Pou­voir et contre-pou­voir

Al Ahram Hebdo - - Opinion -

POU­VOIR … Puis­sance … Au­to­ri­té. Ces mots ont un ef­fet ma­gique sur notre rai­son et notre com­por­te­ment. Qui par­mi nous n’aime pas leur sa­veur et n’a pas es­sayé de les exer­cer un jour ? La plu­part d’entre nous tend même à avoir un mi­ni­mum de pou­voir, de puis­sance et d’au­to­ri­té. Mais quand nous sen­tons le pou­voir, il nous est dif­fi­cile de le cé­der, et avec le temps, il de­vient une ob­ses­sion et nous ac­cep­tons d’être ses ma­rion­nettes. Quand on en abuse, nous re­fu­sons de l’ad­mettre et nous fer­mons les oreilles aux moindres cri­tiques. Nous l’avons vu avec l’an­cien ré­gime en Egypte, où l’an­cien chef d’etat re­fu­sait de cé­der le pou­voir, après presque 30 ans d’exer­cice. Il cher­chait même à le trans­mettre à son fils. Au­jourd’hui même, la ten­ta­tion du pou­voir reste im­mense. Le Conseil su­prême des forces ar­mées cherche à main­te­nir ses pri­vi­lèges et ses pré­ro­ga­tives alors que les par­tis is­la­mistes et sa­la­fistes usent de la re­li­gion pour avoir leur part du pou­voir.

Pour exer­cer le pou­voir, il faut bien ap­prendre la le­çon du pas­sé. Il faut re­mon­ter à l’his­toire pour com­prendre l’ex­pé­rience des autres. Les ex­pé­riences dou­lou­reuses qui marquent notre vie nous ap­portent tou­jours la force et l’ar­deur. Cer­tains pensent qu’ils peuvent échap­per à ce jeu par la four­be­rie et les dé­tours pour ar­ri­ver à leur but, jouer l’in­no­cence aux yeux des autres. Mais ce jeu ne tarde pas à être ré­vé­lé, et nous dé­cou­vri­rons avec le temps que les gens qui semblent être les moins puis­sants et les plus dés­in­té­res­sés sont les plus dan­ge­reux et les plus cruels, en éli­mi­nant leurs ad­ver­saires. L’his­toire ne manque pas de ces op­por­tu­nistes et aven­tu­riers. Ces ob­sé­dés de puis­sance et d’au­to­ri­té trou­vaient sou­vent leur place au­tour des rois, des reines, des chefs d’ar­mée, des chefs d’etats. Pour ar­ri­ver à leur fin, ils fal­si­fient sou­vent la vé­ri­té à leur propre in­té­rêt et font croire à leurs maîtres que grâce à leur pré­sence, leur règne est pro­té­gé. Ces hommes du sé­rail, nous les voyons au­jourd’hui der­rière les bar­reaux en Egypte, où ils ont pu abu­ser de leur po­si­tion au pou­voir pour ac­qué­rir un maxi­mum d’au­to­ri­té et de gains ma­té­riels. Ce phé­no­mène fleu­rit en dic­ta­tures où le contrôle pu­blic du pou­voir est à son mi­ni­mum et où des contre­pou­voirs (Par­le­ment et jus­tice) sont trop faibles.

Cette soif de pou­voir reste om­ni­pré­sente. William Sha­kes­peare l’a bien dé­crite dans le chef-d’oeuvre La­dy Mac­beth, où l’illu­sion tra­gique a me­né son hé­roïne au com­plot et, en­fin, à sa mort. Ser­vi par la mu­sique du gé­nial Ver­di, alors qu’il avait 34 ans, Sha­kes­peare nous y livre l’une de ses pièces les plus sombres, oc­cultes, bru­tales, où le fan­tas­tique et la sor­cel­le­rie ali­mentent les as­pects les plus vils de la na­ture hu­maine. L’his­toire de Mac­beth se passe au XIE siècle et ra­conte la vie du com­man­dant gé­né­ral du roi d’ecosse, un guer­rier loyal qui vient de rem­por­ter une dure ba­taille. Il s’ap­prête à cé­lé­brer sa vic­toire au­près de son roi lors­qu’en che­min, une sor­cière lui ap­pa­raît et lui pré­dit gloire et pou­voir. Conquis par l’ivresse de cet ave­nir pro­met­teur, il sombre peu à peu dans la mons­truo­si­té la plus lu­gubre, ai­dé par une per­fide épouse, La­dy Mac­beth, qui le condui­ra à de­ve­nir un ty­ran san­gui­naire en le pous­sant à as­sas­si­ner le roi Dun­can. Le meurtre du roi d’ecosse conduit ses au­teurs à s’en­fer­mer dans la lo­gique du crime, ce qui ne si­gni­fie rien d’autre que de s’en­fer­mer vi­vant aux en­fers. Ne pou­vant plus sup­por­ter les vi­sions de fan­tômes et de cau­che­mars qui s’em­parent d’elle, La­dy Mac­beth fi­ni­ra par de­ve­nir folle avant de se sui­ci­der.

L’opé­ra de Mac­beth est une tra­gé­die po­li­tique de l’homme in­sa­tis­fait de son sort, de la créa­ture qui, par un dé­sir fu­rieux de trou­ver son bon­heur, fi­nit par in­tro­duire le mal dans son coeur, em­poi­sonne la conscience et aliène la rai­son. Existe-t-il ce­pen­dant une pos­si­bi­li­té de ré­demp­tion ou un re­tour à l’équi­libre an­té­rieur ? Cet opé­ra, qui fut pré­sen­té pour la pre­mière fois le 14 mars 1847, reste ce­pen­dant d’ac­tua­li­té car elle ex­prime la na­ture hu­maine dans toute sa com­plexi­té et montre ses contra­dic­tions in­ternes, ses pul­sions pro­fondes et ses am­bi­tions par­fois sans li­mite, qui peuvent la me­ner fi­na­le­ment à sa perte. De nos jours, ailleurs comme en Egypte qui fait ses pre­miers pas vers la dé­mo­cra­tie, mettre des li­mites conve­nues sur l’exer­cice du pou­voir et ren­for­cer le contrôle po­pu­laire sur l’exé­cu­tif se­raient sans doute sa­lu­taires

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