Le temps per­du

Al Ahram Hebdo - - Opinion -

JE SUIS to­ta­le­ment convain­cu que la vé­ri­table crise de l’egyp­tien ne ré­side pas seule­ment dans le manque de res­sources et le pillage des ri­chesses du pays. Il ne s’agit non plus de l’ab­sence de dé­mo­cra­tie ou de la lutte contre la cor­rup­tion hé­ri­tée de l’an­cien ré­gime. Nous sommes face à une réa­li­té beau­coup plus dan­ge­reuse : la pen­sée égyp­tienne a be­soin d’être en­tiè­re­ment re­bâ­tie. S’il est pos­sible de par­don­ner l’an­cien ré­gime pour le pillage, la cor­rup­tion et le re­cul du rôle de l’egypte au ni­veau ré­gio­nal et in­ter­na­tio­nal, si on peut ou­blier avec le temps la des­truc­tion et le mar­chan­dage, il est im­pos­sible de lui par­don­ner la des­truc­tion de la pen­sée égyp­tienne, l’un des plus im­por­tants fon­de­ments de la na­tion. L’an­cien ré­gime a réus­si en l’es­pace de 30 ans à dé­truire la pen­sée de ce peuple pour la ra­me­ner à ce seuil dé­gra­dant de culture et de mo­rale.

L’an­cien ré­gime a tout cor­rom­pu. Le sys­tème édu­ca­tif est dans un état plus que dé­plo­rable. Des di­zaines de gé­né­ra­tions sont di­plô­mées sans pour au­tant avoir une quel­conque connais­sance sur les prin­cipes du dia­logue et la culture de la dif­fé­rence. Il a per­ver­ti la culture et a ré­pan­du l’igno­rance. Il a cor­rom­pu les mé­dias qui sont nés et ont gran­di sous le contrôle des ser­vices de sé­cu­ri­té. Ain­si, nous avons eu af­faire à une ré­gres­sion in­tel­lec­tuelle et cultu­relle ré­sul­tant des po­li­tiques ap­pli­quées dans des do­maines comme l’édu­ca­tion, la culture et les mé­dias. Il n’est donc pas étrange que l’élite égyp­tienne tombe dans la sub­jec­ti­vi­té.

En re­ve­nant aux ba­tailles sur­ve­nues ces der­niers jours entre les forces po­li­tiques, on constate que tous les pro­cé­dés de des­truc­tion mo­rale et psy­chique y ont été em­ployés. Nous de­vons mé­di­ter sur ce qui s’est pas­sé entre les Frères mu­sul­mans et les li­bé­raux, entre les sa­la­fistes et les laïques. Est- il cen­sé que tous ces cou­rants soient in­ca­pables de par­ve­nir à un dia­logue ? Est- ce que l’egypte, avec son poids intellectuel, est in­ca­pable de trou­ver des per­son­na­li­tés sages ca­pables de la sor­tir de ce ma­ré­cage et de mettre fin à ce conflit im­pli­quant les forces po­li­tiques et les in­tel­lec­tuels ?

Si nous ne pou­vons pas par­ve­nir à une for­mule sur les bases du dia­logue et de la dif­fé­rence, comment se­rons- nous ca­pables de ré­di­ger une Cons­ti­tu­tion, de choi­sir un pré­sident, de for­mer un gou­ver­ne­ment et de lé­gi­fé­rer de vé­ri­tables lois qui res­pectent ce peuple ? Comment pour­rons- nous af­fron­ter la cor­rup­tion qui a gan­gre­né la so­cié­té ? Comment af­fron­te­rons- nous les crises et les pro­blèmes alors que chaque par­tie est in­ca­pable de re­con­naître l’autre ? Quel pro­gram- me de so­cié­té adop­te­rons­nous face à des forces, des doc­trines et des idées qui re­fusent de re­con­naître l’autre ?

Si nous sommes in­ca­pables de for­mer l’as­sem­blée consti­tuante char­gée de ré­di­ger la Cons­ti­tu­tion, qu’ad­vien­dra- til au mo­ment de la pré­pa­ra­tion des ar­ticles de la Cons­ti­tu­tion, quand il fau­dra se mettre d’ac­cord sur ses bases ? Comment se fait- il que nous nous re­trou­vons face à plu­sieurs com­mis­sions pour la Cons­ti­tu­tion : la com­mis­sion des par­tis, celle d’al- Az­har, la com­mis­sion des sa­vants, et avant tout celle des deux Chambres du Par­le­ment ?

Nous avons été in­ca­pables de par­ve­nir à un ac­cord sur les noms des can­di­dats à la pré­si­dence et nous n’avons même pas pris soin de lire leurs pro­grammes. Comment pour­rons- nous choi­sir un pré­sident dont nous ne sa­vons rien ? Nous avons per­du notre temps à nous in­sul­ter, à échan­ger les ac­cu­sa­tions. Nous avons tar­dé à adop­ter la loi in­ter­di­sant aux sym­boles de l’an­cien ré­gime d’oc­cu­per des postes.

Nous avons été in­ca­pables de nous mettre d’ac­cord sur l’éla­bo­ra­tion de pro­grammes clairs pour af­fron­ter nos pro­blèmes, à com­men­cer par la sé­cu­ri­té jus­qu’à l’éla­bo­ra­tion des fon­de­ments de l’etat dé­mo­cra­tique. Comment donc par­ler d’élec­tions in­tègres, de choix cor­rects et d’une vé­ri­table sou­ve­rai­ne­té du peuple ?

Les mé­dias n’ont res­pec­té au­cune règle. Ils se sont trans­for­més en un monstre fé­roce qui dé­truit tout sur son pas­sage sans au­cune res­pon­sa­bi­li­té, à tel point que les ins­ti­tu­tions de l’etat se sont trou­vées im­puis­santes de­vant lui. Quel est l’ave­nir de cette na­tion à la lu­mière de ces conflits ?

Nous nous trou­vons face à une scène étrange. Une di­rec­tion po­li­tique qui me­nace d’uti­li­ser la vio­lence dans la rue au lieu du dia­logue, des forces po­li­tiques qui re­fusent la culture de la dif­fé­rence et qui sont di­vi­sées. Elles pra­tiquent l’ex­clu­sion entre elles. Il y a des cou­rants re­li­gieux ex­tré­mistes, des cou­rants li­bé­raux qui manquent de ma­tu­ri­té, un sys­tème mi­li­taire qui a ses fon­de­ments, ses ra­cines et ses ap­par­te­nances, et des jeunes per­dus entre des va­leurs pour les­quelles ils se sont ré­vol­tés et une réa­li­té écoeu­rante qui a dé­truit tous leurs rêves de chan­ge­ment.

Il y a une ab­sence to­tale d’ob­jec­tifs. Les cou­rants po­li­tiques sont in­ca­pables de s’en­tendre face à ces vi­sions étroites, ces idées au­to­ri­taires et cette vo­lon­té de s’ac­ca­pa­rer tout.

Nous étions cen­sés être au­jourd’hui au seuil de l’élec­tion d’un nou­veau pré­sident, de la ré­dac­tion d’une nou­velle Cons­ti­tu­tion en pré­sence d’un Par­le­ment vé­ri­table et de par­tis po­li­tiques res­pon­sables. Nous étions cen­sés avoir un gou­ver­ne­ment qui règle les crises et les pro­blèmes, une au­to­ri­té ju­di­ciaire char­gée de tran­cher les ques­tions en sus­pens, une presse et des mé­dias qui sont conscients de leur res­pon­sa­bi­li­té na­tio­nale pour pro­té­ger la ré­vo­lu­tion. Nous étions cen­sés être à la fin d’une phase et au dé­but d’une autre phase. Nous étions cen­sés pré­sen­ter nos re­mer­cie­ments à l’ar­mée égyp­tienne pour avoir re­mis le pou­voir aux ci­vils pour en­ta­mer une nou­velle étape de construc­tion

Newspapers in French

Newspapers from Egypt

© PressReader. All rights reserved.