Le No­bel de la paix pour Na­dia Mu­rad et De­nis Muk­wege

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Le doc­teur con­go­lais De­nis Muk­wege, gy­né­co­logue qui soigne les femmes vio­lées en RDC, et Na­dia Mu­rad, ex-es­clave sexuelle du groupe Etat is­la­mique, sont les deux lau­réats du prix No­bel de la paix 2018. Tous deux sont ré­com­pen­sés pour leur com­bat contre les viols de guerre. De­nis Muk­wege, dans une courte dé­cla­ra­tion de­vant la presse de sa cli­nique de Pan­zi à Bu­ka­vu, a dé­dié son No­bel «aux femmes» «meur­tries par les conflits et confron­tées à la vio­lence de tous les jours», tan­dis que Na­dia Mu­rad a te­nu à dire que ce prix si­gni­fiait beau­coup pour «toutes les femmes» vic­times de vio­lences sexuelles.

C'est un prix No­bel de la paix très sym­bo­lique et très fort qu'a dé­cer­né le ven­dre­di 5 oc­tobre 2018 le Co­mi­té No­bel nor­vé­gien, puis­qu'il ré­com­pense deux per­sonnes très im­pli­quées dans la lutte contre les vio­lences faites aux femmes en temps de guerre, le Con­go­lais De­nis Muk­wege et la Yé­zi­die Na­dia Mu­rad.

De­nis Muk­wege, gy­né­co­logue con­go­lais, vient en aide de­puis de nom­breuses an­nées dé­jà aux femmes vic­times de viols. En 1999, il a no­tam­ment créé un hô­pi­tal à Pan­zi, en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, où plus de 50 000 femmes ont été prises en charge.

Re­con­nu au ni­veau mon­dial comme un ex­pert dans le do­maine de la ré­pa­ra­tion des dom­mages phy­siques cau­sés par les vio­lences sexuelles, il tente de faire re­con­naître le viol comme une arme de guerre. Pour la pré­si­dente du Co­mi­té No­bel nor­vé­gien Be­rit Reiss-An­der­sen, le mé­de­cin est «le meilleur sym­bole de ce com­bat, le plus ras­sem­bleur aus­si». De­nis Muk­wege avait dé­jà re­çu le prix Sa­kha­rov en 2014 pour son com­bat.

Âgé de 63 ans, De­nis Muk­wege, na­tif de Bu­ka­vu, dans l’est de la RDC, et fils d’un pas­teur pro­tes­tant, est l’une des fi­gures les plus em­blé­ma­tiques de la so­cié­té ci­vile de son pays. S’il a dé­mar­ré ses études à Kin­sha­sa, c’est au Bu­run­di qu’il a sui­vi ses études de mé­de­cine, avant de se for­mer en France. Au dé­but des an­nées 1990, il dé­cide de re­ve­nir exer­cer dans le SudKi­vu, à l’hô­pi­tal de Le­me­ra, dont il de­vient mé­de­cin-di­rec­teur. En 1996, alors que la guerre dé­bute, ses pa­tients sont sys­té­ma­ti­que­ment mas­sa­crés et l’hô­pi­tal dé­truit.

Après un exil au Ke­nya, il re­vient de nou­veau en RDC, à Bu­ka­vu, où il fonde l’hô­pi­tal de Pan­zi, avec l’aide fi­nan­cière de la Suède. Le com­bat qu’il mène de­puis plus de vingt ans contre les vio­lences sexuelles et le viol uti­li­sé comme arme de guerre par les groupes ar­més qui dé­chirent l’est de la RDC, a fait de lui l’une des fi­gures em­blé­ma­tiques de la so­cié­té ci­vile congo­laise. Le gy­né­co­logue de­vient «l’homme qui ré­pare les femmes», titre d’un ou­vrage que la jour­na­liste belge Col­lette Brae­ck­man lui consacre en 2012.

Il porte son com­bat dans les ins­tances in­ter­na­tio­nales, et n’hé­site pas à poin­ter la res­pon­sa­bi­li­té des au­to­ri­tés congo­laises dans la si­tua­tion sé­cu­ri­taire dont les femmes sont les pre­mières vic­times. Lors­qu’il pro­nonce pour la pre­mière fois un dis­cours aux Na­tions unies, en 2006, il lance: «In­vi­té à m’ex­pri­mer de­vant l’As­sem­blée gé­né­rale des Na­tions unies, je constate que tous les am­bas­sa­deurs sont pré­sents, sauf un : le re­pré­sen­tant de mon pays».

Lau­réat de plu­sieurs dis­tinc­tions in­ter­na­tio­nales, dont le prix Sa­kha­rov en 2014, De­nis Muk­wege uti­lise éga­le­ment son in­fluence in­ter­na­tio­nale pour faire écho à la si­tua­tion po­li­tique de la RDC. En juillet der­nier, il ap­pe­lait ain­si les Con­go­lais «à lut­ter pa­ci­fi­que­ment» contre le ré­gime du pré­sident Joseph Ka­bi­la plu­tôt que de mi­ser sur les élec­tions pré­vues le 23 dé­cembre «dont on sait d’avance qu’elles se­ront fal­si­fiées».

De son cô­té,Na­dia Mu­rad, lau­réate du prix Sa­kha­rov 2016pour la di­gni­té des sur­vi­vants de la traite des êtres hu­mains, est am­bas­sa­drice de bonne vo­lon­té de l’Of­fice des Na­tions Unies pour la lutte contre la drogue et le crime (ONUDC).

Cette jeune femme yé­zi­die de 23 ans, qui a sur­vé­cu au tra­fic de Daech, a pu sa­luer le Pape Fran­çois à l’oc­ca­sion de l’au­dience gé­né­rale le 3 mai 2017. Na­dia a ra­con­té au Pape l’his­toire de son en­lè­ve­ment dans le vil­lage de Ko­cho, dans le nord de l’Irak, le 3 août 2014. Ce jour même elle a vu mou­rir ses six frères et sa mère. A no­ter qu’en 2014, l'or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique a pris le contrôle d'une par­tie du ter­ri­toire ira­kien et ci­blé par­ti­cu­liè­re­ment la com­mu­nau­té yé­zi­die, ju­gée hé­ré­tique. Les dji­ha­distes tuaient les hommes et kid­nap­paient des mil­liers de femmes pour en faire des es­claves sexuelles.

Après avoir été em­me­née avec deux soeurs de force à Mos­soul, la «ca­pi­tale» ira­kienne de l’EI, Na­dia Mu­rad a été ven­due, re­ven­due, vio­lée et tor­tu­rée, en­core et en­core. Avec le concours d’une fa­mille mu­sul­mane de la ville, elle par­vint, comme de trop rares jeunes femmes yé­zi­dies, à échap­per à ses bour­reaux. Elle tra­ver­sa les lignes de front et trou­va re­fuge au Kur­dis­tan ira­kien, où des cen­taines de mil­liers de yé­zi­dis de la ré­gion de Sin­jar étaient dé­pla­cées.

Les moins for­tu­nés vi­vaient dans des camps de tentes. Les autres s’ins­tal­laient dans les villes de la ré­gion. Mais la grande ma­jo­ri­té par­ta­geaient le même et unique es­poir, ce­lui d’ob­te­nir un sta­tut de ré­fu­gié, afin de se rendre en Eu­rope et de lais­ser dé­fi­ni­ti­ve­ment der­rière eux la terre qui les a en­glou­tis.

Cer­tains, tou­te­fois, s’or­ga­ni­sèrent. A Do­huk, une ville kurde si­tuée au nord de Mos­soul et dans les en­vi­rons de la­quelle de nom­breux yé­zi­dis étaient ré­fu­giés, des mi­li­tants ori­gi­naires de Sin­jar, jeunes pour la plu­part, fon­dèrent l’as­so­cia­tion Yaz­da en 2014, avec le sou­tien d’ac­ti­vistes amé­ri­cains. Na­dia Mu­rad se rap­pro­cha d’eux. Elle de­vint bien­tôt, avec le sou­tien de Yaz­da, le vi­sage de la com­mu­nau­té.

L’or­ga­ni­sa­tion s’illus­tra par son in­dé­pen­dance. Elle tint tête aux au­to­ri­tés du Kur­dis­tan ira­kien, qui ten­tèrent de li­mi­ter ses ac­ti­vi­tés, celles-là même qui étaient cen­sées pro­té­ger Sin­jar et qui ont aban­don­né les yé­zi­dis à leur sort en août 2014, ren­dant pos­sibles les hor­reurs en­du­rées par cette com­mu­nau­té. Loin de faire amende ho­no­rable, elles mi­saient sur le mar­tyre des yé­zi­dis, eux-mêmes de langue et de cul­ture kurdes, pour at­ti­rer la sym­pa­thie de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale.

Yaz­da pous­sa Na­dia Mu­rad à de­ve­nir la porte-pa­role des femmes yé­zi­dies. In­las­sa­ble­ment, elle fit sienne la mis­sion de rap­pe­ler au monde que des mil­liers d’entre elles res­taient en cap­ti­vi­té, sou­vent avec leurs en­fants.

Comme de nom­breux yé­zi­dis, Na­dia Mu­rad s’ins­tal­la en Al­le­magne et com­men­ça à in­ter­ve­nir dans les plus grandes ins­tances in­ter­na­tio­nales. En dé­cembre 2015, elle s’ex­pri­ma de­vant le Con­seil de sé­cu­ri­té des Na­tions unies (ONU) et ex­hor­ta les gou­ver­ne­ments du monde à prê­ter at­ten­tion aux souf­frances des siens et en par­ti­cu­lier au sort des femmes et des en­fants yé­zi­dis dis­pa­rus après avoir été en­le­vés par l’EI.

Cer­taines, comme Na­dia Mu­rad, sont ar­ri­vées à sor­tir de l'hor­reur. Mais la re­cons­truc­tion de ces femmes est ex­trê­me­ment dif­fi­cile car elles sont sou­vent consi­dé­rées comme sa­lies aux yeux de leur com­mu­nau­té. Na­dia Mu­rad a eu «le cou­rage hors du com­mun de ra­con­ter au monde se propre souf­france et de par­ler pour toutes les autres vic­times», a sou­li­gné la pré­si­dente du Co­mi­té No­bel.

La pré­si­dente du Co­mi­té No­bel Be­rit Reiss-An­der­sen a conclu en af­fir­mant qu’ «un monde plus pa­ci­fique ne pou­vait être ob­te­nu sans la re­con­nais­sance et la pro­tec­tion dans les conflits des droits fon­da­men­taux des femmes».

Les Na­tions unies ont tout de suite sa­lué une an­nonce «fan­tas­tique», qui «ai­de­ra à faire avan­cer le com­bat contre les vio­lences sexuelles comme arme de guerre dans les conflits».

Le pré­sident ira­kien, le Kurde Ba­rham Sa­leh, élu le 2 oc­tobre, a dé­cla­ré que le prix No­bel de la paix était «une fier­té pour tous les Ira­kiens», mais que dans les camps de tentes – où l’hi­ver est rude et l’été épui­sant – les yé­zi­dis dé­pla­cés rêvent tou­jours d’Eu­rope.

Dans chaque fa­mille de cette com­mu­nau­té, dé­sor­mais dis­per­sée aux quatre vents de l’exil, sub­siste à ja­mais le sou­ve­nir d’un en­fant en­le­vé et ja­mais re­trou­vé, d’un viol, d’une tor­ture, d’une mai­son en ruine, du ca­davre d’un être ai­mé, d’un pays per­du qu’au­cune dis­tinc­tion, aus­si pres­ti­gieuse soit-elle, ne ren­dra.

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