L’uni­fi­ca­tion éco­lo­gique du monde

De­puis l’ar­ri­vée de Ch­ris­tophe Co­lomb sur le conti­nent amé­ri­cain, l’im­pact en­vi­ron­ne­men­tal des dé­pla­ce­ments pla­né­taires n’en fi­nit pas de mo­di­fier les éco­sys­tèmes de la pla­nète tout en­tière.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Ch­ris­tian Cha­va­gneux

L e dé­ve­lop­pe­ment des échanges mon­diaux et des tran­sports in­ter­na­tio­naux qui l’ac­com­pagnent sus­cite au­jourd’hui des in­ter­ro­ga­tions quant à l’im­pact éco­lo­gique de la mon­dia­li­sa­tion. Elles sont d’au­tant plus jus­ti­fiées qu’un re­gard sur l’his­toire longue des mou­ve­ments des hommes et des ac­ti­vi­tés éco­no­miques montre que ces ac­ti­vi­tés et ces mou­ve­ments peuvent avoir des consé­quences éco­no­miques et po­li­tiques de longue du­rée, comme l’a re- mar­qua­ble­ment dé­mon­tré le jour­na­liste scien­ti­fique Charles C. Mann (1).

Les voyages de Ch­ris­tophe Co­lomb et des autres na­vi­ga­teurs et co­lo­ni­sa­teurs ont en ef­fet pro­fon­dé­ment mo­di­fié l’équi­libre en­vi­ron­ne­men­tal de la pla­nète. Avant d’être éco­no­mique ou cultu­relle, la mon­dia­li­sa­tion a d’abord été un fac­teur d’uni­fi­ca­tion éco­lo­gique du monde, car « la dy­na­mique de l’échange a fi­ni par trans­for­mer la pla­nète en un sys­tème éco­lo­gique uni­fié dès la fin du XIXe siècle – et qua­si ins­tan­ta­né­ment du point de vue bio­lo­gique » , af­firme Mann.

DES VERS DE TERRE AUX MOUS­TIQUES

Ain­si, lors­qu’il y a quelques cen­taines de mil­lions d’an­nées les forces géo­lo­giques ont com­men­cé par scin­der la pla­nète en deux grands conti­nents – amé­ri­cain et eur­asia­tique –, la faune et la flore de ces deux mondes ont évo­lué de ma­nière di­ver­gente. Avec l’ar­ri­vée des ba­teaux de Ch­ris­tophe Co­lomb sur le conti­nent amé­ri­cain, les

deux éco­sys­tèmes se sont ren­con­trés et se sont mé­lan­gés.

Pre­nons par exemple l’his­toire de John Rolfe, un colon an­glais ins­tal­lé à Ja­mes­town, en Vir­gi­nie, sur la côte est des Etats-Unis. A cette époque, la Vir­gi­nie com­porte des fo­rêts dont la li­tière (les amas de feuilles mortes, de dé­bris vé­gé­taux…) per­met aux arbres et ar­bustes de pui­ser leur sub­sis­tance, en même temps qu’elle nour­rit des insectes, des lé­zards ou des oi­seaux. Or, à part le fait qu’il soit de­ve­nu le ma­ri de la cé­lèbre prin­cesse in­dienne Po­ca­hon­tas, John Rolfe est aus­si marchand de ta­bac, un pro­duit dont ses com­pa­triotes du dé­but du XVIIe siècle raf­folent.

A l’oc­ca­sion de ce com­merce trans­at­lan­tique, les ba­teaux ar­rivent d’An­gle­terre pour em­bar­quer les feuilles de ta­bac et, pour équi­li­brer les na­vires, les ma­rins jettent le lest qu’ils ont em­por­té à l’al­ler sous forme de pierre, de gra­vier et de terre. Or, la terre an­glaise est rem­plie de vers de terre qui vont se faire un plai­sir de dé­vo­rer la li­tière fo­res­tière lo­cale et pro­vo­quer un chan­ge­ment ra­di­cal : la fo­rêt de­vient plus sèche et plus clair­se­mée, les ani­maux qui s’en nour­ris­saient dé­pé­rissent. Ja­mes­town se­ra vite un échec com­mer­cial, mais les cher­cheurs contem­po­rains tra­vaillent en­core à bien com­prendre la com­plexi­té des trans­for­ma­tions éco­lo­giques pro­vo­quées par l’ar­ri­vée des co­lons.

Les ma­la­dies ap­por­tées par les co­lons eu­ro­péens ont éga­le­ment été source de chan­ge­ments ra­di­caux. Sur le plan stric­te­ment éco­lo­gique, le re­cul des com­mu­nau­tés in­diennes dé­ci­mées par les ma­la­dies eu­ro­péennes a ré­duit le brû­lage des fo­rêts et ac­cé­lé­ré la crois­sance des arbres, les deux évo­lu­tions contri­buant à ré­duire du­ra­ble­ment les émis­sions de CO .

2 « Dans un phé­no­mène in­verse de l’ac­tuel ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, les ac­ti­vi­tés humaines ont eu pour ré­sul­tat de ré­duire dans l’at­mo­sphère le taux de gaz à ef­fet de serre » , ex­plique Charles Mann.

L’ar­ri­vée des mous­tiques et de la ma­la­ria aux Etats-Unis contri­bue­ra à in­fluen­cer du­ra­ble­ment la struc­tu­ra­tion de la vie po­li­tique et so­ciale du pays. Ain­si, face aux in­dé­pen­dan­tistes, le gé­né­ral bri­tan­nique Charles Corn­wal­lis dé­cide, à tort, de por­ter sa contre-at­taque en juin, dans une ré­gion in­fes­tée de mous­tiques. Ré­sul­tat : sur ses 7 700 hommes, en­vi­ron 3 800 res­tent aptes au com­bat, les autres étant dé­ci­més par la ma­la­ria. Les mous­tiques ré­vo­lu­tion­naires ont ain­si joué un rôle im­por­tant dans l’in­dé­pen­dance des Etats-Unis !

En­fin, « unis », ils ne l’ont pas été tout de suite. Et là en­core, les mous­tiques ont joué leur rôle. D’abord, dans le dé­ve­lop­pe­ment de l’es­cla­vage. La ligne de dé­mar­ca­tion des Etats es­cla­va­gistes suit celle des zones im­pa­lu­dées : faire tra­vailler un es­clave afri­cain était beau­coup plus ren­table dans les ré­gions du Sud, les autres ou­vriers tom­bant souvent ma­lades. Les plan­ta­tions géantes du type de celle d’Au­tant

en em­porte le vent re­flètent la main­mise de pro­prié­taires riches pou­vant ache­ter de nom­breux es­claves et par­tir vivre en al­ti­tude ou au bord de la mer pen­dant les mois les plus forts de la ma­la­ria. Quand les Yan­kees du Nord ont fi­ni par at­ta­quer le Sud lors de la guerre de Sé­ces­sion, ils ont fran­chi une ligne épi­dé­mio­lo­gique : le pa­lu­disme a fait au­tant de morts que les armes du Sud. Et a sû­re­ment re­tar­dé la vic­toire des sol­dats de l’Union de plu­sieurs mois, voire de plu­sieurs an­nées.

La dy­na­mique de l’échange a fi­ni par trans­for­mer la pla­nète en un sys­tème éco­lo­gique uni­fié dès la fin du XIXe siècle

Charles C. Mann

PA­TATES ET DÉ­MO­GRA­PHIE

L’ar­ri­vée des Eu­ro­péens en Amé­rique n’a pas eu que des consé­quences de l’autre cô­té de l’At­lan­tique. Lors de leur voyage de re­tour, les ba­teaux ont ra­me­né quelques nou­veau­tés qui ont éga­le­ment mo­di­fié l’éco­sys­tème eu­ro­péen.

Pre­nons l’exemple de la pomme de terre. On trouve des traces de consom­ma­tion de va­rié­tés sau­vages au sud du Chi­li, il y a 13 000 ans ! Il ya à peu près 4 000 ans, les peuples an­dins ont « do­mes­ti­qué » le tu­ber­cule. Lorsque Frans­ci­co Pi­zar­ro at­taque l’Em­pire in­ca en 1532, ses troupes ne mettent pas long­temps à re­pé­rer le lé­gume lo­cal et à l’uti­li­ser.

L’ar­ri­vée de la pomme de terre amé­ri­caine au­ra des im­menses

consé­quences sur l’ave­nir de l’Eu­rope. Et pas seule­ment parce que le phar­ma­cien An­toine-Au­gus­tin Par­men­tier s’est fait le zé­la­teur de ses ver­tus nu­tri­tion­nistes à la cour du roi Louis XVI. La pomme de terre ain­si que le maïs amé­ri­cain ont lar­ge­ment contri­bué à ré­duire les pé­riodes de fa­mine en Eu­rope. Plante à forte pro­duc­ti­vi­té qui ne met que quelques mois à sor­tir de terre une fois plan­tée, la pomme de terre a dou­blé les ap­ports ca­lo­riques des Eu­ro­péens. « Les fa­mines en­dé­miques ont alors pra­ti­que­ment dis­pa­ru sur l’aire de culture de la pomme de terre, une bande de 3 000 ki­lo­mètres al­lant

de l’Ir­lande à l’Oural » , ana­lyse Charles Mann. Adam Smith ne s’y est pas trom­pé. Il était éton­né de voir les Ir­lan­dais, gros consom­ma­teurs, en si bonne san­té en dé­pit de leur ali­men­ta­tion peu va­riée. Il était éga­le­ment cons­cient que cette nou­velle norme ali­men­taire pou­vait être por­teuse de crois­sance dé­mo­gra­phique.

De fait, en amé­lio­rant le conte­nu et la ré­gu­la­ri­té de l’ali­men­ta­tion, les pommes de terre ve­nues d’Amé­rique ont contri­bué à ré­duire la mor­ta­li­té in­fan­tile ain­si que les pics de mor­ta­li­té des adultes liés aux ma­la­dies in­fec­tieuses. Avec des consé­quences po­si­tives sur la dé­mo­gra­phie du conti­nent. La consom­ma­tion de pa­tates n’ex­plique pas tout, mais, se­lon une étude ré­cente, le voyage trans­at­lan­tique du tu­ber­cule se­rait res­pon­sable de près de 10 % de la crois­sance dé­mo­gra­phique eu­ro­péenne de l’époque.

Les ba­teaux de Ch­ris­tophe Co­lomb et des conquis­ta­dors es­pa­gnols ont eu des consé­quences humaines, so­ciales et éco­no­miques souvent ana­ly­sées par les his­to­riens. Il fau­dra dé­sor­mais ne pas oublier que ces échanges ont été le pre­mier pas d’une ren­contre entre deux éco­sys­tèmes, d’un mé­lange dont les ef­fets sont en­core très pré­sents au­jourd’hui, plus de cinq siècles après (et qui se pour­suit avec, par exemple, l’ar­ri­vée en Eu­rope de nou­velles algues, de la re­nouée du Ja­pon, une plante in­va­sive, des tor­tues de Flo­ride, des vers de Gui­née et autres abeilles tueuses). L’es­sen­tiel de l’im­pact en­vi­ron­ne­men­tal de la mon­dia­li­sa­tion se trouve peut-être là.

Lee­mage

Ar­ri­vée de Ch­ris­tophe Co­lomb dans le Nou­veau Monde, gra­vure du XVIe siècle. La co­lo­ni­sa­tion du conti­nent amé­ri­cain a pro­fon­dé­ment mo­di­fié l’équi­libre en­vi­ron­ne­men­tal de la pla­nète.

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