Vive la li­ber­té !

Al Ahram Hebdo - - Arts - La­miaa Al-sa­da­ty

PAS de créa­ti­vi­té sans li­ber­té d’ex­pres­sion. Le constat est af­fir­mé et ap­prou­vé. La ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier en est la preuve. Sa pre­mière étin­celle ne re­cher­chai­telle pas la li­ber­té ? Il de­vient alors nor­mal qu’un an après, l’ex­po­si­tion gé­né­rale s’or­ga­nise sous l’éti­quette « Li­ber­té de créa­tion ». « La li­ber­té et la créa­ti­vi­té ne peuvent pas être dis­so­ciées. La li­ber­té est en soi une créa­ti­vi­té so­ciale dans un sens qui va avec la culture, le patrimoine et les prin­cipes d’une so­cié­té don­née. Et, la créa­ti­vi­té ne pour­rait ja­mais exis­ter en de­hors d’une so­cié­té libre » , ex­plique Sa­lah Al-me­li­gui, chef du sec­teur des arts plas­tiques.

La ques­tion qui se pose par la force des choses est la sui­vante : A quel point l’ex­po­si­tion gé­né­rale a-telle réus­si à mettre en lu­mière ces deux concepts ? « La pro­duc­tion des ar­tistes égyp­tiens se dis­tingue tou­jours par une grande li­ber­té, contrô­lée par la conscience de l’ar­tiste, fai­sant la dif­fé­rence entre la va­leur et la non-va­leur, le bien et le mal » , in­dique Ta­req AlKou­my, com­mis­saire gé­né­ral de l’ex­po­si­tion. Pour­tant, de nom­breux cri­tiques et ar­tistes ex­priment leur in­sa­tis­fac­tion, si­non leur dé­cep­tion vis-à-vis de cette édi­tion. Et, ils ont par­fai­te­ment rai­son.

D’abord qui dit li­ber­té, dit créa­ti­vi­té et dit né­ces­sai­re­ment ori­gi­na­li­té. Or, un aper­çu gé­né­ral de l’ex­po­si­tion nous dé­voile qu’une bonne par­tie des oeuvres ap­par­tient à l’éven­tail des formes clas­siques, à l’ins­tar de la sculp­ture et de la pein­ture. L’ab­sence to­tale des formes mo­dernes est fla­grante à l’ex­cep­tion peut-être de deux vi­déos, et en plus les écrans sont éteints !

Cer­tains ar­tistes cri­tiquent l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­po­si­tion et se rap­pellent même l’ar­tiste dé­funt Ah­mad Fouad Sé­lim, qui s’oc­cu­pait du moindre dé­tail afin de par­ve­nir à mettre en place une ex­po­si­tion at­trayante et donc réus­sie. « Il pa­raît que les pro­fes­seurs d’art ain­si que les hauts fonc­tion­naires ont ré­ser­vé les places dis­tin­guées pour ex­po­ser leurs propres oeuvres », pré­cise l’am­bas­sa­deur Yous­ri Al-kwei­di, l’un des par­ti­ci­pants. « On a es­sayé de mettre l’ac­cent sur les oeuvres des jeunes et de ne plus réunir les oeuvres des grands ar­tistes dans des salles à part. Par exemple, l’oeuvre de Hend Al-fa­la­fly (une jeune peintre) est pla­cée à cô­té de l’oeuvre de Zei­nab Al-sé­gui­ni (peintre confir­mée des an­nées 1960), Ré­da Ab­del-rah­man (de la gé­né­ra­tion moyenne) côte à côte avec Es­mat Da­wes­ta­chi (aus­si grand nom de la pein­ture), etc. » , se dé­fend AlKou­my. Et d’ajou­ter : « En vue de ra­jou­ter plus de dy­na­misme, on a dé­ci­dé de ne pas ras­sem­bler les oeuvres ap­par­te­nant à la même école dans une même salle : dans un même es­pace, on trouve de l’abs­trait et du clas­sique. Cer­taines oeuvres sont réunies dans la même salle parce qu’elles ont le même es­prit. Par exemple, la pein­ture de Farid Fa­del, Jé­sus, est pla­cée près de l’ins­tal­la­tion du ca­davre de Né­vine Far­gha­ly et de la pein­ture d’achraf AlMag­doub sur Nas­ser, Mar­tin Lu­ther et Sa­date ». Tou­te­fois, cer­tains ar­tistes af­firment que le Sa­lon des jeunes, te­nu il y a quelques mois, dé­bor­dait beau­coup plus d’éner­gie et de vi­va­ci­té.

Les jeunes l’em­portent

Il semble que, mal­gré la par­ti­ci­pa­tion de quelques grands noms tels Gaz­bia Sir­ry, Zei­nab AlSé­gui­ni, Ram­zy Mos­ta­pha, Fa­rouq Wah­ba, et d’autres. ce sont les jeunes ta­lents qui captent plus l’at­ten­tion. Ils traitent leurs su­jets avec plus de li­ber­té, d’au­dace et d’ori­gi­na­li­té. A titre d’exemple, Né­vine Far­gha­ly met en scène via son ins­tal­la­tion une sculp­ture faite de plaques mé­tal­liques sous forme d’un ca­davre al­lon­gé par terre dans une salle obs­cure. Au pla­fond est fixé un cy­lindre tour­nant au­quel sont sus­pen­dues des ma­quettes d’oi­seaux dont l’ombre se re­flète sur les murs sous l’ef­fet de l’éclai­rage. Un ar­ran­ge­ment créa­tif et in­tel­li­gent qui a sa propre dy­na­mique.

Une autre oeuvre à sa­luer, celle de Ali Saïd. Com­po­sée de trois par- ties, cette pein­ture in­carne l’at­taque des sol­dats ar­més contre un groupe de pauvres. Equi­li­brées du point de vue masse / es­pace, les lignes et struc­tures géo­mé­triques de cette oeuvre rap­pellent en grande par­tie le style de Pi­cas­so.

Les deux pein­tures de Hend Has­san Al-fa­la­fly re­flètent le ta­lent d’une ar­tiste qui sait ma­ni­pu­ler ses ou­tils et ex­pri­mer avec lu­ci­di­té ses pen­sées. Dans les deux pein­tures, il s’agit d’un corps cou­ché dont on ne voit que les mains et les pieds dans un sens in­verse. A gauche, une main porte un verre de thé, ses re­flets sou­lignent le mou­ve­ment. Sur l’autre pein­ture, la quan­ti­té de thé dans le verre di­mi­nue, ses re­flets se des­sinent aux cô­tés des mains et des pieds comme pour mar­quer l’am­pleur du mou­ve­ment. Ce jeu mou­ve­ment / iner­tie est ac­cen­tué éga­le­ment par les cou­leurs sur un ar­rière-plan cra­moi­si. Les corps, sur les deux pein­tures, sont en noir et blanc, avec quelques touches jau­nâtres.

Mal­heu­reu­se­ment, ces oeuvres sont dé­pour­vues de dé­tails concer­nant leurs di­men­sions ou les ma­té­riaux em­ployés. En outre, elles sont dis­per­sées au Pa­lais des arts, au syn­di­cat des Arts plas­tiques et au mu­sée Mah­moud Mo­kh­tar. Au­cune pan­carte ne si­gnale au ter­rain de l’opé­ra ou dans les rues l’or­ga­ni­sa­tion d’un tel évé­ne­ment, à l’ex­cep­tion d’une seule af­fiche sur la fa­çade du Pa­lais des arts et une autre sur la fa­çade du mu­sée Mo­kh­tar. Elles sont à peine re­mar­quées. Dix jours après l’inau­gu­ra­tion, le ca­ta­logue n’est pas en­core im­pri­mé !

Bref, les pro­blèmes de cette édi­tion com­mencent par le ni­veau ar­tis­tique des oeuvres sé­lec­tion­nées et s’étendent à d’autres re­la­tifs à l’or­ga­ni­sa­tion et l’ad­mi­nis­tra­tion. Une fois la vi­site ache­vée, la ré­ponse à la ques­tion reste en sus­pens : C’est quoi la li­ber­té ? C’est quoi la créa­ti­vi­té ? « Ex­pli­quer la li­ber­té c’est la dé­truire » , Kant l’avait bien dit

Hend Has­san Al-fa­la­fly pos­sède ses ou­tils.

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