Ha­med Ab­dal­la, un peintre de l'uni­ver­sel

Al Ahram Hebdo - - Livres - Re­trou­vailles, 1980. Acrylique sur pa­pier. So­heir Fah­mi

« Ma règle prin­ci­pale — comme l’ar­tiste orien­tal — est de peindre la na­ture telle que je la vois dans mon es­prit, et non pas telle qu’elle pa­raît à l’oeil ». Cette ci­ta­tion qui ouvre le livre donne le ton de tout ce qu’on li­ra dans les pages qui sui­vront. Ce très beau livre sur Ha­med Ab­dal­la, pa­ru aux édi­tions Al-Ba­cha­ri, don­ne­ra lieu à plu­sieurs évé­ne­ments en Egypte et ailleurs.

Ha­med Ab­dal­la, qui a écrit cette ré­flexion en 1960, ré­sume son par­cours et se pose aux confins des ci­vi­li­sa­tions. Tout en vi­vant au Da­ne­mark et en France, et tout en pui­sant dans toutes les cultures du monde, il a su com­prendre et pui­ser en lui le pro­lon­ge­ment des ci­vi­li­sa­tions pha­rao­nique, copte et arabe, pour créer son propre style, pro­fon­dé­ment et au­then­ti­que­ment égyp­tien et orien­tal.

Cet ar­tiste, fils de fel­lahs pauvres de la Moyenne-Egypte de So­hag qui se sont ins­tal­lés à Ma­nial Al-Ro­da au Caire, ne s’est ja­mais cou­pé de ses ra­cines. Pas­sion­né par les pe­tites gens qui peu­plaient les ca­fés de Ro­da où l’ar­tiste ai­mait s’ins­tal­ler, il gar­de­ra en­vers elles une fi­dé­li­té à toute épreuve en dé­pit de ses pé­riples à l’étran­ger. Sa pein­ture, dont les planches abondent au fil des pages étayées de ré­flexions de nom­breux cri­tiques, en est l’exemple, sans oublier ses ré­flexions phi­lo­so­phiques sur l’art et le monde.

Pein­tures et ci­ta­tions étayent les pages tan­dis que le texte de Rou­la El Zein tisse la fresque de cet ar­tiste qui n’a ja­mais ces­sé d’évo­luer et de se for­ger ce style. Un style qui, tout en étant d’avant-garde, reste très pro­fon­dé­ment orien­tal, is­su de tous les mondes pha­rao­nique, copte et folk­lo­rique tou­jours très pré­sents.

Dons et ré­bel­lion

Cons­cient des dons de son fils, le père de Ha­med Ab­dal­la a vou­lu en faire un ar­ti­san so­phis­ti­qué. Ha­med s’ins­crit aux arts ap­pli­qués. Très vite, sa na­ture pro­fon­dé­ment in­dé­pen­dante prend le des­sus. Arrive son pre­mier clash avec son pro­fes­seur d’art, qui in­siste à lui faire co­pier des oi­seaux. Il se re­belle face au style hi­deux de son pro­fes­seur qui le pu­nit en le for­çant à des­si­ner des sa­bots et des pan­toufles que Ha­med pré­fère ce­pen­dant de loin aux oi­seaux sans âme qu’il lui fal­lait peindre. Ha­med es­saye en­suite de s’ins­crire aux beaux-arts, mais en vain. Il fait une ren­contre dé­ci­sive avec un nom­mé Ya­na­ka­kis, Egyp­tien d’ori­gine grecque, marchand d’éponge et mi­li­tant de gauche qui l’aide à s’ou­vrir sur le plan po­li­tique et cultu­rel. Il ne ces­se­ra dès lors de s’in­té­res­ser au monde ex­té­rieur.

La si­tua­tion po­li­tique de l’Egypte ne se­ra ja­mais ab­sente de son monde. Les évé­ne­ments ou­vriers, la na­tio­na­li­sa­tion du Ca­nal de Suez, la dé­faite de 1967, la mort de Nas­ser et les ac­cords de Camp Da­vid, pour ne ci­ter que ceux-là : tout se­ra re­pris dans sa pein­ture dans un style où lettres, mots et cal­li­gra­phie peuplent l’es­pace de la fresque, pour créer avec eux, et à par­tir d’eux, des mondes qui dia­loguent et in­ter­fèrent.

Ce livre qui le ra­conte re­prend la même idée : les textes en fran­çais, en an­glais, et sur­tout en arabe dans leur monde cal­li­gra­phique à la spé­ci­fi­ci­té propre, dia­loguent pour nous pré­sen­ter cet ar­tiste qui, au-de­là de ses ra­cines orien­tales, a su de­ve­nir au­then­ti­que­ment uni­ver­sel.

Le livre, dont la di­rec­tion édi­to­riale est su­per­vi­sée par Ka­rim Fran­cis, Kirs­ten Ab­dal­la, la femme du peintre, et Sa­mir Ab­dal­la, le fils, et sous la di­rec­tion ar­tis­tique de Khé­ri­dine Ma­brouk, se re­ferme sur ses tré­sors qui ne font que nous in­ci­ter à en vou­loir plus et à plus contem­pler les oeuvres de Ha­med Ab­dal­la. Une ex­po­si­tion sur Ha­med Ab­dal­la a ac­tuel­le­ment lieu à l’Opé­ra du Caire

L’oeil de l’es­prit : Ha­med Ab­dal­la. Edi­tions Al-Ba­cha­ri, 2014.

25 toiles de Ha­med Ab­dal­lah sont ex­po­sées au Musée d’art mo­derne à l’Opé­ra du Caire. Jus­qu’au 2 mars, de 17h à 21h.

Sou­lève-toi, 1982. Po­choir et aé­ro­sol sur pa­pier.

Li­ber­té, 1970. Acrylique sur pa­pier et toile.

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