« Une de mes dé­cla­ra­tions m’a coû­té ma place »

Al Ahram Hebdo - - Economie - Propos recueillis par Né­vine Ka­mel

COR­RUP­TION . Mo­na Yas­sine, ex-di­rec­trice exé­cu­tive de l’or­ga­nisme de lutte contre les mo­no­poles et la pro­tec­tion de la concur­rence, ra­conte comment des mi­nistres et des hommes

d’af­faires sa­bo­taient sa mis­sion.

AL-AH­RAM HEB­DO

: La loi de lutte contre les mo­no­poles et la pro­tec­tion de la concur­rence a été pro­mul­guée en 2005 mais n’a ren­con­tré que peu de suc­cès. Quelles sont, se­lon vous, les causes d’un tel échec ?

Mo­na Yas­sine : Je ne peux nier que la loi pour­rait être meilleure et plus ef­fi­cace, mais nous n’avions au­cune ex­pé­rience au mo­ment de sa pro­mul­ga­tion. De plus, pour les hommes d’af­faires, qui fai­saient sans cesse ap­pel à la pro­tec­tion de l’etat, la loi ci­blait leurs ac­ti­vi­tés et pro­fits. C’est pour­quoi ils ont dé­ployé d’in­tenses ef­forts pour étouf­fer une telle loi et em­pê­cher la créa­tion d’un sys­tème as­su­rant à tous un environnement des af­faires plus équi­table.

— Le gou­ver­ne­ment de l’après­ré­vo­lu­tion a chan­gé deux clauses de la loi sur les mo­no­poles. Comment éva­luez-vous ces mo­di­fi­ca­tions ?

— Ces chan­ge­ments ont sim­ple­ment été une em­bel­lie pour cal­mer la grogne de la rue. Le pre­mier chan­ge­ment a per­mis aux in­for­ma­teurs de l’exis­tence d’un mo­no­pole de ne pas s’in­quié­ter. Le se­cond porte sur la sup­pres­sion du pla­fond de l’amende de l’ac­cu­sa­tion. L’ex­pré­sident du co­mi­té des po­li­tiques au PND (Par­ti Na­tio­nal Dé­mo­crate, de Mou­ba­rak), Ah­mad Ezz, a été le res­pon­sable de la sus­pen­sion de ces mo­di­fi­ca­tions et c’est là l’in­trigue. Les deux ar­ticles sont donc im­por­tants mais il y en a d’autres plus im­por­tants qui au­raient dû être mo­di­fiés.

— Les­quels ?

— En pre­mier lieu, ceux concer­nant la to­tale in­dé­pen­dance de l’or­ga­nisme car ce­lui-ci dé­pend du mi­nis­tère de l’in­dus­trie et du Com­merce. De plus, une grande par­tie de son conseil d’ad­mi­nis­tra­tion était com­po­sée des mi­nistres liés aux hommes d’af­faires. Il est très sou­vent arrivé que le gou­ver­ne­ment fasse pres­sion sur notre tra­vail. Donc, il faut chan­ger la struc­ture du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion. Le se­cond chan­ge­ment in­dis­pen­sable est la dé­cla­ra­tion pour ap­pro­ba­tion d’une fu­ture fu­sion et ac­qui­si­tion. Il est plus ef­fi­cace d’évi­ter les cas de mo­no­poles dès le dé­but et l’in­ter­dic­tion de quelques fu­sions.

— Vous avez men­tion­né que l’in­ter­ven­tion gou­ver­ne­men­tale était au­pa­ra­vant mul­tiple. Pou­vez-vous

être plus pré­cise sur ce point ?

— Je dois cla­ri­fier qu’il s’agis­sait plu­tôt d’une in­ter­ven­tion au-des­sus du mi­nistre. Le cas des pro­duits lai­tiers est un bon exemple. Les in­ves­ti­ga­tions concer­nant ce dos­sier ont été ache­vées bien avant la ré­vo­lu­tion. Mais chaque fois que nous en­voyons le dos­sier au mi­nis­tère, il nous re­vient sans au­cune dé­ci­sion prise. Les ac­teurs de ce mar­ché avaient de bonnes re­la­tions qui les pro­té­geaient et nous n’avons pas l’au­to­ri­té de tran­cher l’af­faire sans l’ap­pro­ba­tion du mi­nistre du Com­merce. Une de mes dé­cla­ra­tions n’a pas plu au mi­nistre et m’a coû­té ma place. Le choix de mon suc­ces­seur, qui vient du monde ju­ri­dique, re­flète bien un ob­jec­tif du gou­ver­ne­ment de faire bais­ser le ton de l’or­ga­nisme et de li­mi­ter les ac­cu­sa­tions contre les

hommes d’af­faires.

— Comment ?

— L’or­ga­nisme avait fi­ni ses in­ves­ti­ga­tions concer­nant le dos­sier du ci­né­ma, a trou­vé un cas de mo­no­pole clair et l’a trans­mis au mi­nis­tère. 5 jours après, comme la loi l’in­dique, nous avons fait une dé­cla­ra­tion à la presse. Les ac­cu­sés sont in­ter­ve­nus et j’ai dû quit­ter ma place, alors qu’il me res­tait en­core trois ans de poste. Pire en­core, j’ai été in­ter­dite de dé­cla­ra­tions à la presse pour cla­ri­fier le su­jet. Comme ce­la s’est pas­sé avec Ah­mad Ezz. Une fois, il a été ac­cu­sé et s’est adres­sé à tous les mé­dias pour m’at­ta­quer, bien qu’ac­cu­sé sur un seul ar­ticle de la loi.

— Mais Ezz n’a-t-il pas été ac­cu­sé de mo­no­pole ?

— Si, mais il avait échap­pé à l’ac­cu­sa­tion sim­ple­ment parce que le mar­ché té­moi­gnait d’une pé­riode de crois­sance et la de­mande dé­pas­sait l’offre. C’est ain­si qu’il n’a pas pu in­fluen­cer les ventes des autres pro­duc­teurs sur le mar­ché. Les ac­ti­vi­tés ab­sor­baient toute la pro­duc­tion de fer sur le mar­ché. Si­non, il au­rait été ac­cu­sé de mo­no­pole. Les contrats de son en­tre­prise obli­geaient les com­mer­çants à res­pec­ter la quan­ti­té pré­ci­sée dans le contrat ; dans le cas contraire, ils ne pou­vaient pas re­ce­voir les mêmes quan­ti­tés l’an­née sui­vante. Une condi­tion qui a pous­sé les com­mer­çants à ache­ter leurs be­soins de fer au groupe Ezz, au dé­but. Une sorte de mo­no­pole in­di­recte, mais grâce à la forte de­mande à cette époque, au­cun mal n’était fait aux autres pro­duc­teurs. Et c’est ce qui a été in­di­qué dans le rap­port, obli­geant Ezz à chan­ger cette condi­tion dans le contrat. Et j’ai été égale- ment in­ter­dite de par­ler et de me dé­fendre dans les mé­dias.

— Pour­quoi, se­lon vous, Ezz a lut­té pour sus­pendre ces mo­di­fi­ca­tions ? —

Sim­ple­ment pour pro­té­ger ses ac­ti­vi­tés. Il semble qu’il concluait de nom­breux ac­cords avec les dif­fé­rents ac­teurs du mar­ché afin qu’ils ne dé­posent pas plainte contre lui. Ce­la était en fait très fla­grant. Les mo­di­fi­ca­tions ont été ad­mises par toutes les par­ties, même par les par­le­men­taires membres du PND, et sou­dai­ne­ment Ezz, qui s’en est ren­du compte tard, a dé­ci­dé de s’y op­po­ser. Tout le Par­le­ment a ap­prou­vé une telle mo­di­fi­ca­tion et l’ex-pré­sident du Par­le­ment, Fa­thi Sou­rour, a sou­te­nu Ezz.

— Avez-vous d’autres exemples d’in­ter­ven­tion ?

— Nous avons éla­bo­ré, par exemple, quelques études pour rendre la loi de lutte contre le mo­no­pole plus ef­fi­cace, or les hautes au­to­ri­tés les ont toutes ran­gées dans les ti­roirs. A titre d’exemple, il y avait une étude sur les sub­ven­tions et la né­ces­si­té de leur re­dis­tri­bu­tion afin de sou­te­nir la concur­rence et la rendre plus équi­table. Mais comme le dos­sier des sub­ven­tions por­tait at­teinte aux in­té­rêts des hommes d’af­faires, rien n’a été ef­fec­tué à ce su­jet. De même, une autre étude dans le do­maine de l’avia­tion a été me­née concer­nant le mo­no­pole d’egyp­tair. Elle sou­li­gnait les ren­de­ments sur l’éco­no­mie égyp­tienne au mo­ment de la li­bé­ra­li­sa­tion de ce mo­no­pole. Et en­core une fois, rien n’a été fait

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