La scis­sion me­nace dans le Sud

Le trans­fert du pou­voir au sein même du ré­gime de Saleh per­met aux pays de la ré­gion, avec les Amé­ri­cains, de pour­suivre la lutte contre Al-qaë­da dans un Sud du pays très cri­tique.

Al Ahram Hebdo - - Le Fait De La Semaine - Chaï­maa Ab­del-ha­mid

« La pour­suite de la lutte contre Al-qaë­da est un de­voir pa­trio­tique et re­li­gieux » . Des pro­messes qui ont été lan­cées par AbdRab­bo Ha­di en prê­tant ser­ment la se­maine der­nière. Ce n’est pas un ha­sard si le nou­veau pré­sident yé­mé­nite s’en­gage à conti­nuer le com­bat contre Al-qaë­da qui, se­lon ses termes, ne cesse d’étendre son in­fluence. Ces mots sont sur­tout des­ti­nés aux Etats-unis et aux pays arabes du Golfe à qui il doit son nou­veau poste. En ré­ponse, et peu après la cé­ré­mo­nie, un at­ten­tat at­tri­bué à Al-qaë­da s’est pro­duit dans le Sud. Un ka­mi­kaze a fait ex­plo­ser une voi­ture pié­gée de­vant un sym­bole du pou­voir : le pa­lais pré­si­den­tiel de Mou­kal­la, tuant 26 sol­dats de la Garde ré­pu­bli­caine. La nou­velle page du Yé­men s’ouvre avec un dos­sier aus­si épi­neux, qui est la ques­tion du Sud, où le mou­ve­ment au­to­no­miste se ra­di­ca­lise. Une ré­gion qui reste un point de fai­blesse et connaît une réelle op­po­si­tion sé­ces­sion­niste me­na­çant à la fois la sé­cu­ri­té na­tio­nale du Yé­men et son exis­tence comme Etat uni­taire.

Ce qui n’est sû­re­ment pas à prendre à la lé­gère. Al-qaë­da a for­te­ment pro­fi­té des troubles et de la va­cance du pou­voir pour prendre le contrôle de ré­gions en­tières dans le Sud. A Aden, des bu­reaux de vote ont été in­cen­diés et les vio­lences ont fait plu­sieurs morts.

Pour le po­li­to­logue Has­san Abou-ta­leb, du Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’al- Ah­ram, « la pré­sence d’al- Qaë­da consti­tue sû­re­ment un élé­ment de trouble pour le Yé­men, mais pas au point de ren­ver­ser l’etat. Bien au contraire, son in­fluence ne fait que re­cu­ler ». Et d’ajou­ter : « C’est la na­ture même du sud du pays qui com­plique les choses ».

En ef­fet, l’af­faire ne date pas d’au­jourd’hui. Pour beau­coup de Su­distes, l’union sur des bases éga­li­taires conclue en 1990 avec le Nord a pris fin avec l’écra­se­ment en 1994 par les troupes du pré­sident Saleh d’une éphé­mère sé­ces­sion su­diste. Une ten­ta­tive de sé­ces­sion a été dé­jouée en 1994 sans que la confiance ne re­vienne, les Su­distes con­si­dé­rant qu’ils sont vic­times d’une co­lo­ni­sa­tion et sont dé­pos­sé­dés de leurs biens, no­tam­ment de leurs terres, par les di­ri­geants du Nord.

Un sen­ti­ment de co­lère s’est dé­ve­lop­pé au long des an­nées, don­nant lieu pé­rio­di­que­ment à des ex­plo­sions de vio­lence ré­pri­mées bru­ta­le­ment au prix de morts. L’op­po­si­tion su­diste a consti­tué des al­liances in­cluant par­fois des is­la­mistes re­ve­nus d’af­gha­nis­tan. A ces griefs s’ajoute le fait que les ser­vices de san­té, d’édu­ca­tion ou la dis­tri­bu­tion d’eau et d’élec­tri­ci­té sont dé­lais­sés dans les pro­vinces du Sud.

De­puis, les ha­bi­tants du Sud se plaignent d’être trai­tés comme des ci­toyens de se­conde zone, et le Mou­ve­ment su­diste, qui a com­men­cé en 2007 avec des re­ven­di­ca­tions so­ciales de fonc­tion­naires et de mi­li­taires mis à la re­traite, s’est ra­di­ca­li­sé peu à peu. D’ailleurs, des mi­li­tants su­distes ont pris part au sou­lè­ve­ment contre Saleh l’an der­nier, qui a été très vio­lem­ment ré­pri­mé à Aden. Mais la frus­tra­tion des Su­distes a aug­men­té après l’ac­cord de sor­tie de crise sur le dé­part de Saleh qui n’ac­corde pas, se­lon eux, d’at­ten­tion au pro­blème su­diste.

Abou-ta­leb ex­plique que sur le fond, il existe trois axes dif­fé­rents au Sud : la mou­vance po­pu­laire qui ap­pelle à ré­cu­pé­rer les droits per­dus mais à tra­vers un Etat uni. Il existe aus­si un autre groupe qui ap­pelle à une dé­cen­tra­li­sa­tion, voire une sé­pa­ra­tion fé­dé­rale qui fe­rait du Sud une par­tie in­dé­pen­dante en ses na­tures et res­sources, mais qui res­te­rait at­ta­chée au Nord. En­fin, exis- te l’axe le « plus dan­ge­reux », qui ap­pelle à une sé­pa­ra­tion to­tale du Sud avec une ré­cu­pé­ra­tion de tous les droits per­dus du­rant les an­nées écou­lées. « Mal­heu­reu­se­ment, c’est jus­te­ment ce der­nier groupe qui a la voix bien haute et qui pour­rait, en cas de l’ab­sence d’un vrai dia­logue, me­ner à une dé­chi­rure dans le pays ». Cette po­si­tion ra­di­cale est re­prise par des chefs du Mou­ve­ment su­diste, même s’ils sont conscients de n’avoir au­cun ap­pui in­ter­na­tio­nal ou ré­gio­nal. Le fait que le nou­veau pré­sident soit ori­gi­naire du Sud ne les apaise pas. « Abd-rab­bo Man­sour ne re­pré­sente pas le peuple su­diste », af­firme Qas­sem As­kar, chef du Haut conseil du Mou­ve­ment su­diste. Les Su­distes pro­posent « une nou­velle for­mule d’uni­té, dans le cadre d’un Etat fé­dé­ral pour une pé­riode de cinq ans à l’is­sue de la­quelle les Su­distes se­raient ap­pe­lés à se pro­non­cer par ré­fé­ren­dum sur l’au­to­no­mie ». La pré­sence d’al- Qaë­da ne cau­se­ra peut-être pas la dés­union du Yé­men, comme l’a af­fir­mé Abou-ta­leb, mais la des­truc­tion de ce mou­ve­ment reste un but au­tour du­quel se re­joint le pro­jet qui ras­semble les pays arabes du Golfe et les Etats-unis. Le pré­sident amé­ri­cain Ba­rack Oba­ma, évo­quant la pré­sence d’al- Qaë­da, a ex­pli­qué que l’ar­ri­vée au pou­voir au Yé­men de Abd-rab­bo consti­tue un nou­veau dé­part, « mais beau­coup de tra­vail reste en­core à ac­com­plir » en termes de tran­si­tion dé­mo­cra­tique, mais sur­tout en sé­cu­ri­té. Riyad aus­si a ses craintes de voir se dé­ve­lop­per à ses portes des groupes d’ac­ti­vistes liés à ce mou­ve­ment. Voire, les pays du Golfe se disent prêts à payer de grandes sommes d’ar­gent pour s’en dé­bar­ras­ser à ja­mais. Si­tua­tion sû­re­ment ap­plau­die par les Amé­ri­cains. John Bren­nan, en charge du contre­ter­ro­risme dans l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, a dé­cla­ré : « Il faut qu’il y ait une ar­mée na­tio­nale uni­fiée qui puisse me­ner le com­bat contre AlQaë­da »

« L’in­dé­pen­dance et la li­ber­té pour le Sud » : des re­ven­di­ca­tions aux­quelles les su­distes ne comptent pas re­non­cer.

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