Les ac­cords de libre-échange ne sont pas vrai­ment sy­no­nymes de ri­chesse

Les ac­cords com­mer­ciaux ne sont plus sources de crois­sance. D’ailleurs, ils sont moins bien ac­cep­tés, car ils pro­fitent plus aux en­tre­prises qu’aux mé­nages.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Stef­fen Stierle

Le com­merce in­ter­na­tio­nal est-il utile ?

Je ne suis pas contre le com­merce in­ter­na­tio­nal. Je trouve même que ce­la a du sens que les biens et les mar­chan­dises puissent être échan­gés. Si un pro­duit ne pousse qu’à un seul en­droit du monde pour des rai­sons cli­ma­tiques ou autres, qu’on puisse le con­som­mer dans un autre coin du monde, ce­la fait sens. C’est pour ce­la que le com­merce existe. Mais ce qui ne fait pas sens, c’est que, par exemple en Nou­velle-Zé­lande, qui est le pays où on pro­duit le plus de ki­wis au monde, on trouve prin­ci­pa­le­ment des ki­wis ita­liens dans les su­per­mar­chés ! Ou bien que, chaque an­née, il y ait au­tant de pommes de terre trans­por­tées du Royaume-Uni vers les Pays-Bas et in­ver­se­ment. C’est ab­surde.

Les ac­cords de libre-échange, comme ce­lui né­go­cié en ce mo­ment entre les Etats-Unis et l’Union eu­ro­péenne, sont-ils une source de dy­na­misme éco­no­mique ?

C’est l’ar­gu­ment prin­ci­pal uti­li­sé par les dé­fen­seurs de ce genre d’ac­cords : ils créent de la crois­sance et de l’em­ploi. Il n’y a pour­tant au­cune rai­son d’y croire. Si nous nous in­té­res­sons de plus près aux ac­cords pas­sés, nous pou­vons consta­ter qu’ils n’ont ja­mais réel­le­ment ap­por­té de dy­na­misme éco­no­mique, ni de créa­tions d’em­plois. Là où les choses ont été ana­ly­sées pré­ci­sé­ment, il a été consta­té que, au mieux, les des­truc­tions d’em­plois res­taient li­mi­tées.

Si nous nous in­té­res­sons spé­ci­fi­que­ment à l’ac­cord ac­tuel­le­ment né­go­cié avec les EtatsU­nis, même les études faites par ses dé­fen­seurs sou­lignent qu’il n’au­ra pas d’ef­fet si­gni­fi­ca­tif. Par exemple, l’étude pros­pec­tive de la Com­mis­sion eu­ro­péenne in­dique qu’il per­met­trait une hausse de crois­sance de 0,5 %, ce qui équi­vaut un gain de ri­chesse de 545 eu­ros pour chaque mé­nage. Et ce chiffre se fonde sur un scé­na­rio ex­trê­me­ment op­ti­miste, pour ne pas dire… ir­réa­liste. Il fau­drait que la né­go­cia­tion se passe par­fai­te­ment.

De plus, le chiffre de 545 eu­ros re­pré­sente un gain de ri­chesse par mé­nage qui ne cor­res­pond pas à un gain an­nuel, mais éta­lé sur dix à quinze ans, soit en­vi­ron 45 eu­ros par an. Et ce­la uni­que­ment dans le cas où le scé­na­rio le plus op­ti­miste du point de vue des né­go­cia­teurs se­rait réa­li­sé. On se trouve en fait dans le do­maine du non quan­ti­fiable, ce n’est plus me­su­rable sur le plan sta­tis­tique.

Autre exemple : la Fon­da­tion Ber­tels­mann, qui dé­fend éga­le­ment le prin­cipe de l’ac­cord, a pu­blié une étude concer­nant ses ef­fets pos­sibles. Elle in­dique que la plu­part des pays eu­ro­péens ver­raient leur pros­pé­ri­té aug­men­ter de 0,2 % à 0,3 % sur une pé­riode al­lant de dix à quinze ans, soit une aug­men­ta­tion du re­ve­nu par ha­bi­tant de 0,02 % à 0,03 %. Il n’y a donc au­cune rai­son de croire que ce genre d’ac­cords est source de ri­chesse.

Pre­nez l’exemple de l’Union eu­ro­péenne comme une pe­tite zone de mon­dia­li­sa­tion entre ses par­ti­ci­pants. Au dé­but, on a com­men­cé par sup­pri­mer les droits de douane entre les pays et à pra­ti­quer une po­li­tique com­mer­ciale com­mune. C’est, en fait, la dé­fi­ni­tion de base d’une zone de libre-échange. Nous avons en­suite fran­chi des étapes sup­plé­men­taires avec la créa­tion du mar­ché in­té­rieur, la libre cir­cu­la­tion du ca­pi­tal et des per­sonnes, la créa­tion d’une mon­naie unique et de quelques ins­ti­tu­tions com­munes. Mal­heu­reu­se­ment, l’Eu­rope s’est abs­te­nue de fixer un cer­tain nombre de normes, par exemple en ma­tière de po­li­tique fis­cale ou de po­li­tique so­ciale. La concur­rence entre les dif­fé­rents pays était cen­sée per­mettre de ré­gu­ler tout ça. Ré­sul­tat : les en­tre­prises al­le­mandes dé­lo­ca­lisent leur pro­duc­tion en Rou­ma­nie parce que le coût du travail n’y est pas éle­vé, elles vendent leurs pro­duits en France ou en Suède parce que le pou­voir d’achat est bon, et dé­clarent leurs bé­né­fices en Ir­lande car le taux d’im­po­si­tion y est bas ! Ce­la si­gni­fie que les en­tre­prises sont les pre­mières bé­né­fi­ciaires du sys­tème.

Pen­sez-vous que les po­pu­la­tions sont prêtes à ac­cep­ter ces ac­cords de libre-échange ?

A la fin des an­nées 1990 et au dé­but des an­nées 2000, il y a eu une ten­ta­tive de dé­ve­lop­per ce genre d’ac­cords com­mer­ciaux de libre-échange. Ce­la s’est ar­rê­té

parce qu’il y a eu une ré­sis­tance des po­pu­la­tions. Je me sou­viens de l’Ac­cord mul­ti­la­té­ral sur l’in­ves­tis­se­ment (AMI), qui était en par­tie si­mi­laire à ce qui est en train de se né­go­cier avec les Etats-Unis, où il était no­tam­ment ques­tion de pro­tec­tion des in­ves­tis­seurs, des droits qu’au­raient les so­cié­tés sur les Etats sur le plan ju­ri­dique. A l’époque, c’était im­pos­sible de faire pas­ser ce­la en France. C’est d’ailleurs la France qui a fi­na­le­ment mis un terme aux né­go­cia­tions.

Au­jourd’hui, on sent un nouvel élan en fa­veur de règles fa­vo­rables aux en­tre­prises, mais les so­cié­tés ci­viles sont mo­bi­li­sées. Au dé­but 2014, la Com­mis­sion eu­ro­péenne a fait marche ar­rière sur la ques­tion de la pro­tec­tion des in­ves­tis­seurs, en pré­ci­sant que ce su­jet était très po­lé­mique et qu’il va­lait mieux le re­ti­rer des né­go­cia­tions pour le mo­ment, afin de dé­fi­nir exac­te­ment quelle po­si­tion l’Union doit adop­ter en la ma­tière. C’est bien en­ten­du une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion à la veille des élec­tions eu­ro­péennes, mais néan­moins ce­la montre à quel point les né­go­cia­teurs sont sur la dé­fen­sive et comment le dé­bat pu­blic les oblige à ré­agir. Dans les pays membres, au ni­veau des villes, etc., les gens sont en­train de s’or­ga­ni­ser pour lut­ter contre ces ac­cords. Je suis très confiant sur le fait qu’ils vont échouer en rai­son de la ré­sis­tance de la so­cié­té ci­vile.

Pour­quoi ces ré­sis­tances ?

Parce qu’il ne s’agit plus uni­que­ment d’har­mo­ni­ser les normes de cer­tains pro­duits de ma­nière à ce que, par exemple, les voi­tures eu­ro­péennes se vendent mieux aux Etats-Unis, et vice

ver­sa. D’em­blée, il est an­non­cé que rien n’est ex­clu des né­go­cia­tions dans le but de sim­pli­fier les échanges com­mer­ciaux. Ce qui peut conduire à une har­mo­ni­sa­tion so­ciale vers le bas. Des exemples ? La moi­tié des Etats fé­dé­raux amé­ri­cains est très hos­tile aux syn­di­cats et a des lé­gis­la­tions qui vont dans ce sens. On peut évo­quer les normes en­vi­ron­ne­men­tales, celles sur la pro­tec­tion des don­nées, sur la pro­tec­tion des consom­ma­teurs… C’est une énorme at­taque à grande échelle contre toute forme de ré­gu­la­tion.

Au­jourd’hui, on sent un nouvel élan en fa­veur de règles fa­vo­rables aux en­tre­prises, mais les so­cié­tés ci­viles sont mo­bi­li­sées

Quel est l’ave­nir de la mon­dia­li­sa­tion ?

Nous ne pou­vons pas dire sé­rieu­se­ment comment les choses vont se pas­ser. Plu­sieurs ten­dances contra­dic­toires sont à l’oeuvre. D’une part, l’Union eu­ro­péenne tente de ré­pondre à la crise qu’elle tra­verse en fai­sant d’énormes pas dans l’in­té­gra­tion : on conti­nue de glo­ba­li­ser en créant une union ban­caire, une union éco­no­mique, de plus en plus de do­maines passent sous la res­pon­sa­bi­li­té de l’Union. D’autre part, il y a aus­si en Eu­rope des ten­dances qui s’op­posent à ce mou­ve­ment. Par exemple, la ques­tion lar­ge­ment dé­bat­tue de sa­voir si l’eu­ro tel que nous l’avons au­jourd’hui fait en­core sens ou bien si ce ne se­rait pas mieux avec un sys­tème co­or­don­né des mon­naies na­tio­nales ? Ou alors l’as­pi­ra­tion, par exemple, du Royaume-Uni de quit­ter l’Union, la vo­lon­té d’in­dé­pen­dance de l’Ecosse et de la Ca­ta­logne.

Au ni­veau mon­dial, c’est exac­te­ment pa­reil. Des ac­teurs tels que l’Union eu­ro­péenne et les Etats-Unis sont en train d’es­sayer d’étendre au maxi­mum le li­breé­change. L’Union né­go­cie ac­tuel­le­ment non seule­ment avec les Etats-Unis, mais aus­si avec l’Inde, le Canada, cer­tains pays d’Amé­rique la­tine ou d’Afrique. D’un autre cô­té, une large ré­sis­tance ap­pa­raît. Un pays comme l’Afrique du Sud ne sou­haite plus pro­lon­ger ses ac­cords de pro­tec­tion des in­ves­tis­se­ments étran­gers, mais il les laisse se ter­mi­ner, ce qui équi­vaut à se re­ti­rer de cette mon­dia­li­sa­tion. Il y a donc des ten­dances très op­po­sées qui voient le jour, et je pense qu’il va fal­loir at­tendre pour ré­pondre de ma­nière concluante afin de sa­voir quelle di­rec­tion va prendre la mon­dia­li­sa­tion.

En­tre­tien avec STEF­FEN STIERLE, At­tac Deut­schland

Fré­dé­ric Sie­ra­kows­ki - Iso­pix/Si­pa

Som­met Etats-Unis-Union eu­ro­péenne, 24 mars 2014. L’ac­cord en cours de né­go­cia­tion « est une énorme at­taque à grande échelle contre toute forme de ré­gu­la­tion » .

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