La course à l’ar­me­ment se confirme

Al Ahram Hebdo - - Monde - Ma­ha Al-cher­bi­ni

ASIE . L’inde vient de réus­sir un lan­ce­ment de mis­sile ba­lis­tique à ca­pa­ci­té nu­cléaire. La com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale est res­tée en re­trait après ses fortes condam­na­tions liées à un es­sai mi­li­taire nord-co­réen.

UNE di­zaine de jours après le tir man­qué d’une fu­sée par la Co­rée du Nord, la course à l’ar­me­ment semble se confir­mer sur le con­tinent asia­tique. L’inde a ef­fec­tué cette se­maine le pre­mier tir d’un nou­veau mis­sile, Agni V, à longue por­tée (5 000 km). A ca­pa­ci­té nu­cléaire, ce mis­sile peut frap­per n’im­porte quelle cible en Chine et dans toute l’asie, ain­si que dans cer­tains pays d’eu­rope. « A par­tir d’au­jourd’hui, l’inde est une na­tion ca­pable de dé­ve­lop­per et de pro­duire des mis­siles ba­lis­tiques à longue por­tée. A présent, nous sommes par­mi les pays à pos­sé­der cette ca­pa­ci­té », s’est fé­li­ci­té Vi­jay Sa­ras­wat, chef d’in­dia De­fense Re­search and De­ve­lop­ment Or­ga­ni­za­tion.

Cette avan­cée ma­jeure fait en­trer l’inde dans le club très res­treint des pays dé­ten­teurs de mis­siles ba­lis­tiques in­ter­con­ti­nen­taux : la Chine, la Rus­sie, la France, les Etats-unis et le Royaume-uni. Se­lon les ex­perts, il s’agit d’une im­por­tante vic­toire pour la 3e puis­sance éco­no­mique d’asie qui s’est en­ga­gée dans un vaste pro­gramme d’ac­qui­si­tions mi­li­taires pour mo­der­ni­ser son ar­mée et ses moyens de dé­fense. L’inde sou­haite ain­si ne pas se lais­ser dé­pas­ser par la Chine.

La frontière entre les deux géants asia­tiques, qui se sont af­fron­tés lors d’une guerre éclair en 1962, est au centre de né­go­cia­tions bi­la­té­rales de­puis les an­nées 1980. Leurs re­la­tions di­plo­ma­tiques restent em­preintes de mé­fiance. Mais pour la plu­part des spé­cia­listes nu­cléaires, l’inde est en­core très loin de pou­voir ri­va­li­ser sur le plan mi­li­taire avec son voi­sin chi­nois.

Pour­quoi New Del­hi a-t-il pro­cé­dé à un tel tir ? Il s’agit de li­vrer un mes­sage double à la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. D’une part, l’inde dé­montre qu’elle maî­trise une tech­no­lo­gie mi­li­taire très avan­cée sans avoir à re­cou­rir à une aide ex­té­rieure. D’autre part, le pays af­firme sa puis­sance et ren­force son poids géo­po­li­tique dans la ré­gion. L’inde mi­lite no­tam­ment pour ob­te­nir un siège per­ma­nent au Conseil de sé­cu­ri­té de l’onu. Outre ces deux rai­sons, l’inde fait com­prendre à son ri­val chi­nois qu’elle dis­pose d’un mis­sile ca­pable d’at­teindre l’en­semble de ses mé­ga­lo­poles en cas de conflit.

A la lu­mière de ces don­nées, maints in­dices dé­montrent qu’une course à l’ar­me­ment se ma­ni­feste de plus en plus for­te­ment en Asie. Outre la me­nace nu­cléaire ira­nienne tou­jours per­sis­tante, fi­gure le lan­ce­ment du mis­sile in­dien pré­cé­dé par un tir man­qué de la Co­rée du Nord. D’autres tirs nord­co­réens sont à at­tendre dans les jours afin de la­ver l’échec du 13 avril. « Les scien­ti­fiques nord-co­réens ne re­non­ce­ront ja­mais », ont an­non­cé des res­pon­sables nord-co­réens.

Ag­gra­vant cette fré­né­sie nu­cléaire, la Co­rée du Sud a af­fir­mé sa­me­di avoir dé­ployé de nou­veaux mis­siles de croi­sière ca­pables de dé­truire des cibles comme des bases de lan­ce­ment de mis­siles ou d’es­sais nu­cléaires sur tout le ter­ri­toire nord-co­réen, a an­non­cé le mi­nis­tère sud-co­réen de la Dé­fense. Ces nou­veaux mis­siles ont été conçus et construits en Co­rée du Sud et sont do­tés d’une por­tée de plus de 1 000 km, ce qui les rend ca­pables de frap­per n’im­porte quelle cible sur le ter­ri­toire de son voi­sin du Nord. « Avec de telles ca­pa­ci­tés, notre ar­mée pu­ni­ra sé­vè­re­ment les pro­vo­ca­tions ir­res­pon­sables de la Co­rée du Nord », a dé­cla­ré le gé­né­ral sud­co­réen Shin Won-sik. La Co­rée du Sud a en­ga­gé des dis­cus­sions avec les Etats-unis pour lui per­mettre d’ac­croître la por­tée des mis­siles ba­lis­tiques face à la me­nace nord­co­réenne.

Même si cette course asia­tique à l’ar­me­ment semble in­égale et de­meure lar­ge­ment do­mi­née par la Chine, elle risque de faire croître les ar­se­naux nu­cléaires en Asie et d’em­bra­ser tout le con­tinent, pro­nos­tiquent les ex­perts.

Deux poids, deux me­sures

Alors que le tir nord-co­réen a été for­te­ment cri­ti­qué par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, le tir du mis­sile in­dien fut lar­ge­ment igno­ré, voir « ap­plau­di ». Ce tir a ame­né à la sa­tis­fac­tion de la qua­si-to­ta­li­té de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale comme si elle sou­hai­tait dire à l’inde :« Bra­vo, pour­sui­vez vos ef­forts nu­cléaires ». Les puis­sances oc­ci­den­tales, et les Etats-unis au pre­mier lieu, ont af­fir­mé qu’il n’y avait au­cune rai­son de s’in­quié­ter du lan­ce­ment de la fu­sée in­dienne. L’otan a es­ti­mé, pour sa part, que l’inde ne consti­tuait pas une me­nace, alors que le dé­par­te­ment d’etat a es­ti­mé que le bi­lan de l’inde en ma­tière de non-pro­li­fé­ra­tion était « so­lide ».

Même la Chine, vi­sée in­di­rec­te­ment par le mis­sile in­dien, a fait preuve de me­sure dans sa ré­ac­tion. « Les deux pays doivent tra­vailler dur pour main­te­nir une co­opé­ra­tion stra- té­gique ami­cale », a tem­pé­ré le mi­nis­tère chi­nois des Af­faires étran­gères.

La Mai­son Blanche s’est, quant à elle, conten­té d’ap­pe­ler à la « re­te­nue ». Le porte-pa­role de la pré­si­dence amé­ri­caine, Jay Car­ney, a pris soin de dis­tin­guer ce tir de ce­lui de Pyon­gyang, qui avait pro­vo­qué une condam­na­tion in­ter­na­tio­nale una­nime. « Je vou­drais sou­li­gner, parce que des com­pa­rai­sons ont été ef­fec­tuées avec la Co­rée du Nord, que les actes pré­sents et pas­sés de l’inde contrastent net­te­ment avec ceux de la Co­rée du Nord, qui a été vi­sée par de nom­breuses sanc­tions du Conseil de sé­cu­ri­té de l’onu » pour son pro­gramme d’armes nu­cléaires, a pré­ci­sé le porte-pa­role.

Cette sa­tis­fac­tion in­ter­na­tio­nale face au tir in­dien tranche avec les cri­tiques acerbes de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale re­la­tives aux es­sais de la Co­rée du Nord. Se­lon les ana­lystes, la lo­gique des grandes puis­sances a été tou­jours fon­dée sur des prin­cipes d’in­éga­li­té, de rap­ports de force et de jeux d’in­té­rêts. Le Trai­té de non­pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire (TNP) ac­corde le droit à cinq Etats de pos­sé­der l’arme nu­cléaire et à ces mêmes Etats d’ac­cor­der ou non le droit à un autre Etat de dé­ve­lop­per un pro­gramme nu­cléaire.

Si l’inde n’a pas été com­pa­rée à la dic­ta­ture nord-co­réenne, c’est que l’inde — tout comme Is­raël et le Pa­kis­tan — n’a ja­mais si­gné le TNP et est au­jourd’hui de­ve­nue une puis­sance nu­cléaire.

La Co­rée du Nord est si­gna­taire du TNP mais l’a vio­lé à plu­sieurs re­prises avant de s’en re­ti­rer en 2003 en contre­par­tie de ga­ran­ties de sé­cu­ri­té. « On re­proche à des Etats de ne pas obéir à un TNP au­quel ils ont adhé­ré, mais on n’a ja­mais vrai­ment re­pro­ché à qui­conque de choi­sir tout sim­ple­ment de ne pas y adhé­rer », iro­nisent les ex­perts. Cette po­li­tique oc­ci­den­tale de deux poids, deux me­sures, ba­sée sur l’hy­po­cri­sie et la dua­li­té, pour­rait bien em­bra­ser le con­tinent asia­tique et l’en­ga­ger dans la voie d’une fré­né­sie nu­cléaire sans foi ni loi

Le tir du mis­sile in­dien est un épi­sode dans la course à l’ar­me­ment sur le con­tinent asia­tique.

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