DÉ­COUPES DE LUMIÈRE

Au sud de Mexi­co, Luis Bar­ragán a bâ­ti l’une de ses plus belles oeuvres, la Ca­sa Pe­dre­gal. Elle vient tout juste de re­trou­ver sa su­perbe, grâce à son nou­veau pro­prié­taire.

AD - - MEXIQUE - Par So­phie Pinet, photos Giorgio Pos­sen­ti.

C’était le pire site, et peut- être le meilleur pour ce pro­jet. Une vaste éten­due que la lave du volcan Xitle avait re­cou­verte plus de deux mille ans au­pa­ra­vant, lais­sant der­rière elle un ter­rain ro­cailleux ap­pe­lé El Pe­dre­gal. Les couches de l’ur­ba­ni­sa­tion mas­sive au sud de Mexi­co ont ou­blié ces quelque cinq ki­lo­mètres car­rés jusque dans les an­nées 1940, mo­ment où l’ar­chi­tecte Luis Bar­ragán s’en en­ti­cha, se rê­vant met­teur en scène d’un pro­gramme com­po­sé de vil­las pour l’élite de la ville. À l’époque, l’ar­chi­tecte a en­core peu bâ­ti mais beau­coup voya­gé, de New York à l’Eu­rope, sur la route des avant-gardes ar­chi­tec­tu­rales, tou­jours en quête de sa­voir. Lorsque les pré­mices du fonc­tion­na­lisme fran­chissent les fron­tières de son pays, il achète des terres pour li­vrer sa propre ver­sion du mou­ve­ment en ques­tion, en en re­pre­nant la géo­mé­trie simple et en lui ap­po­sant une di­men­sion poé­tique et spi­ri­tuelle, entre ombre et lumière à l’in­té­rieur, et aplats de cou­leur à l’ex­té­rieur. Ain­si, après avoir des­si­né le plan glo­bal d’un lo­tis­se­ment de luxe, il va se concen­trer sur l’un des lots, et mettre à l’épreuve ses connais­sances sur cette roche noire pé­tri­fiée. La Ca­sa Prie­to-Lo­pez – nom pre­mier de la Ca­sa Pe­dre­gal – va être l’un des plus beaux té­moi­gnages de son art.

RE­TOUR À L’ORI­GI­NAL

C’est avec ces élé­ments en tête, ain­si que quelques images gla­nées ici et là, que nous af­fron­tons les em­bou­teillages de Mexi­co. La ville a le charme de ses dé­fauts ; ses longues dis­tances à par­cou­rir per­mettent par­fois de les ai­mer, et sou­vent de les ou­blier.

La veille, nous avons ren­con­tré Cé­sar Cer­vantes, le nou­veau pro­prié­taire de la mai­son, sur le toit d’un hô­tel chic du quar­tier de Con­de­sa. Quelques mar­ga­ri­tas, une invitation lan­cée et une adresse échan­gée sur un mor­ceau de pa­pier. Cer­vantes, qui a lan­cé Ta­co Inn (le fast-food du ta­cos, dont les adresses se comptent par cen­taines ici, mais aus­si au-de­là des fron­tières), a re­ven­du une par­tie de sa col­lec­tion d’art contem­po­rain pour s’of­frir l’oeuvre de Bar­ragán, res­tée jusque-là dans la même fa­mille, mais dont le des­sin s’était as­som­bri au fil des gé­né­ra­tions. Les dif­fé­rentes ter­rasses avaient fi­ni par re­cou­vrir les blocs de lave que Bar­ragán ché­ris­sait tant, la fa­çade s’était vu at­tri­buer un ni­veau sup­plé­men­taire, au­quel on ac­cé­dait dé­sor­mais par un as­cen­seur. Avec son ami ar­chi­tecte Jorge Co­var­ru­bias, Cé­sar Cer­vantes va se plon­ger dans les archives, à la re­cherche de photos an­ciennes, de notes et de plans ; les deux hommes se pré­sentent tels deux ar­chéo­logues dé­si­reux de re­trou­ver le des­sin ori­gi­nal de la mai­son.

Après deux ans de tra­vaux, la mai­son, re­bap­ti­sée Ca­sa Pe­dre­gal, s’ouvre vo­lon­tiers aux cu­rieux et aux amou­reux de son ar­chi­tecte. Comme pour nous ce jour-là où nous avons lais­sé le va­carme de la ville se taire un ins­tant. Car c’est là la ma­gie de Luis Bar­ragán : sus­pendre le temps et faire évo­luer le vi­si­teur, sans ar­ti­fice ni ba­var­dage, vers de vé­ri­tables sen­sa­tions ar­chi­tec­tu­rales. Pour lui, cette charge qua­si spi­ri­tuelle était d’ailleurs in­dis­pen­sable pour me­ner une vie heu­reuse. Les rires des en­fants du nou­veau pro­prié­taire qui re­ten­tissent dans le jar­din en sont une jo­lie preuve.

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