En re­mon­tant jus­qu’à la Chine des Tang

Du ca­pi­ta­lisme d’au­jourd’hui aux Pays-Bas du XVIIe siècle et aux em­pires orien­taux, éco­no­mistes et his­to­riens par­courent le temps pour rendre compte du phé­no­mène dans toute sa com­plexi­té.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Phi­lippe No­rel

Pré­sen­ter l’his­toire de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique re­quiert d’al­lier les com­pé­tences des éco­no­mistes et des his­to­riens, dont les mé­thodes peuvent dif­fé­rer (voir en­ca­dré). Ce fai­sant, nous al­lons dé­cou­vrir des mon­dia­li­sa­tions gi­gognes, s’en­cas­trant les unes dans les autres et se dif­fé­ren­ciant pro­gres­si­ve­ment. Et comme l’his­toire se ré­écrit lar­ge­ment et en per­ma­nence en fonc­tion des pré­oc­cu­pa­tions nou­velles qui de­viennent les nôtres, nous al­lons pro­po­ser de prendre ici le temps à re­bours, étu­diant comment des mon­dia­li­sa­tions plus an­ciennes se dé­marquent suc­ces­si­ve­ment de celles qui nous sont proches.

LES STRA­TÉ­GIES DES FIRMES

Pour les éco­no­mistes, la mon­dia­li­sa­tion ac­tuelle a une qua­ran­taine d’an­nées en­vi­ron et peut se ca­rac­té­ri­ser par quatre traits. C’est d’abord, non seule­ment la crois­sance, mais en­core et sur­tout l’ac­cé­lé­ra­tion de l’ou­ver­ture ex­té­rieure com­mer­ciale des éco­no­mies. C’est en­suite une spec­ta­cu­laire pro­gres­sion de l’in­ves­tis­se­ment di­rect à l’étran­ger, ac­com­pa­gnée de la nais­sance de stra­té­gies glo­bales in­édites pour les firmes, même celles de taille moyenne au­jourd’hui. En troi­sième lieu, c’est une mise en connexion des mar­chés fi­nan­ciers na­tio­naux, consti­tuant dé­sor­mais un mar­ché mon­dial unique s’im­po­sant aux ac­teurs éco­no­miques. En­fin, c’est un af­fai­blis­se­ment des ré­gu­la­tions éta­tiques na­tio­nales, dif­fi­ci­le­ment re­por­tées à un éche­lon su­pra­na­tio­nal, tan­dis que des ré­gu­la­tions pri­vées s’af­firment.

Au-de­là de ces grands traits, cette mon­dia­li­sa­tion consti­tue une rup­ture avec la phase d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des éco­no­mies d’après-guerre : les en­ti­tés na­tio­nales, re­pré­sen­tées par les Etats, au­tre­fois confir­mées par l’intensification des échanges, sont dé­sor­mais contour­nées ou niées par les firmes trans­na­tio­nales et par l’af­fir­ma­tion de ré­gu­la­tions su­pra­na­tio­nales. Ce point est im­por­tant car il fait ap­pa­raître la mon­dia­li­sa­tion comme un contre­point évident de l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion in­ter­ve­nue lors des Trente Glo­rieuses, ex­pli­quant ain­si la ré­ti­cence des éco­no­mistes à en­vi­sa­ger des mon­dia­li­sa­tions plus an­ciennes.

Pour les éco­no­mistes les plus li­bé­raux, en re­vanche, la mon­dia­li­sa­tion ac­tuelle se ré­dui­rait à la créa­tion du mar­ché mon­dial. Elle se ca­rac­té­ri­se­rait par une ten­dance qua­si pla­né­taire à la conver­gence des prix (des biens comme des fac­teurs de pro­duc­tion, travail et ca­pi­tal) sous l’ef­fet de la libre concur­rence et des lois du com­merce in­ter­na­tio­nal. Même si cette ap­proche est très par­tielle et cri­ti­quable, elle a au moins le mé­rite de per­mettre d’en­vi­sa­ger un pont avec une pre­mière mon­dia­li­sa­tion, celle des an­nées 1860-1914.

LE LIBRE MAR­CHÉ FI­NAN­CIER À LA FIN DU XIXE SIÈCLE

Car les signes de l’exis­tence d’une pé­riode ana­logue pré­cé­dant la nôtre sont élo­quents. On ob­serve entre 1860 et 1879, voire 1892, une réelle li­bé­ra­li­sa­tion du com­merce mon­dial. Elle est ac­com­pa­gnée d’une di­mi­nu­tion des coûts de trans­port et dé­bouche sur une spec­ta­cu­laire conver­gence des prix des biens et, à un moindre de­gré, des fac­teurs de pro­duc­tion. La pé­riode 18601914, sur­tout dans sa se­conde moi­tié, est aus­si mar­quée par le

pre­mier es­sor de l’in­ves­tis­se­ment di­rect à l’étran­ger, avec la créa­tion de firmes (Sin­ger, Sie­mens…) que l’on peut consi­dé­rer comme les an­cêtres de nos trans­na­tio­nales. De la même fa­çon, cette mon­dia­li­sa­tion voit la créa­tion d’un libre mar­ché fi­nan­cier, au moins pour les éco­no­mies de l’es­pace at­lan­tique (re­grou­pant l’Eu­rope oc­ci­den­tale, l’Amé­rique du Nord et quelques pays la­ti­noa­mé­ri­cains), un mar­ché qui ap­pa­raît, à cette échelle, plus in­té­gré que le mar­ché fi­nan­cier mon­dial d’au­jourd’hui.

En­fin, n’ou­blions pas que cette pé­riode est celle de l’éta­lon-or, un sys­tème mo­né­taire qui dis­ci­pline les éco­no­mies, créant sans doute une pre­mière forme de ré­gu­la­tion su­pra­na­tio­nale des conjonc­tures éco­no­miques. Au to­tal, on ob­serve bien les quatre mêmes ca­rac­té­ris­tiques glo­bales qu’au­jourd’hui, avec en plus une mo­bi­li­té forte de la main-d’oeuvre non qua­li­fiée, et sans doute aus­si un poids plus dé­ter­mi­nant des tran­sports, dont la baisse des coûts est spec­ta­cu­laire, tant pour les mar­chan­dises que pour les hommes et l’in­for­ma­tion.

DÉ­JÀ LES PAYS-BAS AU TEMPS DE REM­BRANDT

On se trouve donc en pré­sence de deux mon­dia­li­sa­tions, à un siècle d’écart et avec des traits si­mi­laires éga­le­ment dans leurs blo­cages : une mon­tée des in­éga­li­tés in­ternes et un re­fus du pro­ces­sus par les lais­sés-pour­compte, des mou­ve­ments fa­vo­rables au pro­tec­tion­nisme, un re­fus de l’im­mi­gra­tion et des mon­tées xé­no­phobes. Au cours des deux pé­riodes, on a clai­re­ment une ex­pan­sion glo­bale des échanges (à la fin du XXe siècle, c’est évi­dem­ment la ré­in­té­gra­tion de la Chine et une in­ser­tion plus nor­male de l’Eu­rope orien­tale et de l’Amé­rique la­tine dans le com­merce mon­dial) et une mon­tée glo­bale de l’éco­no­mie de mar­ché (mar­quée no­tam­ment par la conver­gence mon­diale des prix). Une ten­dance à la créa­tion de « so­cié­tés mon­diales de mar­ché » ap­pa­raît, en marge de la saturation de la pla­nète par les flux d’échange.

Avant 1860, en re­vanche, si l’ex­pan­sion glo­bale des échanges est avé­rée, la créa­tion d’une éco­no­mie de mar­ché pla­né­taire semble bien plus dou­teuse. Les Pays- Bas au XVIIe siècle, la Grande- Bre­tagne, en­suite,

Au­jourd’hui comme au XIXe siècle, la mon­dia­li­sa­tion se heurte aux mêmes blo­cages

ont consi­dé­ra­ble­ment di­la­té l’es­pace des tran­sac­tions com­mer­ciales, tout en les in­ten­si­fiant, tant dans l’océan In­dien qu’avec les Amé­riques, au coeur de l’Asie comme sur les côtes afri­caines vouées à l’ex­por­ta- tion des es­claves. Mais que l’on sache, bien peu de ces échanges ré­pon­daient aux cri­tères d’un fonc­tion­ne­ment de mar­ché, res­pec­tueux d’une cer­taine pro­prié­té pri­vée, avec des prix li­bre­ment fixés, dans le cadre d’une ré­gu­la­tion re­la­ti­ve­ment pacifique.

Ain­si, les Néer­lan­dais se sont ac­ca­pa­rés une part du com­merce de l’océan In­dien en for­çant les spé­cia­li­sa­tions de cer­taines îles. Et les Bri­tan­niques ont abon­dam­ment trans­por­té et usé d’une main-d’oeuvre es­clave dans les plan­ta­tions, sans par­ler de leurs ten­ta­tives de dés­in­dus­tria­li­ser leur co­lo­nie in­dienne ou d’in­té­grer de force la Chine dans leurs ré­seaux via la consom­ma­tion d’opium. La mo­bi­li­sa­tion de main-d’oeuvre et de terres s’est donc faite dans la vio­lence

et l’on n’a guère ob­ser­vé de conver­gence glo­bale des prix des biens entre 1620 et 1860. En re­vanche, il semble as­sez évident que l’ex­pan­sion des échanges me­née suc­ces­si­ve­ment par ces deux puis­sances do­mi­nantes ont per­mis de créer puis de confor­ter et de sta­bi­li­ser leur propre éco­no­mie de mar­ché. On au­rait donc là aus­si un ap­pro­fon­dis­se­ment de l’éco­no­mie de mar­ché, mais seule­ment « en in­terne ».

LE RÔLE DES PAYS-BAS

Dans le cas des Pays-Bas, un en­chaî­ne­ment ver­tueux mène clai­re­ment du com­merce ex­té­rieur à la struc­tu­ra­tion du mar­ché. S’ap­puyant dès le XVe siècle sur la qua­li­té de leurs ba­teaux de pêche en Bal­tique, les Néer­lan­dais obtiennent, contre le ha­reng qu’ils pêchent, du bois et du gou­dron de Scan­di­na­vie, des cé­réales de Prusse et des Pays baltes, cé­réales qui sont re­ven­dues aux puis­sances ibé­riques contre de l’ar­gent des Amé­riques. Cet ar­gent et ce bois per­mettent de construire des na­vires plus per­for­mants et de les es­sayer dans le com­merce de l’océan In­dien contre les Por­tu­gais.

Pa­ral­lè­le­ment, le fait de pou­voir se pro­cu­rer leurs cé­réales en Eu­rope orien­tale per­met aux Néer­lan­dais d’af­fec­ter des terres à la culture de plantes tex­tiles ou tinc­to­riales (qui per­mettent de fa­bri­quer des tein­tures ou des co­lo­rants), sti­mu­lant ain­si une re­mar­quable pro­duc­tion tex­tile. En re­tour, leurs ba­teaux pour­ront vendre ces tex­tiles à toute l’Eu­rope et lui re­vendre éga­le­ment les pré­cieuses épices et soieries ob­te­nues en Asie. Bref, la sy­ner­gie entre com­merce eu­ro­péen, pro­duc­tion d’ar­te­facts et fi­nan­ce­ment des ex­pé­di­tions en Asie à la re­cherche des pro­duits les plus dé­si­rés de l’époque est to­tale dans le cas néer­lan­dais.

Mais il y a plus : en sti­mu­lant vi­ve­ment l’éco­no­mie in­terne des Pays-Bas, le com­merce ex­té­rieur va four­nir le dé­clic per­met­tant de mettre en place les mar­chés de fac­teurs de pro­duc­tion in­dis­pen­sables à la ré­gu­la­tion mar­chande. Ayant pu sub­sti­tuer des cultures de rente (fleurs, lin, plantes tinc­to­riales) aux cé­réales, les Néer­lan­dais donnent un prix nou­veau à leur terre. Celle-ci de­vient ob­jet d’une spé­cu­la­tion in­tense qui donne sa vraie di­men­sion au mar­ché du fon­cier (lui-même créé trois siècles plus tôt avec la cons­ti­tu­tion par les pay­sans des pol­ders).

De la même fa­çon, la sti­mu­la­tion de leur in­dus­trie tex­tile ex­por­ta­trice, grâce aux nou­velles cultures « in­dus­trielles » réa­li­sées en amont, mais aus­si du fait des dé­bou­chés eu­ro­péens en aval, les oblige à mo­der­ni­ser le mar­ché du travail : les guildes se­ront « dou­blées » par des en­tre­prises em­ployant des sa­la­riés, souvent pré­caires, mais dont l’im­por­tance aug­men­te­ra ra­pi­de­ment. Si on ajoute à ce­la un dis­po­si­tif de mo­bi­li­sa­tion du ca­pi­tal qui de­vient vite le plus per­fec­tion­né d’Eu­rope, on est en pré­sence de réels mar­chés de fac­teurs. Ces der­niers in­ter­agissent avec les mar­chés de biens pour for­mer un « sys­tème de mar­chés », sans doute le plus com­plet, sur le conti­nent, à la fin du XVIIe siècle. Le­quel as­sure que la pro­duc­tion pour­ra suivre toute hausse de la de­mande se tra­dui­sant par une hausse de prix.

Cet em­bryon d’éco­no­mie de mar­ché est évi­dem­ment étroi­te­ment so­li­daire des cé­réales ob­te­nues en Bal­tique, de l’ar­gent ga­gné sur les Es­pa­gnols, de la ca­pa­ci­té à pré­le­ver des pro­duits exo­tiques en Asie pour pé­né­trer en­suite les mar­chés eu­ro­péens et leur vendre aus­si du tex­tile… En re­tour, cette éco­no­mie de mar­ché nais­sante pé­ren­nise les ex­cé­dents

En Hollande et en An­gle­terre, on as­siste à une sorte de brouillon des mon­dia­li­sa­tions à ve­nir

com­mer­ciaux, sti­mule le com­merce et donne aux Pays-Bas les moyens d’agir sur les éco­no­mies tom­bées sous leur dé­pen­dance.

S’agit-il d’une « mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique » ? Pas au sens strict puisque nul fonc­tion­ne­ment de mar­ché ne vient ca­rac­té­ri­ser l’es­pace ex­té­rieur. En re­vanche, la construc­tion d’une éco­no­mie na­tio­nale de mar­ché est au ren­dez-vous sur le ter­ri­toire néer­lan­dais. Ce mé­lange d’ex­ten­sion po­ten­tiel­le­ment glo­bale des échanges mais avec pro­gres­sion du mar­ché en in­terne, dans le seul pays do­mi­nant, peut sans doute être qua­li­fié de « pro­to-mon­dia­li­sa­tion ». Il y au­rait là une sorte de brouillon, à échelle ré­duite, des mon­dia­li­sa­tions ul­té­rieures.

L’EX­PAN­SION DE L’AN­GLE­TERRE

Sans en­trer ici dans le dé­tail, on peut es­ti­mer que la do­mi­na­tion bri­tan­nique sur le com­merce mon­dial en­traî­ne­ra en­suite des ef­fets si­mi­laires. C’est grâce à la vente de laine à l’Espagne et aux Pays-Bas que l’An­gle­terre pour­ra, en plein XVIIe siècle, lan­cer sa ré­vo­lu­tion des en­clo­sures, consis­tant à clô­tu­rer les prai­ries afin d’y mettre du mou­ton pour pro­duire une laine lar­ge­ment des­ti­née à l’ex­por­ta­tion. Au pas­sage, ce­la sti­mu­le­ra l’ar­ti­sa­nat tex­tile sous la forme du put­ting-out sys­tem, une sorte de travail de la laine à do­mi­cile qui dé­ve­lop­pe­ra une forme de sa­la­riat aux pièces.

Dans ces condi­tions, la mo­bi­li­sa­tion du travail comme de la terre se­ra plus ef­fec­tive dans le cadre d’un sys­tème de mar­chés

lar­ge­ment ti­rés par l’ex­por­ta­tion. La ma­nu­fac­ture, puis la grande in­dus­trie se sub­sti­tue­ront en­suite à ces formes élé­men­taires de pro­duc­tion, es­sen­tiel­le­ment entre 1760 et 1830, là en­core avec une forte in­fluence des dé­bou­chés ex­té­rieurs. Au to­tal, c’est le ca­pi­ta­lisme bri­tan­nique lui-même qui se­ra lar­ge­ment consti­tué, dans la pre­mière moi­tié du XIXe siècle, sur la base d’une ex­pan­sion bri­tan­nique des échanges ex­té­rieurs. On au­rait donc ici une se­conde pro­to-mon­dia­li­sa­tion ca­rac­té­ri­sée, lar­ge­ment ana­logue au mo­dèle néer­lan­dais du XVIIe siècle. UNE PRO­TO-MON­DIA­LI­SA­TION IBÉ­RIQUE ?

Deux mon­dia­li­sa­tions de­puis 1860, d’une part, deux pro­to-mon­dia­li­sa­tions au­pa­ra­vant, d’autre part, semblent donc iden­ti­fiables. Peut- on pa­ral­lè­le­ment par­ler d’une pro­to-mon­dia­li­sa­tion ibé­rique au XVIe siècle ? Sur ce point, l’éco­no­miste est ten­té de ré­pondre né­ga­ti­ve­ment et de lais­ser l’his­to­rien prendre le re­lais. A sa fa­çon… Nulle trace en ef­fet d’une créa­tion d’éco­no­mie de mar­ché en Espagne du­rant ce « Siècle d’or ». Il semble au contraire que l’éco­no­mie in­té­rieure pé­ri­clite, vic­time d’un ap­pro­vi­sion­ne­ment trop fa­cile en nu­mé­raire, de l’ex­pul­sion des Juifs (et no­tam­ment des ban­quiers et des com­mer­çants), puis des an­ciens mu­sul­mans conver­tis au chris­tia­nisme (no­tam­ment les tech­ni­ciens de l’ir­ri­ga­tion). L’éco­no­mie es­pa­gnole à cette époque est aus­si et sur­tout vic­time d’un faible sou­ci de la royau­té pour quelque ob­jec­tif éco­no­mique que ce soit et de sa po­la­ri­sa­tion sur les pro­blèmes mi­li­taires et re­li­gieux.

En re­vanche, on ne peut que sous­crire aux conclu­sions de l’his­to­rien Serge Gru­zins­ki lors­qu’il dé­montre, avec une hal­lu­ci­nante ri­chesse de dé­tails, com­bien l’es­pace cou­vert et do­mi­né par la royau­té ibé­rique était le lieu de liens so­ciaux im­por­tants, de mé­tis­sages sur­pre­nants et de cir­cu­la­tions pla­né­taires de l’in­for­ma­tion, des hommes et des idées, no­tam­ment du­rant la pé­riode 1580-1640. Dans ces condi­tions, il y au­rait bien mon­dia­li­sa­tion au sens d’ex­ten­sion glo­bale des échanges et créa­tion d’une « so­cié­té ». Mais au­cune pro­to-mon­dia­li­sa­tion au sens de l’éco­no­miste.

L’ÈRE DES SYS­TÈMES-MONDE

La ré­flexion oblige alors à se po­ser le même type de ques­tion avant 1492… Et ici, évi­dem­ment, tout bas­cule, dans la me­sure où l’his­toire eu­ro­péo­cen­trique est fort peu ha­bi­tuée à en­vi­sa­ger une quel­conque « glo­ba­li­sa­tion » ou « mon­dia­li­sa­tion » avant cette date char­nière. Pour­tant, le re­mar­quable travail de la so­cio­logue Ja­net Abu-Lu­ghod avait dé­jà vio­lé le ta­bou, il y a vingt­cinq ans, en évo­quant non pas une mon­dia­li­sa­tion, mais un « sys­tème-monde » consti­tué par l’em­prise mon­gole sur l’en­semble du conti­nent eur­asia­tique, à peu près entre 1250 et 1350.

Même si ce travail pa­raît au­jourd’hui as­sez im­par­fait, il a po­sé les bases d’un mou­ve­ment qui, re­pre­nant ce concept de sys­tè­me­monde à Im­ma­nuel Wal­ler­stein et Fer­nand Brau­del, en a dé­sor­mais étayé la per­ti­nence pour des pé­riodes bien an­té­rieures à Ch­ris­tophe Co­lomb et pour des conti­nents bien éloi­gnés de l’Eu­rope.

C’est en par­ti­cu­lier le cher­cheur Phi­lippe Beau­jard qui a mon­tré le ca­rac­tère plau­sible d’un sys­tème- monde afro-eur­asia­tique unique, à par­tir du pre­mier siècle de notre ère, par ailleurs mar­qué par trois cycles longs entre la nais­sance de l’em­pire Ro­main et le dé­but du XVe siècle.

Mais qu’en­tend-on par sys­tème- monde ? Ce se­rait un en­semble struc­tu­ré de re­la­tions entre ac­teurs éco­no­miques et po­li­tiques, sur un es­pace dé­pas­sant toute uni­té po­li­tique consti­tuée, et ca­rac­té­ri­sé par des flux de biens, de per­sonnes et d’in­for­ma­tions (idées, tech­niques, croyances). Ce­pen­dant, un sys­tème-monde s’iden­ti­fie aus­si par le fait que la re­la­tion entre le « tout » et les « parties » prime sur les re­la­tions entre ces der­nières. En d’autres termes, la lo­gique d’en­semble est cen­sée in­fluen­cer très lar­ge­ment le com­por­te­ment des « parties ». Et cette lo­gique d’en­semble veut que des centres ou des coeurs do­minent (ou ex­ploitent) des pé­ri­phé­ries, par­fois en passant par l’ac­tion de se­mi-pé­ri­phé­ries qui sont à la fois sous do­mi­na­tion du coeur et en concur­rence avec lui pour la do­mi­na­tion.

Néan­moins, ces phé­no­mènes de do­mi­na­tion/ex­ploi­ta­tion n’in­ter­disent nul­le­ment une sorte de co­évo­lu­tion, c’est-à-dire con­crè­te­ment la pos­si­bi­li­té que des pé­ri­phé­ries s’éman­cipent ou se dé­ve­loppent sur la base de leurs re­la­tions éco­no­miques avec les

coeurs et les se­mi-pé­ri­phé­ries. Ce qui est d’ailleurs his­to­ri­que­ment at­tes­té par les chan­ge­ments de do­mi­nant (on dit aus­si d’« hé­gé­mon ») au sein des sys­tèmes-monde suc­ces­sifs : les Etats-Unis suc­cèdent à la Grande-Bre­tagne en 1944, la­quelle avait elle-même ra­vi la place aux Pays-Bas vers 1760, pour n’évo­quer que le sys­tème-monde mo­derne.

Et pré­ci­sé­ment, de tels sys­tèmes évo­lue­raient sui­vant une lo­gique de cycles très longs, avec des phases as­cen­dantes du­rant les­quelles la pro­duc­tion, le com­merce, l’ur­ba­ni­sa­tion pro­gressent, sous une do­mi­na­tion spé­ci­fique, et des phases des­cen­dantes où ces crois­sances se ra­len­tissent (voire s’in­versent), souvent sur plu­sieurs siècles, avec le dé­clin de la puis­sance do­mi­nante.

DU SYS­TÈME-MONDE À LA MON­DIA­LI­SA­TION ÉCO­NO­MIQUE ?

Les sys­tèmes-monde s’iden­ti­fient-ils à une forme de mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique ? A l’évi­dence non, sui­vant les dé­fi­ni­tions pré­cé­dem­ment po­sées. Mais on peut sans doute dire que, dans un sys­tème-monde, il existe une ten­dance à l’ex­pan­sion des échanges du­rant la phase as­cen­dante du cycle, sans pour au­tant que des formes d’éco­no­mie de mar­ché soient né­ces­sai­re­ment en jeu. On peut donc seule­ment iden­ti­fier une phase as­cen­dante du cycle et une « glo­ba­li­sa­tion », la­quelle n’im­plique pas né­ces­sai­re­ment une « mon­dia­li­sa­tion ».

Par ailleurs, si la lo­gique du sys­tème-monde mo­derne est de­ve­nue clai­re­ment ca­pi­ta­liste entre les XVIIe et XIXe siècles, il n’en va pas de même du sys­tè­me­monde afro-eur­asia­tique qui s’est mis en place sur les quinze pre­miers siècles de l’ère conven­tion­nelle. D’autres lo­giques y étaient à l’oeuvre qu’il est im­pos­sible de dé­crire ici. Mais pré­ci­sons le conte­nu concret des cycles propres à ce sys­tème-monde afro-eur­asia­tique.

Lais­sons de cô­té le pre­mier cycle, du­rant les six pre­miers siècles de notre ère, en par­tie do­mi­né par l’Em­pire ro­main (sans doute avec un se­cond coeur dans la Chine des Han).

Plus in­té­res­sant est sans doute le se­cond cycle, qui com­mence au dé­but du VIIe siècle, culmine vers 850, avant de connaître une phase des­cen­dante jusque vers le dé­but du XIe siècle. Ce cycle fait coïn­ci­der deux em­pires do­mi­nants, ce­lui de l’Is­lam des an­nées

Chine et Is­lam vont amas­ser un po­ten­tiel tech­nique qui se dif­fu­se­ra vers l’Eu­rope à par­tir du XIIe siècle et des croi­sades

632-1055 (pé­riode se ter­mi­nant par la prise de Bag­dad par les Seld­jou­kides), et ce­lui des Tang (618-907) puis des Song (à par­tir de 960), en Chine.

Lors de la phase as­cen­dante de ce cycle, les flux d’échange au­raient ex­plo­sé du fait de la pro­tec­tion ac­cor­dée par les deux em­pires aux mar­chands. Mais sur­tout c’est la Chine, qui construit sa su­pé­rio­ri­té po­li­ti­co-ad­mi­nis­tra­tive (avec l’in­ven­tion du sys­tème des exa­mens), éco­no­mique (avec des in­ven­tions aus­si cru­ciales que le haut-four­neau, la poudre à ca­non, la pro­to­por­ce­laine, la bous­sole), tout en connais­sant une ex­pan­sion ter­ri­to­riale dé­fi­ni­tive et en co­lo­ni­sant la val­lée du Yang­zi.

Chine et Is­lam vont amas­ser un po­ten­tiel tech­nique qui se dif­fu­se­ra pro­gres­si­ve­ment vers l’Eu­rope, sur­tout à par­tir du XIIe siècle et des croi­sades. Au­tre­ment dit, il s’agi­rait bien d’une « glo­ba­li­sa­tion » ca­rac­té­ri­sée, dans la­quelle l’Eu­rope se­rait un ré­cep­tacle as­sez pas­sif dans un pre­mier temps, une pé­ri­phé­rie. Il n’est pour au­tant pas ex­clu qu’on ne soit pas dé­jà en pré­sence d’une pro­to-mon­dia­li­sa­tion, dans la me­sure où la dy­nas­tie Tang sti­mule les échanges ex­té­rieurs, ce qui semble lui avoir per­mis de dé­ve­lop­per cer­tains élé­ments de l’éco­no­mie de mar­ché.

Ce lien entre ex­pan­sion com­mer­ciale et créa­tion in­terne de struc­tures de mar­ché semble ce­pen­dant plus pro­bable en­core du­rant la dy­nas­tie des Song du Sud (1127-1279). Celle-ci se si­tue­ra en ef­fet comme un pou­voir mo­teur dans la phase as­cen­dante du troi­sième cycle, à l’époque où l’Eu­rope amor­çait tout juste son ré­veil éco­no­mique. La ques­tion d’une pro­to-mon­dia­li­sa­tion Song à cette époque pour­rait sans doute de­ve­nir un vé­ri­table su­jet de dé­bat…

Au to­tal, si la pro­blé­ma­tique de l’his­toire des mon­dia­li­sa­tions ap­pa­raît com­plexe, éco­no­mistes et his­to­riens ne sont nul­le­ment dé­pour­vus pour en rendre compte. Mais pour cer­ner toutes les di­men­sions du pro­blème, un cer­tain éclec­tisme des mé­thodes ap­pa­raît né­ces­saire.

Khar­bine-Ta­pa­bor

Tram­way Sie­mens à Pa­ris en 1881. Les Etats sont dé­sor­mais contour­nés ou niés par les firmes trans­na­tio­nales.

PHI­LIPPE NO­REL, éco­no­miste, en­sei­gnant-cher­cheurà l’uni­ver­si­té de Poi­tiers

Tou­lon. Forte mo­bi­li­té de la main-d’oeuvre non qua­li­fiée et baisse spec­ta­cu­laire du coût des tran­sports ca­rac­té­risent le XIXe siècle.Lee­mage

Ann Ro­nan Pic­ture Li­bra­ry/AFP

Re­tour en 1493 de Ch­ris­tophe Co­lomb de son pre­mier voyage. Au­cune trace d’éco­no­mie de mar­ché en Espagne du­rant son Siècle d’or, mais une cir­cu­la­tion des hommes et des idées.

D. R.

Kai­feng, au dé­but du XIIe siècle. La ques­tion d’une pro­to­mon­dia­li­sa­tion Song à cette époque pour­rait sans doute de­ve­nir un vé­ri­table su­jet de dé­bat.

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