Réa­li­té sur car­ton

EX­PO­SI­TION . Pui­ser dans le réel pour créer du sur­réel. Le quo­ti­dien dé­mo­niaque est ain­si dé­peint par le jeune ar­tiste Ali Ab­del-moh­sen, à la ga­le­rie Ma­chra­biya.

Al Ahram Hebdo - - Arts - Né­vine La­meï

SES DES­SINS à l’encre sur car­ton ne peuvent pas être pris à la lé­gère. On ne peut non plus y je­ter un coup d’oeil pas­sa­ger. Plu­tôt, il faut ab­so­lu­ment l’ob­ser­ver avec une to­tale concen­tra­tion, s’en rap­pro­cher pour scru­ter ses dé­tails mi­nimes et dé­chif­frer ses sym­boles. En fait, les oeuvres contem­po­raines d’ali Ab­del-moh­sen ont une cer­taine fu­ga­ci­té ju­vé­nile. L’ar­tiste re­crée sa propre ville comme « un jour­nal per­son­nel écrit au quo­ti­dien ». Une ville in­fec­tée, non-pla­ni­fiée et chao­tique, tis­sée à l’aide de des­sins en mi­nia­ture, de mo­tifs conden­sés et de lignes su­per­po­sées, à l’in­fi­ni.

Par­fois, la ville prend du re­cul et cède aux créa­tures bi­zar­roïdes d’ab­del-moh­sen, qui res­semblent à des êtres cos­miques et ha­chu­rés. Etranges et ré­pé­ti­tives, ces créa­tures dis­si­mulent mal les ob­ses­sions de l’ar­tiste, avec des têtes en per­pé­tuelles trans­for­ma­tions. « La ville et l’homme se dé­couvrent et se construisent mu­tuel­le­ment. Mais, il semble que, dans ce rap­port de force, l’homme est om­ni­pré­sent. Les villes dif­fèrent certes par leur langue, leur culture, leur ar­chi­tec­ture et leur struc­ture. Mais en fin de compte, elles rem­plissent toutes la même fonc­tion : abri­ter l’homme. Ma ville à moi res­sur­git dans la bru­ta­li­té du quo­ti­dien ; elle se plaît à dé­pouiller l’homme de ses masques, à le li­bé­rer de son dé­gui­se­ment étouf­fant », sou­ligne Ab­del-moh­sen dont le tra­vail consti­tue une sorte de mas­ca­rade. C’est le monde d’une réa­li­té en per­pé­tuelle trans­for­ma­tion, qui té­moigne de l’atro­ci­té du conflit, de la cor­rup­tion, de l’in­fa­mie et des dé­ri­va­tions du quo­ti­dien. Le tout est em­por­té par une sorte d’an­goisse exis­ten­tielle, qui n’est pas sans rap­pe­ler le monde « dé­mo­niaque » de Cra­nach, Goya, En­sor, Munch.

L’ar­tiste re­prend aus­si une phrase de Fran­cis Ba­con : « Une grande ville, une grande so­li­tude » et tisse tout au­tour, dans un style sur­réa­liste. « Beau­coup d’ar­tistes ont vou­lu s’ex­pri­mer à la suite de la ré­vo­lu­tion. Ce­pen­dant, la pen­sée noire et so­phis­ti­quée d’ab­del-moh­sen est née bien avant la ré­vo­lu­tion. Il a, de tout temps, vu le monde de la sorte. Son tra­vail n’est pas di­rec­te­ment po­li­tique, mais for­te­ment po­li­ti­sé », fait re­mar­quer Sté­pha­nia An­ga­ra­no, pro­prié­taire de la ga­le­rie Ma­chra­biya.

Des doigts qui res­sur­gissent, des ca­davres, des corps aban­don­nés dans la rue, des chiens qui fouillent dans les ruines, des pa­ra­boles, des sni­pers, des loups-ga­rous, des sque­lettes, des sor­cel­le­ries … l’atro­ci­té de la vio­lence est très pré­sente. D’où une co­mé­die noire au contexte dia­bo­lique, sombre et obs­cur, de­vant le­quel il ne faut pas pa­ni­quer, mais gar­der une lueur d’es­poir. Ce, par le biais de to­na­li­tés ar­dentes, en­dia­blées, lu­mi­neuses et fan­fa­ronnes (rouge-sang, vio­let, orange), lan­cées avec au­dace sur l’ar­rière-fond de l’oeuvre, comme des pa­rades, des dé­fi­lés, des car­na­vals ou des ma­ni­fes­ta­tions po­pu­laires. C’est l’ex­pres­sion d’une condi­tion hu­maine qui, aux yeux d’ab­del-moh­sen, est gro­tesque et peut-être mé­pri­sable. Une farce dont il vaut mieux en rire.

Donc, l’ar­tiste re­ven­dique à la lai­deur sa place dans la pein­ture. Et ex­prime des sen­ti­ments de ma­laise, de dé­plai­sance. « Le car­ton m’est un sup­port très co­hé­rent avec ce que je des­sine. C’est une ma­tière ori­gi­nale, sobre et bon mar­ché. On le trouve par­tout, même dans la rue, ce qui va de pair avec la ville usée. Con­trai­re­ment au ca­ne­vas, sup­port très raf­fi­né, propre et élé­gant, le car­ton ab­sorbe mer­veilleu­se­ment l’acry­lique. Il est fa­cile à dé­cou­per et est ca­pable de créer des his­toires en sé­quences », sou­ligne l’ar­tiste qui aime ra­con­ter des his­toires pour éton­ner et ef­frayer ses contem­po­rains. En même temps, il dé­chiffre à sa ma­nière le cô­té énig­ma­tique de la ville, abor­dant une ques­tion cen­trale : Est-ce que l’on conçoit la ville comme elle existe en réa­li­té ? Ou la ville est-elle l’ex­pres­sion de la dés­illu­sion ? Jus­qu’au 8 mars, de 11h à 20h (sauf le ven­dre­di), à la ga­le­rie Ma­chra­biya, 8 rue Cham­pol­lion, centre-ville. Tél. : 2578 4494

Une ville qui va­cille entre illu­sion et dés­illu­sion.

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