« Je re­jette le cli­ché is­lam ver­sus li­ber­té »

Al Ahram Hebdo - - Idées - Propos recueillis par Da­lia Chams

Di­rec­trice de la fon­da­tion Al-ma­wred al-sa­qa­fi (res­source cultu­relle), Basma Al-hus­sei­ny va droit au but en s’at­ta­quant à une culture

qui tend de plus en plus à l’iso­le­ment et au conser­va­tisme. Pour elle, le Fes­ti­val du prin­temps, qui se dé­roule du 20 avril au 16 mai,

est une oc­ca­sion d’ou­ver­ture et de dé­cou­verte.

AL- AH­RAM HEB­DO

Al- Ma­wred

Al-fan mi­dan

Basma Al-hus­sei­ny : Il faut faire la dif­fé­rence entre ces deux évé­ne­ments cultu­rels. Al-fan mi­dan, lan­cé par le col­lec­tif d’ar­tistes in­dé­pen­dants ( Al-ma­wred en fait par­tie) en 2011 au len­de­main de la ré­vo­lu­tion, est une ini­tia­tive po­pu­laire pour se ré­ap­pro­prier la rue, donc il peut se pas­ser par­tout en Egypte, et par­fois de fa­çon très spon­ta­née. Par exemple, des jeunes ont or­ga­ni­sé de ma­nière au­to­nome des ac­ti­vi­tés sous l’in­ti­tu­lé Al-fan mi­dan, dans la ci­té Al-sa­date, à la pé­ri­phé­rie du Caire, et d’autres l’ont éten­du aux hô­pi­taux psy­chia­triques, après sim­ple­ment nous avoir te­nus au cou­rant. L’or­ga­ni­sa­tion est vrai­ment dé­cen­tra­li­sée, et ce­la nous fait énor­mé­ment plai­sir. Mais le fes­ti­val prin­ta­nier d’al- Ma­wred vise plu­tôt à faire connaître d’autres cultures et à dé­cou­vrir des arts de voi­si­nage. Il prend place dans plu­sieurs centres et es­paces cultu­rels, sans cher­cher for­cé­ment à se pro­duire par­tout en Egypte. Nous rê­vons quand même de le te­nir un de ces jours dans tous les pays arabes, mais pour le mo­ment, c’est en­core com­pli­qué. Nous ci­blons la Tu­ni­sie, ce­pen­dant, elle n’est pas en­core en me­sure de nous ac­cueillir. La Li­bye ne dis­pose pas en­core de l’in­fra­struc­ture né­ces­saire, même si plu­sieurs fon­da­tions cultu­relles ont vu le jour ces der­niers temps. C’est un pays qui a beau­coup de po­ten­tia­li­tés pour nous, car il n’y a pra­ti­que­ment rien qui se passe, mis à part quelques rares troupes in­vi­tées par des centres cultu­rels étran­gers par-ci, par-là. Le pu­blic connaît au maxi­mum des ar­tistes eu­ro­péens ou amé­ri­cains. Les jeunes re­tiennent les noms des groupes Un­der­ground, alors que nous ten­tons de leur faire dé­cou­vrir une pro­duc­tion ar­tis­tique de qua­li­té ve­nue de Tur­quie, d’asie Cen­trale, d’afrique Noire, etc. Bref, des choses peu com­mer­ciales qu’ils ne peuvent pas voir à la té­lé­vi­sion. Nous rê­vons d’or­ga­ni­ser pro­chai­ne­ment le fes­ti­val dans 10 villes si­tuées dans 4 pays arabes …

: Vous lan­cez sou­vent à tra­vers la fon­da­tion

des ten­ta­tives de dé­cen­tra­li­sa­tion cultu­relle, avec no­tam­ment la ma­ni­fes­ta­tion men­suelle

(l’art est une place) qui se dé­roule dans les rues de plu­sieurs villes égyp­tiennes, et le Fes­ti­val du prin­temps qui se dé­roule cette an­née, du 20 avril au 16 mai, au Caire, à Alexan­drie, à Mi­nya, à As­siout, à Bey­routh et à Tri­po­li. Comp­tez­vous étendre pro­chai­ne­ment ses ac­ti­vi­tés à toutes les villes d’egypte et du monde arabe ?

— Vous avez choi­si de com­men­cer la pro­gram­ma­tion par des ar­tistes turcs à un mo­ment où, sur le plan po­li­tique, tout le monde parle du mo­dèle turc, et puis vous avez op­té éga­le­ment pour d’autres ar­tistes en pro­ve­nance de l’iran, du Tadjikistan et de Zan­zi­bar. Pour­quoi ? Crai­gnez-vous une is­la­mi­sa­tion de la culture ?

— C’est vrai que nous avons vou­lu pré­ci­sé­ment cette an­née nous fo­ca­li­ser sur des ar­tistes en pro­ve­nance de pays à di­men­sion is­la­mique. Car il y a deux opi­nions aber­rantes qui font mon­naie cou­rante en ce mo­ment. La pre­mière sup­pose que l’ar­ri­vée des cou­rants is­la­mistes au pou­voir si­gni­fie au­to­ma­ti­que­ment contrô­ler l’art ou l’in­ter­dire. Et la se­conde, sou­te­nue sur­tout par les is­la­mistes, af­firme que l’is­lam s’op­pose aux arts de per­for­mance comme le théâtre, la danse ou les concerts mu­si­caux, au­to­ri­sant seule­ment quelques arts vi­suels. Nous vou­lons dé­men­tir ces deux idées en af­fir­mant con­crè­te­ment que même dans les pays gou­ver­nés par les cou­rants is­la­mistes, les ar­tistes conti­nuent à tra­vailler, par­fois dif­fi­ci­le­ment de l’in­té­rieur, mais ils le font. Nous avons es­sayé de faire ve­nir des ar­tistes vi­vant en Iran, mais on nous a dit que c’était im­pos­sible de leur ac­cor­der des vi­sas égyp­tiens. Donc, on a eu re­cours à un groupe an­glo-ira­nien, Ajam, qui pré­sente une mu­sique mo­derne, ba­sée sur la tra­di­tion ira­nienne. De Zan­zi­bar nous pro­vient l’en­semble fé­mi­nin Tau­si (faons), avec des mu­si­ciennes voi­lées qui chantent, etc. Le pays re­pré­sente, en ef­fet, un mé­lange in­tri­gant de cultures asia­tique, afri­caine et arabe. Et du Tadjikistan, très conser­va­teur, nous avons in­vi­té une femme qui chante dé­li­cieu­se­ment. Il n’y a pas de so­cié­té dé­pour­vue d’art, même les plus conser­va­trices.

Je n’aime pas par­ler de l’is­la­mi­sa­tion de l’art, et je re­jette le cli­ché « is­lam ver­sus li­ber­té », le­quel sème in­cons­ciem­ment dans les es­prits une idée très mé­chante. Car à l’ombre de cette op­po­si­tion, les peuples mu­sul­mans n’aban­don­ne­ront pas leur re­li­gion, mais ils fi­ni­ront par lais­ser tom­ber l’art.

Ce­la fait 30 ans que la so­cié­té égyp­tienne de­vient de plus en plus conser­va­trice, un conser­va­tisme qui n’est pas for­cé­ment lié à la re­li­gion. Car un vil­lage à ma­jo­ri­té ch­ré­tienne pour­rait avoir la même ré­ac­tion qu’un autre à la ma­jo­ri­té mu­sul­mane. Les gens in­voquent sou­vent comme rai­son les va­leurs mo­rales et éthiques plu­tôt que re­li­gieuses pour jus­ti­fier leur at­ti­tude. Donc, il y a un cli­mat gé­né­ral peu fa­vo­rable aux li­ber­tés, trou­vant peut-être son ori­gine dans la conjoncture so­cioé­co­no­mique. Les Frères mu­sul­mans en Egypte ré­pètent qu’ils ne vont rien in­ter­dire, mais ils fe­ront en sorte que les gens or­di­naires aient une sen­si­bi­li­té cultu­relle is­la­mique et s’at­taquent eux­mêmes à ce qu’ils jugent cho­quant. Et c’est mon de­voir d’in­ci­ter les gens à dé­fendre les li­ber­tés.

— Vous étiez par­mi un groupe de 5 ges­tion­naires et ac­ti­vistes cultu­rels qui se

Pour le pro­gramme du fes­ti­val, consul­ter la page Ca­len­drier.

sont en­tre­te­nus, le 20 mars der­nier, avec des dé­pu­tés du Par­le­ment et des re­pré­sen­tants du mi­nis­tère de la Culture pour dis­cu­ter d’une nou­velle po­li­tique cultu­relle. Que s’est-il pas­sé au cours de cette ren­contre ?

— Les par­le­men­taires étaient as­sez ré­cep­tifs quant à nos pro­po­si­tions, et nous de­vons nous réunir de nou­veau pour mieux éla­bo­rer nos idées et pré­pa­rer une confé­rence na­tio­nale sur les po­li­tiques cultu­relles, d’ici oc­tobre pro­chain. La ré­forme du mi­nis­tère s’avère un be­soin im­pé­rieux. Et il faut ab­so­lu­ment aug­men­ter la somme de 1,144 mil­liard de L.E., al­louée à la culture (soit 0,2 % du bud­get na­tio­nal).

Nous de­vons lut­ter afin de ré­duire les pré­ro­ga­tives du mi­nis­tère de la Culture ; il ne doit plus te­nir le rôle de pro­duc­teur. Bref, on doit lut­ter pour ar­ra­cher la culture des mains du gou­ver­ne­ment. Nous de­vons éga­le­ment oeu­vrer pour réa­li­ser une cer­taine in­té­gra­tion cultu­relle, car la so­cié­té va dans le sens de l’iso­le­ment cultu­rel … Par­tout dans le monde, il existe des plans d’in­té­gra­tion so­cio­cul­tu­relle mis en ap­pli­ca­tion, ce qui n’est pas le cas en Egypte. En outre, les as­so­cia­tions et col­lec­tifs cultu­rels in­dé­pen­dants n’ont au­cun sta­tut lé­gal en Egypte … Ils sont en­re­gis­trés comme en­tre­prises com­mer­ciales ou as­so­cia­tions dé­pen­dantes du mi­nis­tère des Af­faires so­ciales, ce qui ne cor­res­pond guère à la na­ture de leur tra­vail. Nous de­vons plu­tôt res­sus­ci­ter la loi sur les so­cié­tés d’uti­li­té pu­blique qui était en vi­gueur jus­qu’en 2002, per­met­tant à ces en­ti­tés cultu­relles de tra­vailler sous l’éten­dard des lois.

De­puis 2009, Al-ma­wred tente d’éla­bo­rer des po­li­tiques cultu­relles en Egypte, au Ma­roc, en Al­gé­rie, au Li­ban, en Jor­da­nie, en Tu­ni­sie et en Syrie (notre ac­ti­vi­té là-bas a été sus­pen­due à cause de la ré­vo­lu­tion sy­rienne). Les chan­ge­ments po­li­tiques im­pliquent de nou­velles po­li­tiques cultu­relles, mais jus­qu’ici, les meilleurs ré­sul­tats ob­te­nus étaient au Ma­roc. Car ce pays est do­té d’une in­fra­struc­ture cultu­relle as­sez so­lide, d’une dé­cen­tra­li­sa­tion, de lé­gis­la­tions qui ne li­gotent pas les as­so­cia­tions de la so­cié­té ci­vile

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