Ré­flexions d’un is­la­miste éclai­ré

Al-Ahram Hebdo - - Livres - Sa­meh Sa­mi

ES­SAI . Ra­ched Ghan­nou­chi, di­ri­geant du par­ti d’obé­dience is­la­miste En­nah­da, évoque dans un nou­veau

livre, La femme entre le Co­ran et le réel des mu­sul­mans, le sta­tut de la femme à l’époque du dé­clin.

UNE CER­TAINE ana­lo­gie se re­trouve au ni­veau des idées entre le livre de Ghan­nou­chi et un autre si­gné par Mous­ta­pha He­ga­zi au titre cho­quant, mais très si­gni­fi­ca­tif : L’ar­rié­ra­tion so­ciale. Mal­gré tout, cha­cun d’eux dit les choses à sa ma­nière.

Pour Mous­ta­pha He­ga­zi, le sta­tut de la femme est l’exemple le plus fla­grant pour com­prendre l’ar­rière- fond d’op­pres­sion, d’im­puis­sance et de ca­rences qui sé­vit dans le monde arabe. Ghan­nou­chi, qui par­tage les mêmes idées que He­ga­zi, avance au­da­cieu­se­ment que ce dé­clin a pous­sé la femme à por­ter sur el­le­même un re­gard d’in­fé­rio­ri­té et à se consi­dé­rer comme un être hu­main ac­cep­tant l’hu­mi­lia­tion, le dé­dain et l’in­jus­tice. Les époques de dé­clin ont, à son sens, consa­cré l’ex­clu­sion et l’iso­le­ment de la femme et l’ont tour­née en un simple ou­til de re­pro­duc­tion.

Pour lui, l’édu­ca­tion à cette époque était une sorte de ma­chine pro­dui­sant l’op­pres­sion que ce soit à la mos­quée, à l’école ou dans l’ins­ti­tu­tion éco­no­mique et po­li­tique. Il est donc in­évi­table, pour lui, que la re­nais­sance so­ciale dans notre na­tion après ce long legs de ré­pres­sion soit de­van­cée par une ré­vo­lu­tion pé­da­go­gique au ni­veau de la pe­tite cel­lule qu’est la fa­mille, en ame­nant la femme à s’af­fran­chir de toutes les chaînes qui l’ont en­tra­vée des an­nées du­rant. « N’im­porte quel re­vi­re­ment réel au ni­veau de la so­cié­té doit pas­ser par la fa­mille, ce qui veut dire son élé­ment- clé : la femme » , com­mente- t- il.

Ghan­nou­chi est pour au­tant tom­bé dans une er­reur cou­rante : éta­blis­sant une com­pa­rai­son tout au long de son livre entre les conjonc­tures dé­fec­tueuses du monde arabe et celles de l’oc­ci­dent. Se­lon lui, la femme dans le vé­cu des mu­sul­mans se tient sur un pied d’éga­li­té que ses si­mi­laires oc­ci­den­tales. Le li­bé­ra­lisme oc­ci­den­tal n’a pas re­po­sé sur un sys­tème ri­gou­reux de va­leurs la pro­té­geant de l’ex­ploi­ta­tion des ins­ti­tu­tions ca­pi­ta­listes qui l’ont trans­for­mée en un simple consom­ma­teur des pro­duits de beau­té. « C’est en d’autres termes, une consé­cra­tion de l’an­cienne no­tion : la femme ob­jet sexuel ou de plai­sir ».

L’ab­sence de l’ins­ti­tu­tion re­li­gieuse tra­di­tion­nelle

Ghan­nou­chi va plus loin et il se peut qu’il ait rai­son, en cla­ri­fiant que l’époque ac­tuelle de dé­clin n’est pas à elle seule res­pon­sable de l’état de la femme dans notre monde mu­sul­man. Il es­time que l’ab­sence d’ins­ti­tu­tion re­li­gieuse tra­di­tion­nelle et son in­ca­pa­ci­té de se re­bif­fer et de me­ner un ré­vi­sion­nisme doc­tri­nal y sont éga­le­ment pour quelque chose. En Tu­ni­sie, à titre d’exemple, l’oc­cu­pa­tion française, à tra­vers les mou­ve­ments ré­gu­liers d’exode, qu’elle a ef­fec­tués, des vil­lages vers la vie ci­ta­dine, ain­si que l’usur­pa­tion des terres, ten­tait de bri­ser l’étau qui pro­té­geait les va­leurs mo­rales de la cam­pagne, celles de la pu­deur et de l’hon­neur. Tout en pro­pa­geant d’autres va­leurs ayant trait à la mixi­té et aux rap­ports entre les deux sexes.

Chose sur­pre­nante : Ghan­nou­chi évoque dans les an­nexes de son livre l’avis du phi­lo­sophe al­le­mand, le gé­nie Frie­drich Nietzsche à propos de la créa­tion d’eve « des côtes » d’adam et toute la po­lé­mique qui en dé­coule. Sur ce point pri­mor­dial, il éta­blit une com­pa­rai­son entre l’opi­nion du pen­seur ira­nien Ali Cha­ria­ti et sou­tient que le Co­ran a, à maintes re­prises, af­fir­mé que la créa­tion de toute l’es­pèce hu­maine s’est faite à par­tir d’une seule ma­tière. A l’op­po­sé, Nietzsche met l’ac­cent sur la dif­fé­rence de la na­ture pre­mière ayant créé l’homme et la femme. S’ali­gnant bien sur les propos du Co­ran, Ghan­nou­chi dresse l’os­sa­ture de son livre afin de mettre mieux en exergue le sta­tut de la femme dans le monde mu­sul­man en rap­port avec la men­ta­li­té mas­cu­line.

L’ac­ces­sion de la femme au pou­voir

Vu la na­ture de ce qui a créé Adam et Eve, « il n’y a donc au­cun in­con­vé­nient à ce que la femme ac­cède aux postes ju­ris­pru­den­tiels ou pré­si­den­tiels » . Rien d’éton­nant à ce que ce­la soit l’avis d’un des hérauts de l’is­lam po­li­tique, ce­lui qui a me­né la vic­toire de son par­ti aux urnes et qui a noué des coa­li­tions plus tard avec des par­tis laïques afin de for­mer le pre­mier gou­ver­ne­ment élu dans l’his­toire de la Tu­ni­sie, au len­de­main de sa ré­vo­lu­tion glo­rieuse. Rien dans l’is­lam ne jus­ti­fie l’ex­clu­sion de l’autre moi­tié de la so­cié­té. C’est avec une clar­té simple que Ghan­nou­chi pré­sente son avis sur les droits et le de­ve­nir du sta­tut de la femme dans le monde mu­sul­man. A ses yeux, cette ex­clu­sion est une in­jus­tice in­fli­gée à l’is­lam et à sa na­tion, avant même qu’elle ne soit adres­sée à la femme en tant que telle. Plus la par­ti­ci­pa­tion de la femme est crois­sante, plus elle de­vient consciente et sen­si­bi­li­sée vis- à- vis du monde qui l’en­toure et donc, plus apte à contrô­ler ses des­ti­nées. Pour ar­ri­ver à cette fin, il faut à tout prix li­qui­der les en­traves qui em­pêchent sa pro­mo­tion et qui l’isolent du monde. Il faut lui re­don­ner confiance en ses ca­pa­ci­tés pour une contri­bu­tion plus ef­fec­tive, pou­vant don­ner nais­sance à une nou­velle gé­né­ra­tion qui fe­rait corps avec le monde et l’hu­ma­ni­té.

Nous sommes donc d’ac­cord, pour re­prendre l’ex­pres­sion de Ghan­nou­chi, que le droit de la femme doit s’éle­ver au ni­veau d’une res­pon­sa­bi­li­té à part en­tière dans la vie po­li­tique, « dans le cadre du res­pect des va­leurs de l’is­lam ». C’est cette der­nière sé­quence, au beau mi­lieu des pen­sées et dé­cla­ra­tions éclai­rées, qui af­firme l’ap­par­te­nance de Ghan­nou­chi au cou­rant mu­sul­man et non pas laïque.

Le ré­sul­tat au­quel il abou­tit, et qu’il dé­ve­loppe par­fai­te­ment bien, est que rien dans l’is­lam n’in­ter­dit lit­té­ra­le­ment l’ac­ces­sion de la femme aux hauts grades que ce soit dans la ju­ris­pru­dence ou autres postes de com­man­de­ments.

Il convient de re­prendre cer­tains com­men­taires éclai­rés du cheikh az­ha­rite Abdullah Draz : « Le Co­ran ap­prouve la par­ti­ci­pa­tion de l’homme et de la femme sur un pied d’éga­li­té dans l’en­ti­té de l’etat et la so­cié­té — sauf à quelques ex­cep­tions près se rap­por­tant à sa spé­ci­fi­ci­té phy­sio­lo­gique. Le Co­ran donne à la femme le droit d’in­ter­ve­nir dans l’ac­ti­vi­té so­ciale et po­li­tique toutes ten­dances confon­dues. Par consé­quent, elle a plei­ne­ment le droit de de­ve­nir ac­teur dans la vie lé­gis­la­tive et tout ce qui a trait à la re­pré­sen­ta­tion des dif­fé­rentes couches so­ciales. Elle a éga­le­ment le droit de par­ti­ci­per plei­ne­ment à l’éla­bo­ra­tion des lois, des rè­gle­ments et à la su­per­vi­sion des af­faires pu­bliques, des prêches et des mou­ve­ments ré­for­ma­teurs et na­tio­na­listes ».

Ghan­nou­chi, en tant qu’hu­ma­niste et is­la­miste éclai­ré, a ten­té par cet ou­vrage de re­po­si­tion­ner le sta­tut de la femme, en ré­fé­rence aux va­leurs ab­so­lues de l’is­lam. Une ma­nière de por­ter jus­tice à la fille d’eve dans notre monde ara­bo- mu­sul­man et d’in­no­cen­ter la re­li­gion te­nue pour cou­pable de la dé­té­rio­ra­tion de ses condi­tions Al- Ma­raa bayn al- Co­ran wa wa­qie al­mus­le­mine de Ra­ched Ghan­nou­chi, édi­tion Al- Sho­rouk 2012.

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