Duels et corps à corps

Al Ahram Hebdo - - Arts - Né­vine La­meï

L

Eduo est un élé­ment pri­mor­dial chez le cho­ré­graphe fran­çais Claude Bru­ma­chon. En 1992, il prend la di­rec­tion du Centre cho­ré­gra­phique na­tio­nal de Nantes, fonc­tion qu’il par­tage de­puis 1996, avec Ben­ja­min La­marche, as­sis­tant et dan­seur-clé dans toutes les créa­tions de Bru­ma­chon.

Pra­ti­que­ment, l’en­semble des cho­ré­gra­phies de Bru­ma­chon a été créé en col­la­bo­ra­tion avec La­marche. Bru­ma­chon et La­marche viennent de don­ner au théâtre Gom­hou­riya, au centre-ville cai­rote, un spec­tacle in­ti­tu- lé Les Duos.

La ren­contre de Bru­ma­chon et La­marche re­monte à 1981. De­puis, ils sont par­tis à la re­cherche d’un monde nou­veau créé par le corps dan­sant. « N’ap­par­te­nant pas à une école par­ti­cu­lière et n’en re­fu­sant au­cune, Ben­ja­min et moi, nous par­ta­geons une éner­gie com­mune. Avec notre pre­mière com­pa­gnie les Rixes, en 1984, nous n’étions in­té­res­sés ni par l’im­pro­vi­sa­tion, ni par les dé­marches concep­tuelles. Nous vou­lions in­ven­ter une écri­ture cho­ré­gra­phique sty­li­sée, vé­hé­mente et pas­sion­nelle. Un geste acé­ré, vif et une ten­dresse tour­men­tée. Notre pièce ma­jeure créée en 1989, c’est Texane. Un suc­cès re­nou­ve­lé 7 ans plus tard avec Icare » , se sou­vient Bru­ma­chon qui s’ap­puie sur cette re­la­tion qui l’em­porte, lui et l’autre, dans la conni­vence du corps à corps qui par­court la scène.

Au théâtre Gom­hou­riya, Bru­ma­chon et La­marche ont pré­sen­té leur spec­tacle avec quatre in­ter­prètes-dan­seurs, membres de l’équipe per­ma­nente du Centre cho­ré­gra­phique de Nantes : Elisabetta Ga­re­ri, Lise Fas­sier, Ju­lien Gros­va­let et Ste­ven Mo­tard. Les corps sculp­tu­raux des dan­seurs dans Les Duos, entre rythmes ac­cé­lé­rés puis ra­len­tis, entre chauds et froids et sous une lu­mière si­gnée Oli­vier Tessier, té­moignent du ni­veau d’exi­gence phy­sique, mais aus­si de la for­ma­tion de Claude Bru­ma­chon.

An­cien élève des beaux-arts, il s’ins­pire aus­si bien des pein­tures de Mi­chel- Ange, de Fran­cis Ba­con ou de la sculp­ture de Bour­delle pour les dé­cors chan­geant à chaque nou­veau duo sur scène. Ba­roque, le tra­vail de Bru­ma­chon conjugue les in­fluences : le théâtre de la cruau­té d’ar­taud, le nô (style tra­di­tion­nel théâ­tral ja­po­nais) et l’ex­pres­sion­nisme. Une ma­nière de par­ta­ger avec le spec­ta­teur, rêve, dé­sir et dé­lice.

Six dan­seurs pré­sentent dix duos, ou dix his­toires de corps er­rants et re­belles, dans les­quelles sont re­tra­cés la ten­dresse et le dé­chi­re­ment, la cha­leur et le dé­sir, la vi­va­ci­té des luttes du corps à corps. Des duos qui en « pas de deux » éveillent la cu­rio­si­té et la sen­si­bi­li­té du pu­blic à la danse, l’art de vie et de l’ex­tase.

Dans cette suc­ces­sion de duos dans les­quels on se voit, on se noie et on vit, le spec­ta­teur est in­vi­té à re­tra­cer le dé­fi­le­ment du temps cho­ré­gra­phique de Bru­ma­chon-la­marche, de 1988 à nos jours. Et ce, à tra­vers des ex­traits d’un en­semble de leurs 70 cho­ré­gra­phies, no­tam­ment Fauves (1991). La phi­lo­so­phie de Fauves, avec l’« ani­ma­li­té ins­tinc­tive » de ses in­ter­prètes, s’al­lie à la pen­sée du corps dans des étreintes où sen­sua­li­té et sexua­li­té s’en­tre­mêlent.

Geste et es­pace s’unissent. Le Té­moin (2002) est un hom­mage à Kaf­ka. Ar­mide et Re­naud (2011) est une créa­tion au­tour des tra­gé­dies grecques. Pho­bos (2007) porte sur la ter­reur de l’en­fer­me­ment. « J’aime les per­for­mances qui sus­citent des sen­ti­ments ex­trêmes. Vi­sible dans les peaux, li­sible dans le corps à corps sai­sis­sant et fa­rouche, le Mi­no­taure est à l’image d’un écor­ché vif qui vole et s’en­vole dans la vi­tesse d’un ins­tant dé­ro­bé. Le monde est cannibale, il faut en­trer en ré­sis­tance ! », af­firme Bru­ma­chon qui choi­sit d’ha­bi­tude de col­la­bo­rer en duo avec La­marche, dans Em­bra­sés (créa­tion 1999), sous une mu­sique si­gnée Bru­no Billau­deau.

Dès leur en­trée sur scène, le duo d’em­bra­sés im­pres­sionne et se fait cher­cheur de mou­ve­ments poé­tiques et éner­giques. Une ma­nière de créer une danse tour à tour éner­gique et tour­men­tée, ly­rique et pas­sion­née, éle­vée et romantique, puis ter­restre et lourde de sens. Tan­tôt les corps s’en­lacent, tan­tôt ils s’en­tre­choquent, pour pro­duire une danse de ma­tière, fra­gile comme le verre, bouillon­nante d’érup­tions vol­ca­niques qui en­chaînent ra­pi­de­ment des sé­quences de mou­ve­ments tran­chés, acé­rés, dé­cou­pant le corps et l’es­pace.

« Notre ob­jec­tif, c’est le corps à corps. Ce­la per­met de mieux ap­pré­hen­der ces no­tions d’éner­gie, de l’in­té­rieur vers l’ex­té­rieur et de l’autre à soi-même. Un tra­vail de groupe, de duo-duel et de par­tage qui donne à la ma­tière de l’éner­gie. Ener­gies fluides, épaisses, co­ton­neuses, lé­gères à celles que nous qua­li­fions d’ai­guës, ar­rê­tées, dé­chi­rées », lance Bru­ma­chon qui se pré­pare avec sa com­pa­gnie au pro­chain spec­tacle, au mu­sée La Bour­delle, à Pa­ris

Bru­ma­chon et Ga­re­ri dans Fauves.

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