C’était mieux avant

La chronique de Da­vid Abi­ker.

01net - - SOMMAIRE - Par Da­vid Abi­ker

B .ar­rive au res­to tout frin­gant, comme je l’ai connu sur les bancs de l’uni­ver­si­té, et m’an­nonce d’em­blée d’un air ex­cé­dé qu’il doit me donner son nou­veau nu­mé­ro de té­lé­phone.

- No`vea`? dis-je, en com­man­dant un mu­seau vi­nai­grette.

- Oui, j’ai main­te­nant un smart­phone à double SIM, donc je peux en avoir deux.

- Mais l’an­cien ?

- Je le ré­serve ¨ mon ex-femme, q`e je fi­ni­rai par bloq`er

tel­le­ment elle me les b…

Je dois ici ré­vé­ler une par­tie de sa vie pri­vée. B. a di­vor­cé il y a quelques an­nées de San­dra, une ju­riste cham­pionne ré­gio­nale de tir à l’arc. Il a ob­te­nu la

garde al­ter­née de le`r fils.

Hé­las pour lui, San­dra est une co­riace.

- Mais pour­quoi un nu­mé­ro

rien q`e po`r elle ?

- Je veux l’iso­ler, la mettre en qua­ran­taine, me pro­té­ger.

B. est un gar­çon for­mi­dable mais si sa San­dra l’a quit­té, c’est parce qu’un jour elle a trou­vé sur son smart­phone un sex­to qui di­sait à peu près ce­ci : « En réunion, suis toute chose, en­vie d’être à toi comme une ch… » Ça s’est

très mal fi­ni avec San­dra. Elle a

de­man­dé le di­vorce et l’a ob­te­nu.

On re­prend un pi­chet de côtes-du-rhône quand B., qui

a fi­ni ses b`lots, ajo`te :

- Notre di­vorce a été pro­vo­qué par un SMS, mais la sé­pa­ra­tion est un en­fer, aus­si à cause des SMS ! Elle m’écrit tout le temps !!!

Et -., q`i at­tend ses pieds de

porc pa­nés et ris­so­lés, de me lire des ra­fales de tex­tos.

- Sa­me­di der­nier, j’étais pei

nard avec mon fils, mes de`x belles-filles et ma no`velle

femme, et je re­çois ça : « Tu as vu le mot dans le car­net de Ben­ja­min ? » Je ne ré­ponds pas. Une mi­nute après, nou­veau mes­sage : « IL FAUT A-SOLUMENT QUE TU LE FASSES TRA­VAILLER !!! » Ça a du­ré tout le week-end. Il y en a eu

dix a`tres. Et si je fais la so`rde oreille, elle écrit ¨ mon fils ! La pé­do­psy­chiatre dit q`’il est dans `n conflit de loya`té. - Ton fils ?

- Ben oui ! Sa mère lui a écrit : « Ton père doit te faire ré­vi­ser la phy­sique, il n’a que ça à faire le sa­me­di. » Non

mais t` ima­gines ? - Mais elle fait so`vent ¯a ? - Ouais. Je sa­vais qu’elle était casse-c…, mais là, c’est une vé­ri­table prise de contrôle à dis­tance, comme si elle pou­vait plom­ber ma vie de loin. Lun­di ma­tin, après qu’elle a ré­cu­pé­ré Ben­ja­min la veille au soir, j’ar­rive au bu­reau et bing !

Dans ma boîte mail, q`’est-ce q`e je tro`ve ? « SA TROUSSE, TU AS OU-LIÉ DE METTRE SA TROUSSE DANS SES AF­FAIRES ! »

- C’est comme ¯a chaq`e fois q`’il rentre chez sa mère ?

- Oui, c’est du har­cè­le­ment nu­mé­rique post­con­ju­gal, sous cou­vert de bonne édu­ca­tion.

Tout en dé­vo­rant mon boeuf bour­gui­gnon, je com­prends que le smart­phone a in­ven­té le di­vorce in­tru­sif, l’in­gé­rence post­ma­riage, au­tre­ment dit une pour­suite de la guerre par d’autres moyens. Mal­gré la sé­pa­ra­tion de corps entre les di­vor­cés, la tech­no­lo­gie ré­duit la dis­tance, ac­cé­lère le temps, dé­mul­ti­plie les dis­putes. La dis­corde en conti­nu. Plus be­soin de se croi­ser le ven­dre­di soir

po`r s’eng`e`ler. Il s`ffit d’`n

for­fait tex­tos illi­mi­tés.

- Cet été, en va­cances à SaintT­ro­pez, je bron­zais tran­quillou, et voi­là que ça vibre. « Je suis sûr que tu as ou­blié de le cré­mer ! » Ce q`i a fling`é ma jo`rnée. Mon fils, les filles, ma com

pagne le sentent.

Comme des­sert, on a pris une Pav­lo­va gla­cée pour faire des­cendre le reste. J’ai no­té le nou­veau nu­mé­ro de B.

- Tu crois vrai­ment que ce­la va ser­vir à quelque chose d’avoir un nu­mé­ro rien que pour les tex­tos de ton ex ?

- Ce se­ra comme un nu­mé­ro pour les spams, une sorte de cor­beille de tri... ou en­core un si­len­cieux sur le pis­to­let sym­bo­lique qu’est de­ve­nu son té­lé­phone quand elle m’écrit avec. Je fi­ni­rai bien par o`blier ce n`mé­ro o` par le bloq`er. On pe`t faire ça main­te­nant.

On a pris `n di­ges­tif et fi­ni les mi­ni­fi­nan­ciers. Q`and

je suis ren­tré chez moi le soir, j’ai ser­ré ma femme dans mes bras tout en me de­man­dant de quoi elle se­rait ca­pable si, par mal­heur… Chro­ni­queur ra­dio, In­ter­net, TV et presse, Da­vid Abi­ker se pas­sionne pour la so­cié­té nu­mé­rique et ses ob­jets.@da­vi­da­bi­ker sur Twit­ter

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