Ecrire, la seule échap­pa­toire

Al Ahram Hebdo - - Livres - Ra­nia Has­sa­nein

ITI­NÉ­RAIRE . Le der­nier ro­man de Ez­zed­din Chou­kri Fi­sher, Etreinte sur le pont de Brook­lyn, dé­voile non seule­ment un écri­vain sé­lec­tion­né deux fois pour le prix Boo­ker du ro­man arabe, mais aus­si un di­plo­mate aux idées sor­tant des sen­tiers bat­tus pour mettre en cause, na­tu­rel­le­ment, le sys­tème.

EZ­ZED­DIN ne cesse de sur­prendre. Tant par ses ex­ploits lit­té­raires que par son iti­né­raire pro­fes­sion­nel par­ti­cu­lier. Le der­nier en date est un ré­cit pu­blié en épi­sodes ac­tuel­le­ment dans le jour­nal Al-tah­rir, in­ti­tu­lé Ba­wa­bat al-kho­roug : Res­sa­let Ali al­mou­faa­ma bi bah­ga gheir mo­ta­wa­qea (le por­tail de la sor­tie : la lettre de Ali com­blée d’une joie in­at­ten­due). Le ro­man­cier avoue qu’il achève son ré­cit si­mul­ta­né­ment avec sa pu­bli­ca­tion. Une ex­pé­rience rare qui dé­voile une au­dace de Fi­sher qui aime vivre l’aven­ture ar­tis­tique, celle d’écrire à chaud sans avoir l’oc­ca­sion de mo­di­fier à son ro­man. L’his­toire tourne au­tour d’un vieil homme ma­lade, ago­ni­sant, à qui il ne reste que quelques heures pour écrire une lettre à son fils lui dé­voi­lant d’im­por­tants se­crets. Elle se si­tue dans la pé­riode entre 1991 jus­qu’à 2020. Donc, elle parle du proche ave­nir tour­men­té de l’egypte qui sus­cite beau­coup de ques­tions. De même, elle donne des in­dices sur les dif­fé­rentes pos­si­bi­li­tés de sor­tir des pro­blèmes de l’egypte ac­tuelle.

Son der­nier ro­man pu­blié fut Enaq eind guesr Brook­lyn, aux édi­tions Al-aïn en 2011, (étreinte sur le pont de Brook­lyn) et qui a connu un grand suc­cès. Et même si ce ro­man, can­di­dat du prix Boo­ker du ro­man arabe cette an­née, fut de­van­cé par ce­lui de Ra­bie Ga­ber Les Druzes de Bel­grade (voir l’heb­do no916), il a pour­tant fait cou­ler beau­coup d’encre. Puisque ce

CHOU­KRI

n’est pas le seul ro­man de Ez­zed­din Chou­kri Fi­sher nom­mé pour ce même prix. Ghor­fat al-en­aya al-mou­ra­ka­za (chambre des soins in­ten­sifs), pu­blié en 2008, l’a éga­le­ment été mais dans la longue liste en 2009.

L’émi­gra­tion, l’exil, le dé­mé­na­ge­ment conti­nuel, l’iden­ti­té, la re­cherche du soi et sur­tout la confron­ta­tion Orient/oc­ci­dent sont les su­jets pré­do­mi­nants dans les ro­mans, mais aus­si les ar­ticles si­gnés par Chou­kri Fi­sher. « Les mondes des per­son­nages sont en­tre­mê­lés, ils ne peuvent pas être sé­pa­rés. Ceux qui vivent en Amé­rique portent au fond d’eux-mêmes leur ville na­tale. C’est le per­son­nage émi­gré qui in­vente lui-même les en­traves de la non- in­té­gra­tion dans la nou­velle so­cié­té. Il re­fuse d’y adhé­rer pro­pre­ment », sou­ligne Chou­kri Fi­sher.

Etreinte sur le pont de Brook­lyn est un exemple fla­grant de cette image de la non-ap­par­te­nance. C’est le ro­man par ex­cel­lence de la mul­ti­pli­ci­té des voix. Chaque cha­pitre ra­conte l’his­toire d’un per­son­nage, des per­son­nages liés par la pa­ren­té, le lien d’ami­tié ou la re­la­tion de tra­vail, mais n’em­pêche que le lec­teur sent qu’ils sont fa­ta­le­ment sé­pa­rés les uns des autres.

Il s’agit d’un vieil his­to­rien égyp­tien de re­nom, Dar­wish, émi­gré aux EtatsU­nis de­puis très long­temps. Ma­lade du can­cer, il es­père ren­con­trer tous ses proches égyp­tiens émi­grés comme lui en Amé­rique. Il les in­vite tous à l’an­ni­ver­saire de sa pe­tite-fille Sal­ma. Mais le lec­teur qui est en train de dé­cou­vrir le des­tin de cha­cun de ses in­vi­tés s’aper­çoit que per­sonne ne réus­sit à at­teindre l’an­ni­ver­saire pré­vu, comme suite à ses propres cir­cons­tances. Même Sal­ma est vic­time au der­nier cha­pitre d’un ac­ci­dent dou­lou­reux à la gare fer­ro­viaire, lais­sant le lec­teur désem­pa­ré, se de­man­dant si elle est morte ou sim­ple­ment bles­sée. Se­ra-t-elle sau­vée ou mour­rat-elle loin de sa terre na­tale ?

« C’est le jeu que je construis avec le lec­teur. Je le laisse par­ti­ci­per à l’écri­ture du ro­man et à sa créa­tion. C’est une fa­çon de dé­cou­vrir comment le lec­teur ana­lyse les per­son­nages et leur monde avec sa per­cep­tion per­son­nelle des évé­ne­ments. C’est pour ce­la que le ro­man a connu plu­sieurs lec­tures par les cri­tiques, sur­tout sa fin », nous dé­voile Ez­zed­din.

Elo­quence ar­ti­fi­cielle

L’écri­ture du ro­man­cier est tou­jours simple, di­recte et pro­fonde. Elle s’éloigne de l’élo­quence ar­ti­fi­cielle pour être in­for­ma­tive et proche de l’écri­ture do­cu­men­taire. Les per­son­nages sont par la suite tour­men­tés, in­stables et in­cer­tains. Cette langue re­flète le ca­rac­tère du ro­man­cier et les postes qu’il a oc­cu­pés comme po­li­ti­cien et cher­cheur. Il ne donne ja­mais de so­lu­tions ni de conseils. Pour­tant, il se dis­si­mule der­rière ses per­son­nages, les lais­sant agir et dé­ci­der li­bre­ment.

Car en fin de compte le por­trait que fait Ez­zed­din Chou­kri Fi­sher reste ori­gi­nal, voire unique en son genre, rap­pe­lant la tra­jec­toire de di­plo­ma­teé­cri­vain d’un grand homme tel Yé­hia Ha­q­qi. Agé de près de 45 ans, Chou­kri Fi­sher est ro­man­cier mais sur­tout po­li­ti­cien. Professeur de sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té amé­ri­caine du Caire (AUC), il y tra­vaillait jus­qu’en 2007. Il a oc­cu­pé les postes de pre­mier se­cré­taire à l’am­bas­sade d’egypte en Is­raël en 1999 pen­dant 2 ans, en­suite à Jé­ru­sa­lem jus­qu’en 2004, puis au Sou­dan pour une an­née et fi­na­le­ment il a été conseillé au bu­reau du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères jus­qu’en 2007. Puis d’un coup, il prend une dé­ci­sion : quit­ter le champ di­plo­ma­tique pour écrire. Juste écrire et en­sei­gner.

Il a sa­cri­fié éga­le­ment son poste de se­cré­taire gé­né­ral du Conseil su­prême de la culture qu’il a oc­cu­pé après la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier 2011, au­quel il ne se­ra res­té que 4 mois. « Les or­ga­ni­sa­tions cultu­relles de l’etat sont pé­ri­mées. Le rôle de l’etat dans le monde en­tier est au­jourd’hui très ré­duit. Il ne peut pas avoir le mo­no­pole de la créa­ti­vi­té cultu­relle. Son rôle doit se li­mi­ter au sou­tien et au sup­port du champ cultu­rel », af­firme Ez­zed­din Chou­kri Fi­sher. Ac­ca­blé par le mode de ges­tion de cet or­ga­nisme cultu­rel et ses en­ti­tés si­mi­laires, il es­time que les fon­de­ments es­sen­tiels de toute ré­forme n’existent pas. « J’ai pré­fé­ré me li­bé­rer tout de suite et re­prendre le fau­teuil de l’écri­ture et de l’en­sei­gne­ment », conclut-il

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