L’afrique, au-de­là des sté­réo­types

Al Ahram Hebdo - - Arts - Yas­ser Mo­heb

PRE­MIÈRE édi­tion du Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal de Lou­q­sor, qui s’est dé­rou­lée du 20 au 28 fé­vrier, a presque te­nu ses pro­messes. Seules quelques ombres au ta­bleau, dues au manque d’ex­pé­rience, concer­nant la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture et l’or­ga­ni­sa­tion des col­loques ou les tech­niques de pro­jec­tion. Ce­pen­dant, il se­rait fâ­cheux d’ou­blier ce qui compte : les films et les ci­néastes in­vi­tés. Car grâce à une pro­gram­ma­tion va­riée, on a eu droit à une tren­taine de pro­jec­tions toutes obé­diences confon­dues, une ving­taine de col­loques et 17 films re­pré­sen­tant 13 pays à la com­pé­ti­tion des longs mé­trages. Le pu­blic était bien mo­bi­li­sé avec une fré­quen­ta­tion im­por­tante des temps forts comme l’ou­ver­ture, la clô­ture ou comme les séances de 19h, celles de 10h et de 13h.

Pour com­men­cer : un re­tour sur l’his­toire du con­tinent, ra­con­tée par un cer­tain nombre de films. Le ci­né­ma étant un moyen de pré­sen­ter son his­toire, de la cor­ri­ger et dans cer­tains cas de la faire exis­ter, il fal­lait que le con­tinent noir pro­duise ses propres films, grâce à la souf­france et la constance de ses réa­li­sa­teurs.

Autre pen­chant : des films qui per­mettent de po­ser le dé­bat sur dif­fé­rentes pro­blé­ma­tiques : mi­gra­tion, oc­cu­pa­tion, fa­mines, re­la­tions hommes-femmes et si­tua­tions po­li­tiques, sans dé­tours ni re­touches, des films aux propos francs et forts.

On peut ci­ter no­tam­ment le film éthio­pien pro­je­té lors de l’ou­ver­ture de cette édi­tion, Te­za, de l’ethio­pien Haile Ge­ri­ma. Por­té par cette puis­sance d’évo­ca­tion cri­tique et par son am­bi­tion his­to­rique, ce film peut fa­ci­le­ment être consi­dé­ré comme l’une des plus belles fic­tions réa­li­sées sur le con­tinent afri­cain ces der­nières an­nées.

Grande fresque épique sur l’his­toire contem­po­raine de l’ethio­pie, os­cil­lant entre noir et blanc et cou­leurs, Te­za est bâ­ti sur le présent en re­gard du pas­sé. Etant don­né que Te­za si­gni­fie « la ro­sée » ; la ro­sée comme la pro­messe d’une nou­velle aube, celle de l’ethio­pie, cas­sée, meur­trie, dont les en­fants tentent de fuir la guerre et dont les aî­nés tentent d’être au che­vet. Cette oeuvre ly­rique conte le lent désen­chan­te­ment d’un intellectuel con­fron­té au tu­multe des­truc­teur de l’ethio­pie de Men­gis­tu comme au ra­cisme eu­ro­péen. Un choix très adé­quat pour l’ou­ver­ture du fes­ti­val, mal­gré les quatre ans qui l’éloignent de l’an­née de sa pro­duc­tion, en 2008, sim­ple­ment pour la si­mi­li­tude des évé­ne­ments, des ré­voltes exa­gé­rées ou sub­jec­tives, et des vagues de chaos et cri­tiques aus­tères échan­gées par­tout en Egypte ac­tuel­le­ment. On se re­trouve dans les dé­tails d’une Ethio­pie au len­de­main de sa ré­vo­lu­tion et de son in­dé­pen­dance, me­nant à plus de désordre et d’émi­gra­tion ! Un clin d’oeil de la part des or­ga­ni­sa­teurs

L

Adont le mes­sage n’a pas été trans­mis à tout le monde, à dé­faut de sous-ti­trages arabes ou an­glais (le film étant en fran­çais).

Une quête de vé­ri­té

Cô­té do­cu­men­taires, plu­sieurs films ont réus­si à in­té­res­ser, soit par leur tech­nique de nar­ra­tion ou par leurs mes­sages im­por­tants. Dans cette veine, no­tons par ex­cel­lence le do­cu­men­taire sé­né­ga­lais Le Point de vue du lion, de Didier Awad.

A tra­vers une sé­rie bien triée et mon­tée d’avis et d’in­ter­lo­cu­tions de la part d’une di­zaine de spé­cia­listes, d’éco­no­mistes et de po­li­ti­ciens, cette oeuvre pré­sen­tée au der­nier Fes­ti­val de Cannes a ex­cel­lé à po­ser la ques­tion dé­li­cate : pour­quoi la jeu­nesse cherche-t-elle tou­jours à quit­ter le con­tinent afri­cain ?A la ma­nière d’un Mi­chael Moore, Didier Awad in­ter­roge les jeunes mais aus­si les an­ciens : hommes et femmes po­li­tiques, ar­tistes, écri­vains, afri­cains et oc­ci­den­taux. On croit d’abord que le film de 80 mi­nutes trai­te­ra de l’émi­gra­tion clan­des­tine, la ques­tion de dé­part qu’a vou­lu po­ser l’au­teur, mais très vite, le film laisse la place à une mul­ti­tude d’in­tel­lec­tuels, d’an­ciens mi­nistres, de mi­li­tants et de per­son­nages his­to­riques im­por­tants té­moi­gnant des pro­blèmes réels du con­tinent. Une quête donc de vé­ri­té sans com­plai­sance qui se ter­mine par l’es­poir d’une Afrique libre et unie, lan­çant le slo­gan « Zo Kwe Zo », ce qui veut dire : un homme c’est un homme, sans dis­tinc­tion de cou­leur ou de race !

Ti­rant sur cette même corde de do­cu-réa­lisme vient le do­cu­men­taire bé­nin In­do­chine sur les traces d’une mère, si­gné Idris­sou Mo­ra Kpai. On peut y consta­ter tous que les fa­meuses guerres fran­çaises contre l’in­do­chine et le des an­nées 1946-1954 ont mar­qué jus­qu’à ce jour des Afri­cains et des Asia­tiques.

Consi­dé­rée comme une guerre de conquête, elle a tué des di­zaines de mil­liers de sol­dats afri­cains. Des res­ca­pés, or­phe­lins et té­moins

Viêtnam

sont les pro­ta­go­nistes de ce do­cu­men­taire de 71 mi­nutes.

A tra­vers In­do­chine sur les traces d’une mère, le réa­li­sa­teur dé­nonce, par l’image, l’esclavagisme mo­der­ni­sé des Fran­çais dont les consé­quences ont fait de cer­tains êtres « Des sans ra­cines ».

De nom­breux métis ont été ra­me­nés au Bé­nin, pays na­tal de leurs pères, le plus sou­vent sans leurs mères. Même après y avoir bâ­ti leur vie, ces métis se sentent ti­raillés entre deux cultures : celle de leurs pères qu’ils ont ap­pris à ac­cep­ter et celle de leur mère dont ils ne gardent que de loin­tains sou­ve­nirs et qu’ils ai­me­raient connaître da­van­tage.

A tra­vers des sou­ve­nirs ai­gres­doux et des images de guerre, le réa­li­sa­teur dé­peint l’état de mé­lan­co­lie dans le­quel se re­trouvent les métis. De nom­breux sol­dats afri­cains épou­se­ront des femmes viet­na­miennes, d’où des en­fants métis tel Ch­ris­tophe, in­vi­té par le fes­ti­val et qui a pu ré­pondre aux ques­tions du pu­blic du fes­ti­val en di­rect du­rant une pro­jec­tion-dé­bat. A tra­vers le voyage qu’il en­tre­prend vers son pas­sé loin­tain, le film ouvre un cha- pitre mé­con­nu d’in­do­chine.

Un do­cu­men­taire qui se veut aus­si un pré­texte pour par­ler de la res­sem­blance du vé­cu, pen­dant long­temps tue, entre deux peuples géo­gra­phi­que­ment éloi­gnés.

de

la

Pa­role aux jeunes

guerre

Autre fait mar­quant de cette pre­mière édi­tion : la forte par­ti­ci­pa­tion et im­pli­ca­tion de jeunes ci­néastes, ap­par­te­nant à de dif­fé­rentes ori­gines et cultures.

Outre le jeune co­mi­té de sé­lec­tion des films, on a pu re­le­ver une pré­sence consi­dé­rable de jeunes par­mi les ju­rys et l’ate­lier dé­dié aux nou­veaux ci­né­philes.

Par­mi les oeuvres tour­nées par des jeunes, nous pou­vons cer­tai­ne­ment ci­ter le court mé­trage an­glo-zam­bien Mwan­sa le Grand, réa­li­sé par Run­ga­no Nyo­ni.

Tout au long de ses 23 mi­nutes, cette fic­tion re­late l’his­toire ima­gi­née par le pe­tit gar­çon Mwan­sa qui, en es­sayant de prou­ver qu’il est un hé­ros, com­met l’im­par­don­nable, en cas­sant ac­ci­den­tel­le­ment la pou­pée en ar­gile de sa grande soeur Shu­la. Il doit alors par­tir dans une quête, certes pour la ré­pa­rer mais plu­tôt pour prou­ver qu’il est bien « Mwan­sa le Grand ». Une simple his­to­riette fic­tive, mais qui est pleine de tech­niques vi­suelles et ci­né­ma­to­gra­phiques qui a bien mé­ri­té l’ova­tion de la salle. Autre film pei­gnant le patrimoine intellectuel et tra­di­tion­nel de l’un des peuples du con­tinent afri­cain : le film ca­me­rou­nais Soul Boy (l’en­fant des âmes), la pre­mière réa­li­sa­tion de la Gha­no-ké­nyane Ha­wa Es­su­man. Une fic­tion sur le fait de li­bé­rer l’âme vo­lée par les forces du mal, à tra­vers l’his­toire d’abi­la, ce gar­çon de 14 ans dont le père tient une épi­ce­rie et la mère est cou­tu­rière. Un ma­tin, ce gar­çon re­trouve son père re­cro­que­villé dans un coin en trem­blant, ex­pli­quant à son fils qu’une sor­cière lui a vo­lé son âme. Bien qu’il ait du mal à croire à cette his­toire, Abi­la s’aven­ture dans les en­droits les plus sombres de la ré­gion Ki­be­ra. Ai­dé par son amie Shi­ku — la ta­len­tueuse jeune ac­trice Lei­la Dayan Opou, il re­trouve et confronte la re­dou­tée sor­cière Nya­wa­wa. Re­con­nais­sant le cou­rage et la bra­voure du jeune gar­çon, cette der­nière lui donne sept tâches à ac­com­plir en une jour­née, s’il dé­sire que son père gué­risse. C’est ain­si qu’il réus­sit à li­bé­rer l’âme vo­lée de son père ! Une in­trigue tout à fait fic­tive, mais qui abonde de jeunes ta­lents, tout en étant mar­quée par une es­thé­tique as­sez tra­vaillée par la réa­li­sa­trice, mal­gré un dé­cor chao­tique et ob­so­lète.

Reste à men­tion­ner éga­le­ment le court mé­trage sé­né­ga­lais Sig­gil (chien blanc) de Ré­mi Ma­zet. Di­plô­mé de la FE­MIS en 1997, ce jeune ci­néaste a plus de 10 ans d’ex­pé­rience comme chef opé­ra­teur de prise de vue. Chien blanc est son pre­mier film, tour­né au Sé­né­gal dans la ville de Da­kar, et à tra­vers le­quel il pré­sente l’his­toire d’un vieil homme, La­mine, qui se pré­pare soi­gneu­se­ment pour un ren­dez-vous im­por­tant. C’est ain­si qu’il gagne sa vie, en pro­me­nant Agathe, un pe­tit chien blanc des quar­tiers chics. Tout bas­cule lors­qu’agathe dis­pa­raît, pour que le pauvre La­mine com­mence une aven­ture en quête de son ex­cel­lence, le chien ! Un pe­tit film, as­sez grand dans sa langue simple mais re­cher­ché.

Bref, par­mi les avan­tages de cette pre­mière édi­tion du fes­ti­val, un phé­no­mène vient de se confir­mer à tra­vers les pro­jec­tions : l’ar­ri­vée d’une jeune gé­né­ra­tion de réa­li­sa­teurs qui ont quelque chose à dire et à s’ex­pri­mer sur leur con­tinent. Cette jeune gé­né­ra­tion nous livre des films forts qui té­moignent de faits cultu­rels, qui abordent de front des su­jets pas fa­ciles. Des oeuvres mar­quées par la vo­lon­té de té­moi­gner de la ri­chesse du con­tinent, de faire bou­ger les choses. Mal­gré les cir­cons­tances de tour­nage qui ne sont pas tou­jours fa­ciles, les cinémas d’afrique ré­sistent pour avoir la chance et le droit de s’ex­pri­mer, prou­vant qu’ils ont de beaux jours qui les at­tendent

Soul Boy (l’en­fant des âmes), de Ha­wa Es­su­man.

Mwan­sa le Grand, réa­li­sé par Run­ga­no Nyo­ni.

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