A la re­cherche d’un pré­sident

Al Ahram Hebdo - - Opinion - Hi­cham Mou­rad

DE­PUIS l’an­nonce du ca­len­drier des élec­tions pré­si­den­tielles pré­vues la pre­mière se­maine de juin, l’egypte est plon­gée dans le dé­bat sur le pro­chain chef d’etat. Se­ra-t-il is­la­miste ou li­bé­ral ? Que se­ront ses pré­ro­ga­tives ? Quels rap­ports en­tre­tien­drat-il avec la pre­mière force po­li­tique du pays, les Frères mu­sul­mans, et le Conseil Su­prême des Forces Ar­mées (CSFA), qui doit lui cé­der le pou­voir fin juin ? Le dé­bat porte sur­tout sur l’idée lan­cée par la confré­rie et son bras po­li­tique, le Par­ti Li­ber­té et Jus­tice (PLJ), sur la né­ces­si­té d’élire un « can­di­dat consen­suel » sur le­quel s’ac­cordent les prin­ci­pales forces po­li­tiques afin, se­lon eux, d’évi­ter des dé­chi­re­ments pré­ju­di­ciables à la sta­bi­li­té po­li­tique du pays. Dans cette op­tique, les Frères s’abs­tiennent de pré­sen­ter un can­di­dat is­su de leurs rangs. Ils re­fusent éga­le­ment de sou­te­nir tout can­di­dat qui ap­par­tient à un autre par­ti is­la­miste, dont le sa­la­fiste Al-nour (deuxième force po­li­tique du pays), Al-was­sat (is­la­miste mo­dé­ré) et la Ga­maa is­la­miya (al­liée aux sa­la­fistes).

L’idée des Frères a un double ob­jec­tif. Il s’agit d’abord de ras­su­rer les forces li­bé­rales lo­cales ain­si que les par­te­naires oc­ci­den­taux de l’egypte sur les in­ten­tions des Frères et leur mon­trer que le PLJ n’a pas l’in­ten­tion de mo­no­po­li­ser la scène po­li­tique après avoir do­mi­né le pou­voir lé­gis­la­tif lors de l’élec­tion des deux chambres du Par­le­ment, l’as­sem­blée du peuple et le Conseil con­sul­ta­tif. Le PLJ doit éga­le­ment do­mi­ner un futur gou­ver­ne­ment de coa­li­tion à for­mer après l’in­ves­ti­ture du pro­chain pré­sident. Il s’agit en­suite, et sur­tout, de s’as­su­rer de fu­turs bons termes avec l’ar­mée, os­sa­ture du ré­gime de­puis 1952 et qui de­vrait conti­nuer à jouer un rôle po­li­tique im­por­tant après la fin de la pé­riode de tran­si­tion. Les Frères mu­sul­mans, maîtres en de­ve­nir du pays, cherchent à mé­na­ger le CSFA et le ras­su­rer sur la pré­ser­va­tion de ses in­té­rêts dans un ré­gime do­mi­né par le PLJ, afin de ga­ran­tir une passation du pou­voir sans heurts et de s’as­su­rer le futur sou­tien de l’ar­mée. Un sou­tien né­ces­saire étant don­né l’in­sta­bi­li­té po­li­tique et sé­cu­ri­taire qui marque le pays, et qui de­vrait conti­nuer à court et à moyen terme, au mo­ment où le mi­nis­tère de l’in­té­rieur et ses forces de l’ordre peinent à se re­le­ver après leur ef­fon­dre­ment lors de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier.

Les Frères ont pour­tant as­sor­ti le can­di­dat « consen­suel » d’une condi­tion propre à eux. Pour re­cueillir leur sou­tien, ce can­di­dat, sans être af­fi­lié à un par­ti po­li­tique is­la­miste, doit avoir « un cadre de ré­fé­rence is­la­mique », se­lon les termes du guide su­prême de la confré­rie, Mo­ha­mad Ba­die. Au­tre­ment dit, il doit être is­la­miste, ce qui ex­clu­rait Amr Mous­sa, an­cien se­cré­taire gé­né­ral de la Ligue arabe et l’un des fa­vo­ris de la course aux pré­si­den­tielles qui se dé­fi­nit comme un na­tio­na­liste li­bé­ral. La po­si­tion af­fi­chée des Frères de­vrait éga­le­ment ex­clure Ab­del-mo­neim Aboul-fo­touh, un an­cien di­ri­geant de la confré­rie qui fut ex­clu de ses rangs en 2011 après avoir an­non­cé son in­ten­tion de bri­guer un man­dat pré­si­den­tiel, en in­frac­tion à sa dé­ci­sion de ne pas pré­sen­ter de can­di­dat à la pro­chaine pré­si­den­tielle. De­puis, les deux par­ties se sont li­vrées à des dia­tribes qui écar­te­raient toute en­tente fu­ture. Aboul-fo­touh a sur­tout, par sa dé­ci­sion, bat­tu en brèche la dis­ci­pline in­té­rieure de la confré­rie, ce que cette der­nière ne to­lère pas.

La pro­po­si­tion des Frères de choi­sir un « can­di­dat consen­suel » pour les pro­chaines pré­si­den­tielles n’a pas man­qué de pro­vo­quer un tol­lé par­mi les autres forces po­li­tiques, sur­tout li­bé­rales, et les can­di­dats pré­si­den­tiels po­ten­tiels. Criant au « com­plot », la plu­part de ceux-ci es­timent qu’un can­di­dat consen­suel choi­si en vase clos par le par­ti do­mi­nant du PLJ, de conni­vence avec le CSFA, se­rait de na­ture à al­té­rer la dé­mo­cra­tie et à dé­nier le droit du libre choix aux élec­teurs. Les forces li­bé­rales en par­ti­cu­lier es­timent que l’idée de pré­sident consen­suel est le fruit de l’en­tente ta­cite, ou du « com­plot », entre les Frères et le CSFA, se­lon la­quelle ce der­nier ai­de­rait le PLJ à do­mi­ner le Par­le­ment, alors qu’en re­tour, les Frères sou­tien­draient un can­di­dat à la pré­si­den­tielle qui pro­met­trait de pré­ser­ver les in­té­rêts et les pri­vi­lèges des mi­li­taires, après leur re­tour aux ca­sernes.

Tou­jours est-il que le sou­tien qu’ap­por­te­raient les Frères mu­sul­mans à un can­di­dat n’em­pê­che­ra pas d’autres can­di­dats à se pré­sen­ter, bien que ce sou­tien ac­croisse énor­mé­ment ses chances de l’em­por­ter étant don­né la forte ca­pa­ci­té des Frères à mo­bi­li­ser l’élec­to­rat. En po­li­tique, il est tout à fait nor­mal que les dif­fé­rentes forces po­li­tiques, et à for­tio­ri le par­ti de la ma­jo­ri­té, cherchent à mettre en avant leur propre can­di­dat, et que les par­tis d’op­po­si­tion es­sayent de se coa­li­ser en fa­veur d’un can­di­dat unique pour contrer la do­mi­na­tion du par­ti de la ma­jo­ri­té. C’est le propre de l’ac­tion po­li­tique. Rien donc d’étrange à ce que les par­tis po­li­tiques se concertent ou mettent leur poids der­rière un can­di­dat par­ti­cu­lier. Car c’est fi­na­le­ment aux élec­teurs de choi­sir.

Ce­pen­dant, la par­ti­cu­la­ri­té des pre­mières pré­si­den­tielles libres de­puis 1952 ré­side dans le fait que jus­qu’ici, au­cun des can­di­dats dé­cla­rés n’ap­par­tient à un par­ti po­li­tique puis­sant. Au­cun d’entre eux ne bé­né­fi­cie donc du sou­tien et de la pro­pa­gande d’une ma­chine par­ti­sane. Les prin­ci­paux can­di­dats que les son­dages cré­ditent des meilleurs scores sont Amr Mous­sa, Ab­delMo­neim Aboul-fo­touh, Mo­ha­mad Sé­lim Al-awa, pen­seur is­la­mique proche des Frères, et le sa­la­fiste Ha­zem Sa­lah Abou-ismaïl. Tous de­vraient cour­ti­ser la confré­rie qui do­mine la moi­tié des deux chambres du Par­le­ment. Bien que les ré­sul­tats des pré­si­den­tielles ne doivent pas « col­ler » à ceux des lé­gis­la­tives, où 75 % des voix sont al­lées aux is­la­mistes toutes ten­dances confon­dues, ces der­niers donnent une forte in­di­ca­tion sur

Le pro­chain pré­sident pour­ra se consti­tuer une vé­ri­table as­sise po­pu­laire s’il par­vient à te­nir ha­bi­le­ment les rênes du pou­voir et à bien ma­noeu­vrer entre les prin­ci­paux ac­teurs

po­li­tiques.

les pré­fé­rences de la ma­jo­ri­té des élec­teurs. Ce­ci dit, d’autres fac­teurs, comme le cha­risme, la ca­pa­ci­té de per­sua­sion et les ta­lents ora­toires, entrent en jeu lors­qu’il s’agit de choi­sir le futur pré­sident. Mais l’élé­ment dé­ci­sif se­rait le sou­tien des Frères mu­sul­mans. Ceux-ci ont clai­re­ment in­di­qué qu’ils ne pré­fèrent au­cun des can­di­dats dé­cla­rés et qu’ils sont à la re­cherche de can­di­dats qui rem­pli­raient mieux leurs condi­tions. Rien donc n’ex­clut qu’ap­pa­raisse un nou­veau can­di­dat ayant de fortes chances de l’em­por­ter. Dans le cas contraire, les Frères se­ront obli­gés de choi­sir par­mi les can­di­dats ac­tuels. Dans ce cas, Al-awa pa­raît le plus à même de re­cueillir leur sou­tien.

Tri­bu­taire du sou­tien des Frères, le pro­chain chef d’etat se­ra-t-il pour au­tant faible, car dé­pour­vu d’une vé­ri­table as­sise par­ti­sane ? La ré­ponse n’est pas aus­si simple. Deux fac­teurs entrent en jeu. D’une part, le pro­chain pré­sident, une fois élu, pour­ra se consti­tuer une vé­ri­table as­sise po­pu­laire s’il par­vient à te­nir ha­bi­le­ment les rênes du pou­voir et à bien ma­noeu­vrer entre les prin­ci­paux ac­teurs po­li­tiques, dont les Frères. D’autre part, le futur chef d’etat doit com­po­ser avec la vo­lon­té du PLJ et de la plu­part des forces po­li­tiques de ré­duire for­te­ment les pou­voirs qua­si ab­so­lus du pré­sident lors de la ré­dac­tion de la nou­velle Cons­ti­tu­tion. Les Frères cherchent sur­tout à ca­pi­ta­li­ser sur leur ma­jo­ri­té re­la­tive au Par­le­ment et ré­duire ain­si la marge de ma­noeuvre du pré­sident. Dès lors, ce­lui-ci doit évo­luer dans un environnement plus res­tric­tif et plus com­plexe. En tout cas, il n’au­ra ja­mais la même li­ber­té d’ac­tion ni les mêmes pré­ro­ga­tives que ses pré­dé­ces­seurs

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