­coup de gens dans le vil­lage re­prennent à leur compte.

« Dans le cadre de notre mis­sion, nous avons quand même réus­si à ré­con­ci­lier le com­mer­çant et ses fils ac­cu­sés d’avoir ti­ré à balles avec les ha­bi­tants du vil­lage et ils de­vront re­tour­ner très pro­chai­ne­ment dans leurs mai­sons. Ce sont des ha­bi- de­man­dé au pré­sident du Par­le­ment de s’y rendre pour ai­der à ré­soudre la crise et pour par­ta­ger avec ces vil­la­geois leurs sen­ti­ments », af­firme Hos­ni Ha­fez, dé­pu­té is­la­miste et membre de la com­mis­sion d’en­quête. Il ajoute que per­sonne n’a l’in­ten­tion de sou­te­nir un dé­pla­ce­ment des fa­milles coptes : « ce n’est digne ni de nos tra­di­tions ni de notre re­li­gion d’ar­ra­cher quel­qu’un à sa terre ».

Na­der Mor­cos, di­gni­taire copte res­pec­té du vil­lage, af­firme à son tour que ce sont les mé­dias qui ont at­ti­sé la haine en pré­ten­dant que huit fa­milles coptes étaient en passe d’être dé­pla­cées, «

Ex­tra­di­tion des deux fa­milles

tants sa­la­fistes qui ont même pro­po­sé d’as­su­rer leur pro­tec­tion », re­prend le dé­pu­té. Et d’ajou­ter : « En tout cas et pour être franc, je vou­lais sou­li­gner que le Par­le­ment seul ne pour­ra pas pré­ve­nir la re­pro­duc­tion de tels évé­ne­ments. Il faut que les forces de sé­cu­ri­té soient plus pré­sentes et il faut sur­tout en dé­faire avec cette culture d’ex­tré­miste en­ra­ci­née il y a long­temps dans l’es­prit des Egyp­tiens », confie Ha­fez.

Par­mi les dé­ci­sions conclues grâce à la mé­dia­tion de la com­mis­sion par­le­men­taire, on note le fait que l’église du vil­lage prend en charge l’in­dem­ni­sa­tion des coptes ayant su­bi des dé­gâts ma­té­riels du­rant ces évé­ne­ments, et que des in­di­vi­dus sa­la­fistes se chargent d’in­dem­ni­ser les mu­sul­mans tou­chés.

Les avis di­vergent pour­tant quand il s’agit d’éva­luer l’ef­fi­ca­ci­té des so­lu­tions cou­tu­mières, no­tam­ment dans cet in­ci­dent où les com­pro­mis semblent tein­tés de sec­ta­risme. En tant qu’ha­bi­tant du vil­lage, Mor­cos ne se fait pas de doute : « Nous sommes une com­mu­nau­té ru­rale do­mi­née par le tri­ba­lisme, les gens ac­ceptent et res­pectent les ac­cords cou­tu­miers plus qu’ils n’ac­cep­te­raient une so­lu­tion im­po­sée par la po­lice ou la jus­tice ».

Un dis­cours qui fait scan­dale dans les cercles des dé­fen­seurs des droits de l’homme et de l’etat de droit. C’est ain­si que l’ini­tia­tive égyp­tienne des droits de la per­sonne (ONG) a condam­né la po­lice et l’ar­mée pour leur échec à pro­té­ger les mai­sons et les biens des coptes du vil­lage de Char­bat. L’ONG ap­pelle les au­to­ri­tés à ou­vrir d’ur­gence une en­quête ju­di­ciaire pour iden­ti­fier les rai­sons réelles der­rière ces actes vio­lents et en pu­nir les au­teurs. D’après Amir Sa­lem, avo­cat et membre du Conseil na­tio­nal des droits de l’homme, la loi égyp­tienne ne per­met pas une ré­con­ci­lia­tion à l’amiable dans le cas d’actes cri­mi­nels tels que la mise à feu d’un bâ­ti­ment ou d’une ha­bi­ta­tion. « Aus­si, le fait qu’un conseil cou­tu­mier dé­cide de dé­pla­cer une fa­mille de sa ville na­tale consti­tue une dé­marche illé­gale et in­cons­ti­tu­tion­nelle. Les res­pon­sables lo­caux qui osent mettre à exé­cu­tion une telle dé­ci­sion doivent eux aus­si être ju­gés. Ce qu’on ap­pelle les conseils cou­tu­miers ne sont qu’une honte qui doit dis­pa­raître im­mé­dia­te­ment pour don­ner lieu à l’etat de droit et au prin­cipe de ci­toyen­ne­té que nous cher­chons à éta­blir », dit Sa­lem.

Dans la même lo­gique, des cen­taines de coptes ont ma­ni­fes­té de­vant l’as­sem­blée du peuple pour dé­non­cer la vio­lence contre leurs co­re­li­gion­naires d’al-am­reya. « A bas le pou­voir de la confré­rie des Frères mu­sul­mans », scan­daient-ils, tout en bran­dis­sant des pan­cartes où est écrit : « Ne vio­lez pas la sou­ve­rai­ne­té de la loi. Non à la dé­por­ta­tion des coptes »

Plu­sieurs ha­bi­ta­tions de coptes ont été en­dom­ma­gées du­rant les évé­ne­ments.

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