Une per­sonne bonne à être tuée

Al Ahram Hebdo - - Littérature - Tra­duc­tion de So­heir Fah­mi

Lau­réat du prix Sa­wi­rès de la nou­velle lit­té­raire, Ché­rif Saleh vient de pu­blier un re­cueil qui se vante d’avoir été écrit après la chute de Mou­ba­rak, comme le montre la cou­ver­ture de Cha­khs saleh lel qatl (une per­sonne bonne à tuer). Son écri­ture est à la fois con­cise et vio­lente, pour cap­ter des mo­ments

pu­re­ment hu­mains.

mo­ment où ap­pa­rut une femme maigre qui por­tait une robe noire dé­col­le­tée qui col­lait ten­dre­ment à sa poi­trine. La femme avan­ça entre les tables des hommes seuls avec di­gni­té et in­ad­ver­tance en se di­ri­geant vers une table spéciale comme si elle en avait l’ha­bi­tude. Elle po­sa su­bi­te­ment et avec émo­tion son sac sur la table no7 dans le coin loin­tain et s’ef­fon­dra di­rec­te­ment en larmes. Dieu est le pro­tec­teur et le gar­dien ». Tu lis main­te­nant ce dis­cours his­to­rique alors que tu es dé­ten­du et tu peux, si tu le dé­sires, le lire de­bout en dan­sant et en cla­mant. Mais quoique que tu fasses, tu ne se­ras ja­mais aus­si cé­lèbre que Omar So­li­man, son lec­teur vé­ri­table. Le lec­teur que le des­tin a choi­si afin qu’il souffre en le li­sant des mil­lions de fois — en pres­sant un bou­ton — de­vant des mil­lions d’êtres hu­mains et des mil­lions de té­lé­vi­sions et de pages sur l’in­ter­net. En plus, Omar So­li­man lui­même, avec sa voix rauque, son air rem­bru­ni, ses yeux pro­émi­nents et sa lec­ture sans âme, ne pour­ra ja­mais, quoi­qu’il fasse, être aus­si cé­lèbre que « l’homme de­bout der­rière Omar So­li­man » bien que n’ayant rien lu !

La main de Fat­ma

Il s’ap­puyait contre sa canne avec le sen­ti­ment de ce­lui qui s’était per­du su­bi­te­ment à l’in­té­rieur de son ap­par­te­ment et qui avait ou­blié vers quelle pièce il se di­ri­geait. La salle était presque sombre alors qu’il fixait un ho­ri­zon loin­tain. La lampe n°2 était ac­cro­chée au haut du mur et le vent de l’hi­ver la se­couait. Il ap­pe­la « Ali » de l’in­té­rieur de la pièce. La voix d’une vieille femme lui ré­pon­dit : « Ali est en Iraq de­puis cinq ans, que Dieu le pro­tège ».

Il se di­ri­gea vers la lampe. Il es­saya d’une main faible et trem­blante de re­le­ver la mèche un peu. Puis, il se re­tour­na sur lui­même comme s’il avait sen­ti que quel­qu’un le sui­vait dans la grande salle. « Tu es ve­nu Mous­ta­pha ? » « Mous­ta­pha n’est plus de ce monde Hadj, lis la Fa­ti­ha pour lui ».

Il ne dit rien à la femme, et elle non plus ne dit plus autre chose. Le si­lence et le bruit du vent à l’ex­té­rieur, mais pas de pluies. L’élec­tri­ci­té s’était cou­pée du vil­lage de­puis trois nuits. Il se re­trou­va der­rière la porte de la de­meure. Il tou­chait la pe­tite fe­nêtre fer­mée. Il ou­blia sa main, un temps soit peu, sur son tou­cher ru­gueux. Comme s’il était sur le point de sor­tir mais qu’il hé­si­tait. Une main frap­pait lé­gè­re­ment de l’ex­té­rieur. Il connais­sait cette main qui frap­pait trois fois comme un oi­seau qui re­ve­nait à son nid. Oui, c’était la main de Fat­ma, sa fille. Elle lui ren­dait vi­site la veille de la fête avec son ma­ri et ses en­fants. « Ouvre père, c’est moi, Fat­ma » Il fit un ef­fort pour mieux en­tendre. Mais il n’en­ten­dit rien. Même la voix qui lui par­ve­nait de der­rière s’était cou­pée elle aus­si. Elle s’était sans doute en­dor­mie. Son ombre était fra­gile et cour­bée contre le mur. Il bou­geait avec le mou­ve­ment de la lu­mière comme si une tem­pête le se­couait. Il se re­tour­na avec sa canne, et avec dif­fi­cul­té, il ti­ra la mèche vers le bas et la lu­mière s’étei­gnit

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