Un re­ma­nie­ment sans grande va­leur

Al Ahram Hebdo - - Egypte - Ola Ham­di

PO­LI­TIQUE . Le Conseil Su­prême des Forces Ar­mées (CSFA) a pro­cé­dé cette se­maine à un re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel li­mi­té du ca­bi­net Gan­zou­ri. Un geste qui vise avant tout à apai­ser la ten­sion avec les Frères mu­sul

mans qui ré­cla­maient le dé­part de l’an­cien pre­mier mi­nistre.

CE­LA FAI­SAIT plu­sieurs se­maines dé­jà que le tor­chon brû­lait entre le gou­ver­ne­ment de tran­si­tion de Ka­mal Al-gan­zou­ri, nom­mé en no­vembre 2011, et le Par­le­ment do­mi­né par les Frères mu­sul­mans. Les Frères, qui dé­tiennent près de la moi­tié des sièges à l’as­sem­blée du peuple, ont de­man­dé à plu­sieurs re­prises au Conseil mi­li­taire de li­mo­ger le ca­bi­net Gan­zou­ri et de les lais­ser for­mer un gou­ver­ne­ment ca­pable de « ré­gler les crises suc­ces­sives aux­quelles l’egypte est confron­tée ». Une de­mande qui s’est heur­tée ce­pen­dant au re­fus du CSFA. Mais en pro­cé­dant cette se­maine à un re­ma­nie­ment li­mi­té, le CSFA a vou­lu sur­tout ré­duire la ten­sion et faire un geste en­vers la confré­rie. Quatre nou­veaux mi­nistres ont été nom­més au sein du gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri. Un re­ma­nie­ment li­mi­té alors que les Frères ré­cla­maient des chan­ge­ments en pro­fon­deur. Les chan­ge­ments concernent les mi­nis­tères de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, de la Culture, du Tra­vail et de l’im­mi­gra­tion, et en­fin des Af­faires par­le­men­taires. Les nou­veaux ti­tu­laires, res­pec­ti­ve­ment Mo­ha­mad Ab­del-ha­mid Al-na­char, Mo­ha­mad Sa­ber Arab, Re­faat Mo­ha­mad Has­san et Amr Mo­ha­mad Sa­lem, sont des tech­no­crates ou des uni­ver­si­taires, sans af­fi­lia­tion par­ti­sane par­ti­cu­lière. Ils ont prê­té ser­ment de­vant la plus haute au­to­ri­té de l’etat, le ma­ré- chal Mo­ha­mad Hus­sein Tan­ta­wi, chef du CSFA.

Le re­ma­nie­ment in­ter­vient à quelques jours de l’élec­tion pré­si­den­tielle, dont le pre­mier tour est pré­vu les 23 et 24 mai cou­rant. Frus­trés de ne pas pou­voir gou­ver­ner alors qu’ils dé­tiennent le pou­voir lé­gis­la­tif, les Frères mu­sul­mans étaient en­trés en conflit avec le ca­bi­net Gan­zou­ri qu’ils ac­cu­saient d’in­com­pé­tence. « La ten­sion entre la confré­rie et le CSFA au su­jet du gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri avait at­teint son comble. Ce re­ma­nie­ment li­mi­té est, en fait, une so­lu­tion pour le CSFA. Tout en fai­sant un geste en di­rec­tion des Frères, le CSFA main­tient le gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri et ne perd pas la face », ex­plique Emad Gad, cher­cheur au Centre des Etudes Po­li­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’al- Ah­ram. Se­lon lui, les Frères et l’ar­mée ont pro­ba­ble­ment conclu un ac­cord pour « lais­ser pas­ser » cette crise.

« Au­cun sens »

Pour­tant, les Frères, qui ré­cla­maient des chan­ge­ments en pro­fon­deur, cri­tiquent le re­ma­nie­ment. « Ce re­ma­nie­ment n’a au­cun sens. Il est de pure forme. Le chan­ge­ment au­rait dû tou­cher des mi­nis­tères im­por­tants comme l’in­té­rieur, le Pé­trole et les Af­faires étran­gères. L’egypte a ré­cem­ment connu une sé­rie de crises, et la res­pon­sa­bi­li­té in­combe à ces mi­nis­tères en par­ti­cu­lier », ex­plique Mo­ha­mad Al-bél­ta­gui, dé­pu­té des Frères mu­sul­mans et membre du bu­reau po­li­tique du Par­ti Li­ber­té et Jus­tice (PLJ), bras po­li­tique de la confré­rie. Le gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri doit en prin­cipe res­ter en fonc­tion jus­qu’à la for­ma­tion d’un nou­veau gou­ver­ne­ment par le pré­sident de la Ré­pu­blique qui se­ra élu les 23 et 24 mai. Pour pro­tes­ter contre le main­tien du gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri, les Frères avaient sus­pen­du les séances de l’as­sem­blée du peuple pen­dant une se­maine. Et lorsque le CSFA a convo­qué une réunion des par­tis po­li­tiques pour dis­cu­ter des dé­ve­lop­pe­ments sur la scène, les Frères se sont abs­te­nus. Ce­pen­dant, après le re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel de cette se­maine, les dé­pu­tés des Frères semblent avoir mo­dé­ré leur at­ti­tude. Ils ont trans­for­mé les in­ter­pel­la­tions pré­sen­tées au gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri en simples in­ter­ro­ga­tions, ce qui laisse à croire qu’ils sont sa­tis­faits. Pour­tant, Al-bél­ta­gui nie ce fait. « Nous avons ju­gé que le CSFA ne fe­ra pas les chan­ge­ments que nous dé­si­rons et avons dé­ci­dé de consi­dé­rer ce gou­ver­ne­ment comme un gou­ver­ne­ment pour ex­pé­dier les af­faires cou­rantes. Nous n’avons pas vou­lu perdre beau­coup de temps, car le Par­le­ment est très oc­cu­pé », jus­ti­fie-t-il. Ce­pen­dant, se­lon Emad Gad, il est clair que les Frères sont sa­tis­faits de ce re­ma­nie­ment. « En réa­li­té, les Frères sa­vaient que le CSFA ne fe­rait pas de grands chan­ge­ments. Ce qui les in­té­res­sait c’est de ne pas perdre la face et pa­raître ri­di­cules de­vant l’opi- nion pu­blique après tout ce ta­page qu’ils ont fait pen­dant des mois au su­jet du ca­bi­net Gan­zou­ri. C’est pour­quoi ils disent ne pas être d’ac­cord avec ce re­ma­nie­ment », pense l’ana­lyste. Ga­mal Zah­rane, professeur de sciences po­li­tiques à l’uni­ver­si­té du Ca­nal de Suez, pense que ce re­ma­nie­ment n’a au­cune va­leur vé­ri­table. « C’est un geste sym­bo­lique du CSFA pour per­mettre aux Frères mu­sul­mans de gar­der la face. Tout le monde sait que les quatre mi­nistres nom­més en ver­tu de ce re­ma­nie­ment ne res­te­ront en poste que quelques se­maines et n’ap­por­te­ront au­cun chan­ge­ment vé­ri­table », ex­plique Zah­rane. Et d’ajou­ter : « Les Frères mu­sul­mans ont prou­vé en réa­li­té qu’ils ont échoué dans leur ten­ta­tive de prendre les rênes du gou­ver­ne­ment. Ils ont fait beau­coup de bruit pour rien ».

Na­bil Za­ki, du par­ti du Ras­sem­ble­ment unio­niste pro­gres­siste (UPI), gauche, a un tout autre avis. Se­lon lui, ce re­ma­nie­ment est une grave er­reur du Conseil mi­li­taire. « En pro­cé­dant à ce re­ma­nie­ment, l’ar­mée a cé­dé aux pres­sions de la confré­rie, même si le re­ma­nie­ment n’a pas de va­leur réelle et que son ob­jec­tif est fi­na­le­ment de sau­ver la face des Frères », as­sure Za­ki. Et d’ajou­ter : « Les Frères ont réus­si à im­po­ser leur vue face aux mi­li­taires. C’est un très mau­vais signe. Per­sonne n’est convain­cu par ce re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel ».

Les Frères mu­sul­mans avaient, au dé­but de la phase tran­si­toire, mé­na­gé les mi­li­taires qui di­rigent le pays de­puis la chute de l’an­cien pré­sident Hos­ni Mou­ba­rak en fé­vrier 2011, pour évi­ter de com­pro­mettre leur plan vi­sant à prendre gra­duel­le­ment le pou­voir. Ce­pen­dant, des di­ver­gences n’ont pas tar­dé à ap­pa­raître entre la confré­rie et le CSFA, et qui ont at­teint leur comble lorsque la Haute Com­mis­sion Elec­to­rale (HCE) a re­je­té la can­di­da­ture à l’élec­tion pré­si­den­tielle du fi­nan­cier et cadre des Frères, Khaï­rat AlC­ha­ter. Le gou­ver­ne­ment Gan­zou­ri était l’autre grand su­jet de dis­corde. Les mi­li­taires ont pro­mis de quit­ter le pou­voir d’ici la fin du mois de juin, une fois le nou­veau chef de l’etat élu

Les nou­veaux mi­nistres, des tech­no­crates ou des uni­ver­si­taires, ont prê­té ser­ment de­vant le ma­ré­chal Tan­ta­wi.

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