Flam­bée de vio­lence

Al Ahram Hebdo - - Afrique - Sa­bah Sa­bet

SÉ­NÉ­GAL . A quelques jours de l’élec­tion pré­si­den­tielle pré­vue le 26 fé­vrier, les af­fron­te­ments s’ac­cen­tuent entre l’op­po­si­tion, qui re­fuse la can­di­da­ture du pré­sident Ab­dou­laye Wade, et les au­to­ri­tés.

VIO­LENCE, in­cen­dies, af­fron­te­ments entre jeunes et po­li­ciers à coups de pierres et de gaz la­cry­mo­gène, des bles­sés et des morts. Ain­si était la scène tout au long de la se­maine à Da­kar et dans d’autres villes du Sé­né­gal. Mal­gré l’in­ter­dic­tion des ras­sem­ble­ments dé­cré­tée par les au­to­ri­tés, l’op­po­si­tion a ap­pe­lé le peuple à ma­ni­fes­ter. Sa­me­di 18 fé­vrier, une cin­quième jour­née de ma­ni­fes­ta­tions consé­cu­tives a été or­ga­ni­sée à l’ap­pel du Mou­ve­ment du 23 Juin (M23). Une di­zaine de ma­ni­fes­tants et un po­li­cier ont été bles­sés dans des af­fron­te­ments qui se sont à nou­veau pro­duits dans le centre de Da­kar entre des po­li­ciers et des jeunes qui ten­taient d’ac­cé­der à la place de l’in­dé­pen­dance. Les jeunes ont je­té des pierres sur des po­li­ciers qui leur bar- raient l’ac­cès à la place, et ces der­niers ont ri­pos­té à coups de gaz la­cry­mo­gène. A Ti­vaouane, ville sainte de la confré­rie is­la­mique des Tid­janes, la ten­sion est vite mon­tée lorsque les ha­bi­tants de cette ville ont ap­pris à la ra­dio qu’une gre­nade la­cry­mo­gène avait été lan­cée dans l’une de leurs mos­quées à Da­kar. La po­pu­la­tion s’est alors sou­le­vée, une foule en co­lère a sac­ca­gé la mai­rie et je­té des pierres sur la gen­dar­me­rie. Les ha­bi­tants en co­lère ont éga­le­ment brû­lé des pneus et bar­ré la route na­tio­nale. Le même jour, un jeune homme est dé­cé­dé après avoir été bles­sé, à Kao­lack (ouest du Sé­né­gal) lors d’une ma­ni­fes­ta­tion or­ga­ni­sée pour pro­tes­ter contre la « pro­fa­na­tion » de la mos­quée de Da­kar par la po­lice. Les cir­cons­tances exactes de la mort de cet homme n’ont pas été élu­ci­dées, mais se­lon des jour­na­listes lo­caux, il a été bles­sé après avoir été tou­ché par une gre­nade la­cry­mo­gène lan­cée par la po­lice.

Pour l’ins­tant, au­cune ré­ac­tion of­fi­cielle n’est ve­nue des guides re­li­gieux de cette com­mu­nau­té tid­jane. Mais pour ne pas ou­vrir la porte à un nou­veau conflit re­li­gieux, le gou­ver­ne­ment a ra­pi­de­ment pris contact avec Ti­vaouane. Ma­ma­dou Bam­ba Ndiaye, mi­nistre char­gé des Af­faires re­li­gieuses, a vi­ve­ment condam­né l’in­ci­dent en in­di­quant que « des dis­cus­sions sont en cours avec les guides re­li­gieux pour ras­su­rer la com­mu­nau­té ». Pour sa part, le mi­nistre sé­né­ga­lais de l’in­té­rieur, Ous­mane Ngom, a ren­con­tré, sa­me­di 18 fé­vrier, le ca­life gé­né­ral de la confré­rie mu­sul­mane des Tid­janes pour ten­ter de cal­mer les es­prits après cet in­ci­dent.

Mo­bi­li­sa­tion de la rue

En fait, de­puis la fin jan­vier, le M23, qui ras­semble op­po­si­tion po­li­tique et groupes de la so­cié­té ci­vile, tente de mo­bi­li­ser la rue pour contre­car­rer la can­di­da­ture d’ab­dou­laye Wade, 85 ans, au pou­voir de­puis 12 ans, à l’élec­tion pré­si­den­tielle du 26 fé­vrier. Idris­sa Seck, an­cien pre­mier mi­nistre d’ab­dou­laye Wade et can­di­dat à la pré­si­dence, pense que le peuple fait face à un vé­ri­table état de siège im­po­sé par les au­to­ri­tés. « Ce­la ré­vèle le ca­rac­tère dic­ta­to­rial du ré­gime qui tient à anéan­tir toutes les li­ber­tés ga­ran­ties par la Cons­ti­tu­tion. Mais ce­la n’a pas en­traî­né le flé­chis­se­ment de la dé­ter­mi­na­tion et la vo­lon­té des Sé­né­ga­lais à pour­suivre le com­bat », as­sure Seck.

En fait, Wade veut bri­guer un troi­sième man­dat alors que la Cons­ti­tu­tion sé­né­ga­laise n’en au­to­rise que deux. Il a contour­né, se­lon ses op­po­sants, la loi en ar­gu­men­tant que son pre­mier man­dat ne compte pas, puisque la Cons­ti­tu­tion a été mo­di­fiée en 2001 et 2008. Mais ce qui était mar­quant, c’est que les 5 juges du Conseil consti­tu­tion­nel, qui ont confir­mé la can­di­da­ture de Wade, sont tous dé­si­gnés par le pré­sident. Ce même Conseil, qui a va­li­dé en 27 jan­vier la can­di­da­ture de Wade, a re­fu­sé celle du mu­si­cien Yous­sou Ndour, au mo­tif d’un dé­faut de si­gna­ture. « L’his­toire s‘écrit au­jourd’hui au Sé­né­gal, nous n’al­lons pas ac­cep­ter autre chose que notre Cons­ti­tu­tion, et elle est très claire, Wade n’a pas le droit d‘être à nou­veau can­di­dat. C’est mon der­nier mot là-des­sus, et nous sommes prêts », jure Ndour.

En outre, le Sé­né­gal fait fi­gure d’ex­cep­tion par­mi ses voi­sins d’afrique oc­ci­den­tale. C’est le seul pays à ne pas avoir vé­cu un coup d’etat de­puis son in­dé­pen­dance. En 2000, lors des élec­tions pré­si­den­tielles, il ren­force cette exem­pla­ri­té en per­met­tant l’al­ter­nance. La dé­faite de Ab­dou Diouf, qui avait suc­cé­dé à Léo­pold Sedar Sen­ghor en 1981, met fin à 40 ans de ré­gime so­cia­liste. Le li­bé­ral et éter­nel op­po­sant, Ab­dou­laye Wade, gagne la pré­si­dence en 2000.

Mais au cours de son deuxième man­dat, des si­gnaux de dé­rive au­to­ri­taire com­mencent à in­quié­ter. En 2009, le pré­sident sé­né­ga­lais nomme un nou­veau gou­ver­ne­ment dans le­quel il in­clut son fils Ka­rim, alors que ce­lui-ci vient d’es­suyer une dé­faite aux élec­tions mu­ni­ci­pales.

Mal­gré la pau­vre­té, le chô­mage de masse et les in­fra­struc­tures dé­faillantes, Ab­dou­laye Wade fait construire une sta­tue géante à la gloire de la Re­nais­sance afri­caine pour cé­lé­brer les 50 ans de l’in­dé­pen­dance du Sé­né­gal. L’oeuvre, en bronze, a coû­té quelque 15 mil­lions d’eu­ros … elle pro­voque le cour­roux de l’op­po­si­tion. « C’est un scan­dale fi­nan­cier dans le contexte de crise que nous connais­sons, crise fi­nan­cière pré­cé­dée d’une crise ali­men­taire et d’une crise éner­gé­tique », es­ti­mait alors Ndèye Fa­tou Tou­ré, dé­pu­tée à l’as­sem­blée na­tio­nale et membre du Mou­ve­ment Tek­ki.

L’op­po­si­tion, qui s’est mo­bi­li­sée et en­trée en ré­sis­tance ac­tive et pa­ci­fique, pro­met de rendre le pays in­gou­ver­nable pour faire plier le pré­sident avant les élec­tions du 26 fé­vrier

A la veille des pré­si­den­tielles, les af­fron­te­ments se pour­suivent entre la po­lice et les jeunes ma­ni­fes­tants.

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