L’oeil d’un con­tinent

Al Ahram Hebdo - - Visages - Yas­ser Mo­heb

DANS les lo­caux du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de Lou­q­sor pour le ci­né­ma afri­cain, le réa­li­sa­teur dé­borde d’ac­ti­vi­té. Membre du ju­ry et éga­le­ment l’un des in­vi­tés d’hon­neur du Fes­ti­val, il est présent à toutes les ma­ni­fes­ta­tions de cette pre­mière édi­tion. Il presse le pas d’une salle de pro­jec­tion à l’autre pour être sûr de ne rien ra­ter. « C’est ma pre­mière ex­pé­rience en tant que membre du ju­ry en Egypte. J’en suis d’au­tant plus ra­vi que ce­la s’est fait à tra­vers un nou­veau fes­ti­val qui vise à pro­mou­voir le sep­tième art afri­cain ».

Par­mi les rares réa­li­sa­teurs d’afrique noire à être re­con­nus mon­dia­le­ment, Ab­der­rah­mane Sis­sa­ko pos­sède une fil­mo­gra­phie à la fois émo­tive et en­ga­gée, sou­vent en prise avec les pro­blé­ma­tiques de son con­tinent.

Né en Mau­ri­ta­nie, vi­vant au Ma­li, for­mé en Rus­sie, et tra­vaillant en France, Ab­der­rah­mane Ould Mo­ha­mad Yé­hia, connu sous le nom de Sis­sa­ko, a tou­jours eu l’afrique dans son coeur. Le thème prin­ci­pal de son oeuvre est l’exil et le dé­pla­ce­ment. Il peint l’afrique à l’aide de touches au­to­bio­gra­phiques.

Son en­fance est mar­quée par deux pays : la Mau­ri­ta­nie, sa terre na­tale, et le Ma­li, pays de son père. Peu de temps après sa nais­sance à Kif­fa, sa fa­mille émigre au Ma­li, où Ab­der­rah­mane passe en­fance et ado­les­cence. Puis sa mère re­vient au pays na­tal, em­por­tant son fils avec elle. Pour la pre­mière fois, il connaît le sen­ti­ment d’être un étran­ger mais dé­couvre aus­si le plai­sir agréable du re­gard. « Je ne suis res­té qu’une an­née là­bas, mais c’était très im­por­tant pour moi. J’ai vé­cu avec ma mère dans une pe­tite chambre. Et vu que je ne par­lais ni l’arabe, ni la langue de la Mau­ri­ta­nie, ma mère était mon seul in­ter­lo­cu­teur dans cette ville. Je me conten­tais d’ob­ser­ver tout, puisque je ne com­pre­nais pas la langue. Pe­tit à pe­tit, j’ai com­men­cé à lire les ex­pres­sions, à mieux sai­sir ce que si­gni­fie un si­lence … » .

Après un court sé­jour en Mau­ri­ta­nie en 1980, le jeune Sis­sa­ko sent qu’il est fait pour le ci­né­ma. Il part en Rus­sie

L’afrique, ce n’est pas seule­ment les guerres et la fa­mine, c’est aus­si un con­tinent conscient de ce

qui lui ar­rive.

étu­dier à l’ins­ti­tut du ci­né­ma de Mos­cou en 1983. Puis, au dé­but des an­nées 1990, Ab­der­rah­mane Sis­sa­ko s’ins­talle en France.

Il dé­bute par des courts mé­trages, un exer­cice qu’il pra­tique tou­jours. C’est en Rus­sie qu’il tourne son pre­mier court : Oc­tobre, sé­lec­tion­né à Cannes en 1993 dans Un cer­tain re­gard. « C’est une his­toire d’amour entre une femme russe en­ceinte et un étu­diant afri­cain prêt à quit­ter le pays, une his­toire qui s’est beau­coup ré­pé­tée par­mi les jeunes Afri­cains, sur­tout par­mi ceux qui partent étu­dier à l’étran­ger » . Oc­tobre est son pre­mier es­sai sur le mé­tis­sage, pri­mé dans de nom­breux fes­ti­vals dont le 4e Fes­ti­val du ci­né­ma afri­cain de Mi­lan, où il a été sa­lué pour sa sen­si­bi­li­té. Plus tard, tous ses films res­te­ront im­pré­gnés de l’am­biance de son con­tinent d’ori­gine.

Il a de­puis réa­li­sé d’autres courts mé­trages comme Le cha­meau et les bâ­tons flot­tants, dont l’idée est conçue à par­tir d’une com­mande pour des fables de La Fon­taine. Puis, il tourne Le Pas­sant en 1995 et Sa­briya en 1996, avant de réa­li­ser son pre­mier film do­cu­men­taire, Ros­tov-luan­da en 1997 : jour­nal in­time d’un voyage de la Rus­sie à l’an­go­la, à la re­cherche d’un jeune ami com­bat­tant de la guerre de li­bé­ra­tion an­go­laise, dont le réa­li­sa­teur a per­du la trace. Une oeuvre cha­leu­reu­se­ment ac­cueillie par les cri­tiques et les ci­né­philes, avant que la chaîne Arte ne dé­cide de lui of­frir la pos­si­bi­li­té de pas­ser au long mé­trage. Son pre­mier se­ra pro­je­té à la quin­zaine des réa­li­sa­teurs du Fes­ti­val de Cannes en 1998. Il s’agit de La Vie sur terre, l’his­toire d’un ci­néaste afri­cain vi­vant en France et qui, à la veille de l’an 2000, part re­trou­ver son père à So­ko­lo, au Ma­li. Au gré de ses ren­contres, il dresse un ta­bleau réa­liste du pays qui l’a vu gran­dir.

C’est en 1998 éga­le­ment qu’il fonde sa so­cié­té de pro­duc­tion Duo Film, à tra­vers la­quelle il com­mence à pro­duire ses films et ceux de ses ca­ma­rades.

La car­rière de Sis­sa­ko est pla­cée sous le signe du vé­cu, dans le sens où chaque film, au-de­là du fic­tion­nel, tire son ori­gi­na­li­té d’une ex­pé­rience in­time de l’er­rance. Son re­gard, fé­dé­rant à la fois la fic­tion et le do­cu­men­taire, le po­li­tique et le poé­tique, est l’un des plus fi­dèles de ceux se pen­chant sur le con­tinent afri­cain.

C’est avec He­re­ma­ko­no - En at­ten­dant le bon­heur, tour­né en Mau­ri­ta­nie et sa­lué par la cri­tique lors de son pas­sage à Cannes en 2002, que le réa­li­sa­teur rentre dans une veine ly­rique. Il com­mence alors à ex­plo­rer cer­taines causes qui lui tiennent à coeur comme celles des mi­grants et de l’exil.

Homme po­ly­va­lent, il écrit, pro­duit et met en scène ses oeuvres, conçoit par­fois les dé­cors et les cos­tumes, règle ici un dé­tail de pro­duc­tion, cherche là un ac­ces­soire, le trans­forme, de­mande conseil, s’amuse, se re­pose et re­part.

Mais Sis­sa­ko est sur­tout un homme qui sait do­ser les dif­fé­rents in­gré­dients. Si les co­mé­diens et le scé­na­rio prennent le des­sus, ils ne sont pas seuls : il y a tou­jours les lu­mières et les dé­cors pour les sou­te­nir.

En 2003, il pro­duit et réa­lise son oeuvre cé­lèbre 8, soit huit courts mé­trages illus­trant huit ob­jec­tifs du Mil­lé­naire pour le dé­ve­lop­pe­ment, avec un fo­cus sur la ré­duc­tion de la pau­vre­té dans le monde d’ici 2015.

Il re­vient sur la Croi­sette en 2006 avec son fa­meux Ba­ma­ko, apo­logue qu’il tourne dans la mai­son de son père au Ma­li, met­tant en scène le pro­cès me­né par des fonc­tion­naires afri­cains contre la Banque mon­diale et le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal. Ce film offre une vi­sion poé­tique du

Ja­lons 13 oc­tobre 1961 : Nais­sance à Kif­fa, en Mau­ri­ta­nie. 1983 : Etude de ci­né­ma en Rus­sie. 1989 : Pre­mier court mé­trage Le jeu. 1998 : Prix du meilleur long mé­trage pour son film La Vie sur terre. 2002 : Grand Prix de la bien­nale des cinémas arabes de Pa­ris pour le film En at­ten­dant le bon­heur. 2007 : Membre du ju­ry du Fes­ti­val de Cannes. 2012 : Membre du ju­ry du Fes­ti­val de Lou­q­sor. monde, sans pour au­tant né­gli­ger des thèmes comme la po­li­tique ou l’exis­ten­tia­lisme.

« Je vis dans cette so­cié­té, même quand je suis en de­hors d’elle. En Eu­rope, j’ai une conscience per­ma­nente du fait que l’in­jus­tice ne s’étend pas seule­ment aux do­maines éco­no­mique et po­li­tique, mais aus­si au re­gard po­sé sur ce con­tinent. C’est comme si on pré­fé­rait le ré­duire à tel ou tel sort » . Il pré­cise : « A tra­vers Ba­ma­ko et presque tous mes films, j’ai tou­jours en­vie de mon­trer au moins l’exis­tence d’une conscience, qui est réelle, de mon­trer une Afrique dif­fé­rente. C’est aus­si pour­quoi j’ai tour­né le film sous la forme d’un pro­cès où j’ar­rive à don­ner la pa­role aux gens. Je veux dire que l’afrique ce n’est pas seule­ment les guerres et la fa­mine, mais c’est aus­si un con­tinent conscient de ce qui lui ar­rive » .

Sis­sa­ko voit ses films comme des ten­ta­tives vi­sant à ap­pe­ler les gens à ré­flé­chir. « En fai­sant un film, je ne me sens pas vrai­ment mis­sion­naire ou por­te­pa­role. Mes films, peut-être, le de­vien­dront » , sou­ligne-t-il.

Ain­si il dé­fi­nit son rôle de pro­fes­sion­nel : « Etant ci­néaste, le pre­mier acte qu’on veut faire est de com­mu­ni­quer avec les autres, de les em­me­ner vers soi, non pour leur faire chan­ger de re­gard, mais pour cor­ri­ger ce re­gard ».

Ab­der­rah­mane Sis­sa­ko s’en­gage de­puis des an­nées en fa­veur d’une cause qui lui tient par­ti­cu­liè­re­ment à coeur : le bien-être de ses com­pa­triotes. D’ailleurs, il suf­fit de voir son film Le Rêve de Tiya, sor­ti en 2008, pour sai­sir son in­té­rêt pour les pro­blèmes des dif­fé­rentes gé­né­ra­tions afri­caines. Il s’agit dans ce film de l’his­toire, com­mune en Ethio­pie, d’une pe­tite fille qui doit tra­vailler avant d’al­ler à l’école pour ai­der ses pa­rents.

Le réa­li­sa­teur ne fait pas par­tie des sta­kha­no­vistes de la pro­fes­sion. A 51 ans, cet homme très ac­tif n’a réa­li­sé qu’une di­zaine de films, à un rythme qua­si quin­quen­nal. « Je ne suis pas de ceux qui rêvent de réa­li­ser 100 films. J’ai en­vie de faire des longs mé­trages qui ont une force im­pres­sion­nante, qui portent un mes­sage et poussent à la ré­flexion », ex­plique-t-il.

En fai­sant un film, je ne me sens pas vrai­ment mis­sion­naire ou porte-pa­role. Mes films, peut-être, le

de­vien­dront.

Ré­pu­té pour son cô­té très ci­né­phile, Ab­der­rah­mane Sis­sa­ko ne parle que ci­né­ma. Si­non, il parle as­sez peu, trop peu même. Franc, simple et avant tout très se­rein, il n’af­fiche au­cun as­pect ar­ti­fi­ciel ou ma­nié­ré. Il a un dis­cours clair et des idées bien en ordre, même dans ses films. « Le ci­né­ma, c’est quand même par­fois tri­cher. Tout en sa­chant que je pour­rais tri­cher un peu plus tard, je pré­fère être clair tout de suite » , avoue-t-il en sou­riant. A l’ins­tar de ses hé­ros, il semble par­ta­gé entre l’as­pect qu’exigent ses pro­duc­tions in­ter­na­tio­nales et la sub­ver­sion des pe­tits films so­ciaux en­ga­gés. Il réus­sit à être le peintre des tour­ments des grands comme des com­pro­mis de la so­cié­té ou­vrière afri­caine. Son style est par­fois aus­si am­bi­va­lent que ses per­son­nages, à la fois em­por­tés et doux. Sans cesse, il re­met en scène les tour­ments et le for in­té­rieur d’hommes et de femmes qui com­battent, comme son ci­né­ma, entre consen­te­ment et mar­gi­na­li­té.

Même ses do­cu­men­taires peuvent être ain­si éti­que­tés. Il par­ti­cipe en 2008 à la réa­li­sa­tion d’un do­cu­men­taire, His­toires de droits de l’homme, à l’oc­ca­sion du 60e an­ni­ver­saire de la Dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme, re­grou­pant 22 réa­li­sa­teurs et ar­tistes mon­dia­le­ment connus qui ont uni leurs forces et tour­né vingt­deux courts mé­trages ins­pi­rés par les six thèmes de la Dé­cla­ra­tion. « Des thèmes, ou plu­tôt des va­leurs, qui restent in­dis­pen­sables dans un monde ron­gé par les conflits et les dé­sastres » , ré­plique-t-il.

Pour Sis­sa­ko, s’il est dif­fi­cile de faire des films en Afrique, « c’est plus par manque de vi­sion po­li­tique que pour une ques­tion d’ar­gent ». D’où sa dé­ci­sion, en 2009, de fon­der l’as­so­cia­tion des cinémas pour l’afrique, oeu­vrant à la pro­mo­tion de l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique dans ce con­tinent. La star française Ju­liette Bi­noche a de­puis re­joint l’as­so­cia­tion, de­ve­nant vice-pré­si­dente.

« C’est une as­so­cia­tion qui a pour mis­sion de sou­te­nir la ré­no­va­tion des salles de ci­né­ma du con­tinent, en les do­tant de la tech­no­lo­gie nu­mé­rique, per­met­tant ain­si de pal­lier les pro­blèmes ac­tuels de l’ex­ploi­ta­tion et de la dis­tri­bu­tion. Le pu­blic afri­cain a be­soin de voir ses propres images, alors que les salles ferment les unes après les autres » , ex­plique Sis­sa­ko. Pour lui, « les prio­ri­tés de nos po­li­ti­ciens sont mal­heu­reu­se­ment ailleurs, au dé­tri­ment de notre patrimoine cultu­rel et de notre di­ver­si­té » .

Le ci­néaste ré­vo­lu­tion­naire, nom­mé de­puis quelques mois conseiller char­gé de la culture au­près du pré­sident mau­ri­ta­nien, se pré­pare à de nou­velles aven­tures por­tant tou­jours sur les maux du ci­toyen afri­cain

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.