Pour une nou­velle gou­ver­nance

L’his­toire montre qu’il est pos­sible de rendre la mon­dia­li­sa­tion plus équi­table et plus dé­mo­cra­tique. Pour ce­la, il faut en re­des­si­ner les règles et ima­gi­ner les ins­ti­tu­tions ca­pables de les por­ter.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Da­ni Ro­drik

La mon­dia­li­sa­tion n’est pas une in­ven­tion ré­cente. Elle exis­tait dé­jà au XIXe siècle et est pas­sée par plu­sieurs phases dont le sens a été à chaque fois dif­fé­rent. Une nou­velle étape a com­men­cé dans les an­nées 1960-1970, avant que dé­bute celle que nous vi­vons au­jourd’hui. In­con­tes­ta­ble­ment, ces di­verses phases de mon­dia­li­sa­tion ont eu leurs par­ti­cu­la­ri­tés propres, cer­taines fonc­tion­nant mieux que d’autres.

DES MAR­CHÉS PLUS LIBRES

La plus an­cienne phase de mon­dia­li­sa­tion, celle du XIXe siècle, était fon­dée sur l’idée que les mar­chés, en par­ti­cu­lier fi­nan­ciers, de­vaient être les plus libres pos­sibles. Les mou­ve­ments de ca­pi­taux et de per­sonnes de­vaient s’y faire sans en­traves, avec le mi­ni­mum d’in­ter­ven­tion de la part des gou­ver­ne­ments et des banques cen­trales. Le seul travail de ces der­nières était de res­ter com­plè­te­ment ou­vertes aux en­trées de ca­pi­taux et d’as­su­rer la pa­ri­té de change entre l’or et leur mon­naie na­tio­nale. La mon­dia­li­sa­tion, no­tam­ment fi­nan­cière, a ain­si connu un fort dé­ve­lop­pe­ment juste avant la Pre­mière Guerre mon­diale. Et ce n’est que ré­cem­ment que nous avons dé­pas­sé le ni­veau de mon­dia­li­sa­tion at­teint lors de cette pé­riode.

Elle s’est ré­vé­lée in­sou­te­nable, car elle ac­crois­sait le poids des mar­chés tout en ré­dui­sant ce­lui de la po­li­tique et de la dé­li­bé­ra­tion dé­mo­cra­tique. Dès que les groupes po­li­tiques, les mou­ve­ments so­ciaux et les syn­di­cats ont dé­ci­dé de se battre pour l’éga­li­té, la jus­tice, leur re­pré­sen­ta­tion po­li­tique et leur sa­laire, il est de­ve­nu né­ces­saire de li­mi­ter la por­tée de la mon­dia­li­sa­tion de l’éco­no­mie. Fi­na­le­ment, cette pre­mière phase s’est ef­fon­drée du fait de son in­com­pa­ti­bi­li­té avec l’émer­gence d’un mou­ve­ment dé­mo­cra­tique et l’or­ga­ni­sa­tion de la classe ou­vrière.

La mon­dia­li­sa­tion des an­nées 1950 à 1980 est dif­fé­rente. Elle s’étend avec la dif­fu­sion du

com­merce mon­dial, l’in­ves­tis­se­ment à l’étran­ger mas­sif des mul­ti­na­tio­nales et l’ex­ten­sion du volume des tran­sac­tions fi­nan­cières. Mais dans le même temps, cette mon­dia­li­sa­tion est tem­pé­rée par l’Etat-pro­vi­dence et les me­sures de ré­gu­la­tion des Etats­na­tions. Elle s’ins­crit dans l’architecture key­né­sienne du monde post-Se­conde Guerre mon­diale, le « com­pro­mis de Bretton Woods », qui créait un équi­libre entre les mar­chés et l’Etat. Il était alors pos­sible pour les pays eu­ro­péens de bé­né­fi­cier si­mul­ta­né­ment de l’ac­crois­se­ment des échanges et des in­ves­tis­se­ments étran­gers, tout en construi­sant un sys­tème de pro­tec­tion so­ciale et en éta­blis­sant un cer­tain ni­veau d’éga­li­té au sein de leurs so­cié­tés.

Dans les an­nées 1990, la mon­dia­li­sa­tion a pris une nou­velle forme. Les mar­chés ont com­men­cé à aban­don­ner l’idée qu’ils avaient be­soin d’ins­ti­tu­tions po­li­tiques, non mar­chandes et de ré­gle­men­ta­tion pour bien fonc­tion­ner. La glo­ba­li­sa­tion est alors en­cou­ra­gée pour elle-même et évo­lue vers ce que j’appelle l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion, avec pour ef­fet la créa­tion de nom­breux dés­équi­libres.

LES DÉS­ÉQUI­LIBRES DE L’HY­PER­MON­DIA­LI­SA­TION

Ces dés­équi­libres sont por­tés par des flux de ca­pi­taux de court terme, vo­la­tils, sources de crises fi­nan­cières ré­cur­rentes. Il y a dé­con­nexion entre, d’un cô­té, les in­ves­tis­seurs, les ban­quiers et les pro­fes­sion­nels pros­pères qui ont ac­cès aux mar­chés mon­diaux et peuvent se dé­pla­cer fa­ci­le­ment, et, de l’autre, les tra­vailleurs et les in­di­vi­dus à faibles qua­li­fi­ca­tions, liés à un lieu de pro­duc­tion. Cette dé­con­nexion a ali­men­té les in­éga­li­tés dans les so­cié­tés dé­ve­lop­pées. Cette mon­dia­li­sa­tion est donc à l’ori­gine d’une pros­pé­ri­té très in­éga­li­taire.

Les mar­chés sont pen­sés comme des en­ti­tés au­to­ré­gu­lées et toute in­ter­fé­rence dans leur fonc­tion­ne­ment est vue comme in­trin­sè­que­ment in­dé­si­rable. C’est ain­si que la mon­dia­li­sa­tion est de­ve­nue une fin en soi. Avec l’ex­ten­sion des mar­chés et la dif­fu­sion des idées néo­li­bé­rales sur l’accumulation des ri­chesses dans l’éco­no­mie glo­ba­li­sée, les ins­ti­tu­tions ca­pables de com­pen­ser les dés­équi­libres créés, même si elles n’ont pas dis­pa­ru, sont de­ve­nues si­gni­fi­ca­ti­ve­ment plus faibles. Le creu­se­ment des écarts de sa­laires dans les en­tre­prises de­vient « ac­cep­table » ; une plus grande par­tie de la classe ou­vrière de­vient « in­for­ma­li­sée », elle n’est plus re­pré­sen­tée dans les conven­tions col­lec­tives. Le nombre de syn­di­qués chute dans un bon nombre de pays. Les ré­gu­la­tions fi­nan­cières sont di­mi­nuées tout comme les taxes sur le ca­pi­tal mo­bile des grandes so­cié­tés.

A conti­nuer ain­si, sans ten­ter de re­des­si­ner les règles de la mon­dia­li­sa­tion, le risque existe que la course entre les ten­sions so­ciales créées et la ca­pa­ci­té des ins­ti­tu­tions à les conte­nir se ter­mine en un écla­te­ment po­li­tique et so­cial dif­fi­cile à en­di­guer.

RÉ­IN­VEN­TER LA DÉ­MO­CRA­TIE

Alors que peut-on faire ? Le mar­ché na­tio­nal est lié à l’exis­tence d’un gou­ver­ne­ment na­tio­nal. Dans la même lo­gique, un mar­ché mon­dial sup­po­se­rait la mise en place d’une gou­ver­nance mon­diale, d’une dé­mo­cra­tie mon­diale. Les es­poirs en ce sens se tra­duisent par l’ac­tion du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC), du G20, etc. Mais ces ins­ti­tu­tions ont des ob­jec­tifs ad hoc liés à leur do­maine d’in­ter­ven­tion, dans le cadre d’une co­opé­ra­tion li­mi­tée qui ne pour­ra ja­mais re­pré­sen­ter au ni­veau mon­dial l’équi­valent de ce qu’un gou­ver­ne­ment na­tio­nal peut faire.

Dans les an­nées 1950 et 1960, les gens ne connaissent rien au Gatt, l’Ac­cord gé­né­ral sur les ta­rifs doua­niers et le com­merce, l’an­cêtre de l’OMC, éta­bli à Ge­nève. Lors de leurs ren­contres dans la ville suisse ou ailleurs, les di­plo­mates du com­merce y trai­taient de ques­tions obs­cures sur les ta­rifs doua­niers, qui n’avaient pas d’im­pli­ca­tions di­rectes sur la vie des in­di­vi­dus. Au­jourd’hui, nous avons une OMC qui veut de plus en plus peser sur les ré­gu­la­tions en­vi­ron­ne­men­tales, sur la qua­li­té ou la sé­cu­ri­té de la nour­ri­ture, sur les règles à res­pec­ter par les agri­cul­teurs qui font ap­pel à des sub­ven­tions, etc. Au­tant de su­jets qui concernent di­rec­te­ment la vie quo­ti­dienne des gens. Il en ré­sulte un sen­ti­ment d’in­tru­sion par des bu­reau­crates sans vi­sages, pre­nant des dé­ci­sions bien loin des mé­ca­nismes de res­pon­sa­bi­li­té dé­mo­cra­tique de nos so­cié­tés.

C’est pour­quoi il faut trou­ver le moyen de ré­in­ven­ter la dé­mo­cra­tie, de ré­in­ven­ter l’idée que nous pou­vons contrô­ler notre propre vie, en re­ma­niant de ma­nière ap­pro­priée les règles de la mon­dia­li­sa­tion fi­nan­cière et du com­merce in­ter­na­tio­nal. Afin de rendre la mon­dia­li­sa­tion meilleure, plus saine, plus du­rable et, en même temps, plus dé­mo­cra­tique.

L’hy­per­mon­dia­li­sa­tion n’est pas viable, car le genre de gou­ver­nance qu’elle re­quiert ne peut être mis en oeuvre. Pour deux rai-

sons. La pre­mière est une rai­son pra­tique. Les gou­ver­ne­ments na­tio­naux ne re­non­ce­ront ja­mais à leur sou­ve­rai­ne­té pour éta­blir l’au­to­ri­té né­ces­saire à la créa­tion d’une gou­ver­nance mon­diale. Même en Eu­rope, les dif­fi­cul­tés de créa­tion d’ins­ti­tu­tions po­li­tiques su­pra­na­tio­nales réel­le­ment re­pré­sen­ta­tives, dé­mo­cra­tiques et res­pon­sables sont vi­sibles. L’idée de dif­fu­ser ce pro­jet au monde en­tier est com­plè­te­ment ir­réa­liste.

La rai­son plus fon­da­men­tale est que cette évo­lu­tion n’est pas sou­hai­table. Chaque na­tion a des be­soins dif­fé­rents. A chaque ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment cor­res­pondent des be­soins dif­fé­rents en termes de ré­gle­men­ta­tion. Le fait que la France veuille ré­gu­ler son mar­ché fi­nan­cier n’im­plique pas les mêmes consé­quences que si la Chine, le Ni­ger ou même les Etats-Unis dé­cident de le faire. La gou­ver­nance mon­diale comme moyen d’ob­te­nir un en­semble d’ac­cords com­mun ou d’har­mo­ni­ser ces dif­fé­rences n’est pas sou­hai­table parce que tous les pays ont leurs propres tra­di­tions et leurs né­ces­si­tés. Si une grande ma­jo­ri­té de gens dé­cident, sur la base de leurs in­for­ma­tions, de re­fu­ser les or­ga­nismes gé­né­ti­que­ment mo­di­fiés (OGM), au­cune or­ga­ni­sa­tion, in­ter­na­tio­nale ou non, au­cun ac­cord de com­merce in­ter­na­tio­nal ne doit leur im­po­ser leur utilisation. Etant don­né la com­plexi­té et la di­ver­si­té de l’éco­no­mie mon­diale, tous les pays ne peuvent pas être sou­mis aux mêmes règles, la di­ver­si­té est né­ces­saire. Mais une fois celle-ci ac­cep­tée et mise en oeuvre, elle ne per­met plus d’avoir un mar­ché mon­dial réel­le­ment uni­fié. Dans ces condi­tions, l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion n’est plus pos­sible.

Il faut donc es­sayer de construire quelque chose de plus équi­li­bré, de moins ex­trême que l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion. Il faut recréer un es­pace pour que les gou­ver­ne­ments na­tio­naux, les élec­tions na­tio­nales puissent écrire leurs propres règles sans, dans le même temps, dé­man­te­ler com­plè­te­ment la mon­dia­li­sa­tion. A mon sens, c’est pos­sible.

PÉ­KIN A MAIN­TE­NU SES EN­TRE­PRISES D’ÉTAT

Lais­sez- moi prendre un exemple. Cer­tains disent : « la Chine n’est-elle pas la preuve que ces trois der­nières dé­cen­nies de mon­dia­li­sa­tion, d’hy­per­mon­dia­li­sa­tion, ont fonc­tion­né à mer­veille ? » Il est vrai que la Chine en­re­gistre la plus im­pres­sion­nante per­for­mance éco­no­mique mon­diale ain­si qu’une ré­duc­tion his­to­rique de la pau­vre­té. C’est ar­ri­vé au mo­ment du pas­sage à la troi­sième phase de la mon­dia­li­sa­tion, l’ère de l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion. Mais la Chine a ac­com­pli ce mi­racle éco­no­mique et so­cial pré­ci­sé­ment en ne jouant pas les règles de l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion. Elle a réus­si ce mi­racle dans l’ère de l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion en ap­pli­quant les prin­cipes de Bretton Woods.

Que faut-il en­tendre par là ? Es­sen­tiel­le­ment que le mo­dèle éco­no­mique chi­nois s’ap­puie sur une par­ti­ci­pa­tion ex­ten­sive de l’Etat, qui ouvre le pays à l’éco­no­mie mon­diale uni­que­ment dans la me­sure où il le juge sou­hai­table et quand il le juge ap­pro­prié. C’est un pro­ces­sus sé­quen­cé et gra­duel où le gou­ver­ne­ment a conser­vé une large par­tie de son éco­no­mie loin des forces de la mon­dia­li­sa­tion. La Chine a main­te­nu ses en­tre­prises d’Etat, tant pour pro­té­ger la force de travail que comme source d’em­plois. Elle a pous­sé ses en­tre­prises vers le mar­ché mon­dial à par­tir de zones éco­no­miques spé­ciales, tout en main­te­nant un pro­tec­tion­nisme si­gni­fi­ca­tif sur son mar­ché in­té­rieur. Elle contrôle les flux de ca­pi­taux. Elle fixe les taux de change pour ga­ran­tir la pro­fi­ta­bi­li­té de ses ex­por­ta­teurs et, bien sûr, elle a un large éven­tail de po­li­tiques in­dus­trielles, de cré­dits, de sub­ven­tions et d’exi­gences sur le conte­nu lo­cal des pro­duc­tions des en­tre­prises étran­gères, qui lui as­sure un dé­ve­lop­pe­ment de ses ca­pa­ci­tés éco­no­miques na­tio­nales.

La prin­ci­pale le­çon à re­te­nir sur la crois­sance et le dé­ve­lop­pe­ment de pays comme la Chine, ou avant elle la Corée du Sud et Taiwan et, en­core avant ce­la, le Ja­pon dans les an­nées 1950 et 1960, c’est que la mon­dia­li­sa­tion marche d’au­tant mieux que les stra­té­gies d’ou­ver­ture à l’éco­no­mie mon­diale sont combinées avec une stra­té­gie na­tio­nale vo­lon­ta­riste de sou­tien et de dé­ve­lop­pe­ment d’in­dus­tries lo­cales vers une di­ver­si­fi­ca­tion de l’éco­no­mie qui ne peut se faire d’elle-même.

L’his­toire en­seigne que l’on peut ap­pri­voi­ser le ca­pi­ta­lisme. Nous avons ap­pris que l’on peut dé­ve­lop­per les ins­ti­tu­tions à même d’as­su­rer que l’équi­té, l’in­té­gra­tion so­ciale et la dé­mo­cra­tie soient com­pa­tibles avec l’éco­no­mie de mar­ché. Ce­la de­mande de construire les ins­ti­tu­tions po­li­tiques et so­ciales com­plé­men­taires au mar­ché. Il ne s’agit pas de dé­truire le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé mais de le sauver, ce qui ne se­ra pos­sible qu’en ré­ima­gi­nant les ins­ti­tu­tions dont il a be­soin.

Beawiharta/Reu­ters

Ma­ni­fes­ta­tion en In­do­né­sie contre l’OMC en dé­cembre 2013. La gou­ver­nance mon­diale que né­ces­si­te­rait l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion n’est ni réa­liste ni sou­hai­table.

Aly Song - Reu­ters

La Chine a réus­si un mi­racle éco­no­mique et so­cial dans l’ère de l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion, en ap­pli­quant les prin­cipes de Bretton Woods.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.