Une mon­dia­li­sa­tion… pas très mon­diale !

La glo­ba­li­sa­tion est un phé­no­mène dis­pa­rate, qui ne se tra­duit pas par une uni­for­mi­sa­tion du monde. Le ca­pi­ta­lisme s’ap­puie sur les cultures lo­cales plus qu’il ne les re­met en cause.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Jean-Fran­çois Bayart

La mon­dia­li­sa­tion de l’éco­no­mie est-elle vrai­ment mon­diale ?

Pa­ra­doxa­le­ment, la mon­dia­li­sa­tion n’est pas si mon­diale que ce­la ! Elle consti­tue un phé­no­mène très hé­té­ro­gène avec toute une sé­rie de dis­jonc­tions. D’abord, il faut bien voir que la glo­ba­li­sa­tion n’est pas un phé­no­mène co­hé­rent : il y a une glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière – qui est très pous­sée –, une glo­ba­li­sa­tion du mar­ché des biens – qui est dé­jà moins pous­sée – et une non- in­té­gra­tion du mar­ché mon­dial de la force de travail, puisque les mi­gra­tions sont de plus en plus contraintes par toute une sé­rie de me­sures ad­mi­nis­tra­tives. L’en­di­gue­ment des mi­gra­tions est d’ailleurs de plus en plus mi­li­ta­ri­sé, par exemple avec le dis­po­si­tif Fron­tex en mer Mé­di­ter­ra­née ou au large des côtes de l’Espagne. Cha­cun de ces plans, cha­cun de ces pay­sages – pour re­prendre une ex­pres­sion de l’an­thro­po­logue amé­ri­cain Ar­jun Ap­pa­du­rai – a sa propre lo­gique.

Même si l’on s’en tient seule­ment à la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière, on voit bien que toutes les parties du monde ne sont pas in­té­grées au mar­ché mon­dial de la même ma­nière : entre la Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine et la Suisse, il y a quand même quelques dif­fé­rences, même si une par­tie du ca­pi­tal cen­tra­fri­cain s’est pro­ba­ble­ment ré­fu­giée en Suisse !

Plus in­té­res­sant en­core, dans un pays don­né, la glo­ba­li­sa­tion n’est pas « équi­ta­ble­ment » par­ta­gée. Par exemple, le nombre de noms de do­maines In­ter­net est beau­coup plus éle­vé dans la pres­qu’île de Man­hat­tan que dans le Mid­west des Etats-Unis. Quant à la glo­ba­li­sa­tion de la Chine, c’est d’abord celle de ce que l’on appelle « la Chine bleue », c’es­tà-dire de tous les sites in­dus­triels si­tués sur la côte, tan­dis que la « Chine jaune », celle de l’ar­riè­re­pays, avec ses cen­taines de mil­lions de pay­sans, est beau­coup moins in­té­grée à l’éco­no­mie mon­diale. Il y a donc de très grandes dis­pa­ri­tés dans la glo­ba­li­sa­tion.

La dif­fu­sion du ca­pi­ta­lisme au ni­veau mon­dial se tra­duit-elle par une uni­for­mi­sa­tion des ter­ri­toires ?

Pas­sons sur le fait que le ca­pi­ta­lisme crée des asy­mé­tries ré­gio­nales, comme nous le rap­pelle au­jourd’hui la crise de l’Eu­rope du Sud. On consi­dère souvent que la glo­ba­li­sa­tion de l’éco­no­mie ca­pi­ta­liste se tra­duit par une uni­for­mi­sa­tion de ce que l’on appelle d’une ma­nière un peu ra­pide « la culture ». Et à vrai dire, quand on parle d’uni­for­mi­sa­tion, on sup­pose plus ou moins une es­pèce d’amé­ri­ca­ni­sa­tion, ou en tout cas d’oc­ci­den­ta­li­sa­tion du monde.

Or, il me semble que l’une des di­men­sions de l’hé­té­ro­gé­néi­té de la glo­ba­li­sa­tion c’est que pré­ci­sé­ment il n’y a pas uni­for- mi­sa­tion. Et que la dif­fu­sion de phé­no­mènes éco­no­miques ou cultu­rels à l’échelle de la pla­nète s’ac­com­pagne in­évi­ta­ble­ment d’une ré­in­ven­tion de la dif­fé­rence, pour ci­ter à nou­veau un an­thro­po­logue, James Clif­ford.

Ce phé­no­mène est pa­tent dans le do­maine cultu­rel. Une

en­quête com­pa­ra­tive an­thro­po­lo­gique très in­té­res­sante montre comment l’usage du res­tau­rant McDo en Asie n’a rien à voir avec ce­lui que les Amé­ri­cains en font. En Chine, on y dé­livre certes la nour­ri­ture ra­pi­de­ment, mais on y mange très len­te­ment ! On s’ins­talle dans le McDo parce que les toi­lettes y sont propres, pour y bavarder entre femmes ou entre filles, pour y fê­ter l’an­ni­ver­saire d’un en­fant ou pour dra­guer, se­lon des règles qui sont à la fois oc­ci­den­tales – parce qu’on est ef­fec­ti­ve­ment dans un lieu mo­derne, de type oc­ci­den­tal –, mais éga­le­ment très « chi­noises ». Par exemple, si vous in­vi­tez votre belle dans un res­tau­rant chi­nois « tra­di­tion­nel », vous pre­nez des risques fi­nan­ciers ! Si la table d’à cô­té com­mande des ailes de re­quin ou ce genre de mets coû­teux, vous al­lez être pris à votre corps dé­fen­dant dans une es­pèce de com­pé­ti­tion sym­bo­lique, pour vous im­po­ser au­près de la fille que vous cher­chez à sé­duire, et évi­dem­ment c’est as­sez pé­rilleux. Alors que si vous êtes dans un McDo, même si votre co­pine est gour­mande et qu’elle prend un Big Mac, fi­nan­ciè­re­ment ça ne va pas vous em­me­ner très loin…

Dans le do­maine à pro­pre­ment par­ler éco­no­mique, il en est de même. Il y a une dif­fu­sion des normes, par exemple fi­nan­cières, de la bonne gou­ver­nance, etc., mais, con­crè­te­ment, on voit bien que ces normes font l’ob­jet d’ap­pro­pria­tions dif­fé­rentes de la part des so­cié­tés na­tio­nales. Et je di­rais même peut-être plus pré­ci­sé­ment de la part des groupes so­ciaux do­mi­nants qui contrôlent les sys­tèmes po­li­tiques et les éco­no­mies na­tio­nales. Un exemple par­mi d’autres se trouve dans la re­cherche de Mo­ha­med To­zy et de Béa­trice Hi­bou sur la li­bé­ra­li­sa­tion de la té­lé­pho­nie mo­bile au Maroc : dans ce pays, sous pré­texte de mise aux normes du stan­dard in­ter­na­tio­nal de la té­lé­pho­nie et de contrôle de la bonne ges­tion de la manne fi­nan­cière que re­pré­sen­tait l’at­tri­bu­tion des ré­seaux à des opé­ra­teurs pri­vés, la li­bé­ra­li­sa­tion du mar­ché s’est en réa­li­té tra­duite par la cons­ti­tu­tion d’un vé­ri­table tré­sor de guerre non bud­gé­ti­sé et contrô­lé par le sou­ve­rain.

Par dé­fi­ni­tion, l’uni­ver­sa­li­sa­tion d’un mo­dèle se tra­duit tou­jours par sa ré­in­ven­tion. Et il n’y a pas be­soin à vrai dire de fran­chir les rives de la Mé­di­ter­ra­née pour s’en rendre compte : on voit bien comment la dé­mo­cra­tie en Eu­rope oc­ci­den­tale fonc­tionne de ma­nière com­plè­te­ment dif­fé­rente, comment elle a une his­to­ri­ci­té propre dans cha­cun des pays consti­tu­tifs de l’Union eu­ro­péenne. La concep­tion même de l’Etat, de la dé­mo­cra­tie, n’a pas grand-chose à voir, par exemple, de part et d’autre du Rhin. L’uni­ver­sa­li­sa­tion se fait tou­jours par sin­gu­la­ri­sa­tion.

Pour au­tant, ne constate-t-on pas que cha­cun d’entre nous vit dans un même temps mon­dial, fo­ca­li­sé en par­tie sur les mêmes évé­ne­ments mon­diaux ?

Je di­rais plu­tôt que nous sommes vic­times de l’illu­sion d’un temps mon­dial, qui nous est don­née par le dé­ploie­ment des nou­velles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, la té­lé­vi­sion, le té­lé­phone por­table, no­tam­ment les smart­phones qui per­mettent une

Nous sommes vic­times de l’illu­sion d’un temps mon­dial don­née par les tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion

dif­fu­sion im­mé­diate de l’image et semblent nous an­crer dans l’ur­gence du pré­sent.

En fait, les gens conti­nuent à vivre dans le pas­sé. L’his­toire reste ex­tra­or­di­nai­re­ment pré­sente dans nos consciences po­li­tiques. Il y a quelques an­nées, des inondations ont eu lieu dans la Somme, la ri­vière est sor­tie de son lit. Une ru­meur s’est pro­pa­gée dans le dé­par­te­ment di­sant que c’était le gou­ver­ne­ment qui avait dé­ver­sé l’eau de la Seine vers la Somme ! Les so­cio­logues se sont in­ter­ro­gés sur l’ori­gine de cette ru­meur et, avec l’aide des his­to­riens, ils ont mon­tré qu’en réa­li­té, c’était une ré­sur­gence de la ran­coeur de la po­pu­la­tion de la Somme à l’en­contre de Pa­ris à la suite de l’in­suf­fi­sance de l’aide à la re­cons­truc­tion oc­troyée par le gou­ver­ne­ment cen­tral au len­de­main du grand trau­ma­tisme de la guerre de 14- 18. Dans un pays aus­si ra­tion­nel, aus­si in­dus­triel, aus­si mo­derne que la France, l’his­toire reste om­ni­pré­sente.

Et il en est de même dans toutes les so­cié­tés. On voit très bien d’ailleurs, avec cette fièvre de com­mé­mo­ra­tion (com­mé­mo­ra­tion de la Grande Guerre, com­mé­mo­ra­tions du gé­no­cide des Ar­mé­niens, com­mé­mo­ra­tion de la Shoah, etc.), que nous res­tons ob­sé­dés par le pas­sé. Et bien en­ten­du, ce pas­sé est ex­trê­me­ment dif­fé­ren­cié. Les Turcs et les Ar­mé­niens n’ont pas exac­te­ment la même mé­moire his­to­rique du gé­no­cide de 1915 – c’est un eu­phé­misme ! La guerre d’Al­gé­rie n’est pas la même non plus de part et d’autre de la Mé­di­ter­ra­née.

Au-de­là de cette dif­fé­ren­cia­tion de la mé­moire, les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion et d’in­for­ma­tion se mettent au ser­vice de consciences du temps très dif­fé­rentes. Les chiites mil­lé­na­ristes qui vivent dans l’at­tente du re­tour du douzième imam uti­lisent les smart­phones, In­ter­net et la té­lé­vi­sion, et éven­tuel­le­ment les mettent au ser­vice de cette convic­tion et de cette concep­tion mil­lé­na­riste du temps qui n’a pas grand-chose à voir avec le temps, par exemple, du fi­nan­cier de la Ci­ty ou de Wall Street. Il y a, me semble-t-il, une très grande dis­pa­ri­té du temps mon­dial. Ce­lui-ci ne se conjugue pas au sin­gu­lier, et c’est une illu­sion que de consi­dé­rer que nous sommes tous dans le même temps, même si nous pou­vons ef­fec­ti­ve­ment voir les mêmes images.

D’ailleurs, le fait de voir les mêmes images – par exemple de la Coupe du monde de football – ne si­gni­fie pas qu’on en a la même per­cep­tion. Les sup­por­ters bré­si­liens et les sup­por­ters al­le­mands ne vont pas voir le même match dif­fu­sé en temps réel par les mêmes chaînes de té­lé­vi­sion de la même ma­nière ! Ils ne vi-

vront pas la tem­po­ra­li­té du match de fa­çon iden­tique. Je crois que ce temps mon­dial reste pro­fon­dé­ment hé­té­ro­gène, comme le reste de la glo­ba­li­sa­tion.

Dans les res­tau­rants ira­niens de Du­baï, il y a gé­né­ra­le­ment plu­sieurs hor­loges : l’une marque l’heure de Du­baï, une autre celle de Los An­geles ( parce que la dia­spo­ra ira­nienne aux EtatsU­nis est sur­tout im­plan­tée en Ca­li­for­nie), une troi­sième l’heure de To­kyo (parce que, au moins à une cer­taine époque, beau­coup d’Ira­niens avaient émi­gré à To­kyo pour y tra­vailler, puis­qu’il n’était pas né­ces­saire d’ob­te­nir un vi­sa pour y al­ler) et, en­fin, l’heure de Lar, une ville moyenne dont est ori­gi­naire une bonne part des Ira­niens vi­vant à Du­baï. Cette col­lec­tion d’hor­loges montre très bien comment il n’y a pas de jeu à somme nulle entre le lo­cal, le na­tio­nal et le glo­bal.

Le ca­pi­ta­lisme ne contri­bue-t-il pas tou­te­fois à re­mettre en cause les tra­di­tions lo­cales ?

L’une des croyances des gens qui dé­fendent le ca­pi­ta­lisme li­bé­ral est de consi­dé­rer qu’il fonc­tionne sur une table rase, qu’il y a une es­pèce de construc­tion de l’éco­no­mie de mar­ché

ex ni­hi­lo, qui pro­cé­de­rait par éra­di­ca­tion de la tra­di­tion, du ré­gime éco­no­mique an­té­rieur. Au fond, la tra­di­tion, ou l’his­toire, se­rait un pe­tit peu l’en-

Le ca­pi­ta­lisme se construit en uti­li­sant les rap­ports so­ciaux éta­blis

ne­mie du ca­pi­ta­lisme, qui est sup­po­sé se construire contre l’hé­ri­tage his­to­rique. C’est une croyance qui est as­sez com­pa­rable, cu­rieu­se­ment, avec celle de la construc­tion du com­mu­nisme ou du so­cia­lisme, qui lui aus­si pré­ten­dait, de ma­nière très vo­lon­ta­riste, pro­cé­der par éra­di­ca­tion des mau­vaises ha­bi­tudes, des rap­ports so­ciaux de pro­duc­tion an­té­rieurs.

Les his­to­riens nous ont mon­tré que les choses ne se pas­saient

363 C’est le nombre de fro­mages fran­çais, in­ven­tés par le ca­pi­ta­lisme grâce au che­min de fer

pas du tout de cette fa­çon. Fer­nand Brau­del di­sait du ca­pi­ta­lisme qu’il était « le vi­si­teur

du soir » et qu’il ar­ri­vait en fin de jour­née, alors que la table était dé­jà dres­sée, qu’il fai­sait son miel de ce qui était dis­po­sé sur la table. Et en ef­fet, des an­thro­po­logues ont pu mon­trer très pré­ci­sé­ment comment les rap­ports so­ciaux propres aux so­cié­tés li­gna­gères, en Afrique sub­sa­ha­rienne, nour­ris­saient l’es­prit du ca­pi­ta­lisme – il n’y a pas, là non plus, un jeu à somme nulle entre les rap­ports so­ciaux, les re­pré­sen­ta­tions cultu­relles propres à ces so­cié­tés et l’in­ven­tion du ca­pi­ta­lisme.

Un his­to­rien mar­xiste comme Per­ry An­der­son a par­lé à ce pro­pos de « conca­té­na­tion » , c’est- à- dire d’en­chaî­ne­ment entre le mode de pro­duc­tion es­cla­va­giste et le mode de pro­duc­tion féo­dal, et en­suite entre ce mode de pro­duc­tion féo­dal et le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste. Cer­tains mar­xistes ont aus­si par­lé de l’ar­ti­cu­la­tion des modes de pro­duc­tion.

Ces no­tions sont un peu abs­traites, mais elles nous rap­pellent que, en réa­li­té, le ca­pi­ta­lisme ne se construit pas contre ce que l’on appelle la culture – ce que je pré­fère nom­mer « l’his­toire » –, mais bel et bien en uti­li­sant le ma­té­riau his­to­rique, en uti­li­sant les re­pré­sen­ta­tions cultu­relles, les rap­ports so­ciaux éta­blis.

Y au­rait-il alors des cultures plus fa­vo­rables que d’autres à l’in­ser­tion dans le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé ?

Si vous par­tez de l’idée que les Chi­nois sont tous peu ou prou confu­céens, vous trou­vez alors des ex­pli­ca­tions à la réus­site du pays par le fait que la « culture asia­tique » se­rait fa­vo­rable au ca­pi­ta­lisme. Mais alors comment expliquer les per­for­mances éco­no­miques très dif­fé­rentes dans les an­nées 1960-1970 entre la Chine po­pu­laire et Taiwan ? Du cô­té de Taiwan, vous avez une éco­no­mie ca­pi­ta­liste très per­for­mante qui, di­rait-on au­jourd’hui,

« émerge » au sein de l’éco­no­mie mon­diale. Tan­dis qu’en Chine, c’était la pé­riode du Grand Bond en avant, de la Ré­vo­lu­tion cultu- relle, des grandes tra­gé­dies so­ciales ; et en dé­pit de prouesses en trompe l’oeil sur le plan des grandes in­fra­struc­tures, l’éco­no­mie chi­noise « n’émer­geait » pas. Comment se fait-il que tous ces Chi­nois confu­céens soient ca­pi­ta­listes à Taiwan et com­mu­nistes en Chine conti­nen­tale avec des per­for­mances éco­no­miques évi­dem­ment ex­trê­me­ment dif­fé­rentes ? Et puis comment expliquer que les mêmes Chi­nois confu­céens aient vé­cu dans un ré­gime so­cia­liste, ou com­mu­niste, dans les an­nées 1960-70, avant de se conver­tir tout d’un coup aux ré­formes de Deng Xiao­ping, et qu’ils fassent au­jourd’hui des bonds de tigre à l’échelle de l’éco­no­mie ca­pi­ta­liste mon­diale ? Le fac­teur de la culture, en tant que tel, n’ex­plique pas ce­la.

Vous dites qu’en fait les so­cié­tés s’hy­brident par contact avec l’ex­té­rieur.

Per­met­tez-moi de prendre un exemple tri­vial mais, au fond, qui est très par­lant. Lors­qu’on évoque la « culture mé­di­ter­ra­néenne », on s’ima­gine l’huile d’olive, le pain, le vin et la tomate ; la « cui­sine mé­di­ter­ra­néenne », c’est la tomate, et si tous les peuples du Bas­sin mé­di­ter­ra­néen se dé­testent cor­dia­le­ment, au moins ils par­tagent l’amour de la tomate, mu­sul­mans et chré­tiens confon­dus. Il y a un pe­tit hic dans le rai­son­ne­ment, car la tomate est ve­nue en Mé­di­ter­ra­née au XVIe siècle, en pro­ve­nance de l’Amé­rique cen­trale. So­crate phi­lo­so­phait peut-être de­vant une as­siette d’huile d’olive avec du pain et du vin, mais il n’y avait pas de to­mates !

Les cultures pro­cèdent tou­jours par hy­bri­da­tion avec l’ex­té­rieur. Ce­la est vrai du re­li­gieux par exemple : le re­li­gieux est un in­fâme bri­co­lage, que Dieu me par­donne ! L’is­lam a em­prun­té au ju­daïsme et au chris­tia­nisme ; le chris­tia­nisme – c’est un eu­phé­misme – a em­prun­té au ju­daïsme ; et le ju­daïsme lui- même a em­prun­té à tous les pa­ga­nismes, pour al­ler vite, avant de s’ima­gi­ner sur le mode du mo­no­théisme.

Il n’y a pas de culture pure. Ce que l’on appelle par exemple la « cui­sine de ter­roir », qui ra­vit nos pa­pilles et notre nos­tal­gie en­fan­tine, est en France un pur pro­duit du ca­pi­ta­lisme. Les 363 fro­mages dont nous nous en­or­gueillis­sons sont des fro­mages in­ven­tés par le ca­pi­ta­lisme, grâce au che­min de fer. La sainte tri­ni­té du li­va­rot, du ca­mem­bert et du pont-l’évêque est un pro­duit de la ligne Pa­risDeau­ville : c’est le train qui per­met aux pro­duc­teurs nor­mands d’in­ves­tir le mar­ché pa­ri­sien, les halles et, évi­dem­ment, d’es­sayer de sé­duire le consom­ma­teur pa­ri­sien par des pro­duits de plus en plus éla­bo­rés, tout en exal­tant les spé­ci­fi­ci­tés de ter­roir et en mo­bi­li­sant le ré­per­toire, l’ima­gi­naire de la tra­di­tion. L’in­ven­tion du ca­pi­ta­lisme, l’in­ven­tion de la mo­der­ni­té, est pas­sée par l’in­ven­tion de la tra­di­tion, pour re­prendre le très beau concept d’Eric Hobs­bawm et Te­rence Ran­ger, deux his­to­riens bri­tan­niques.

Quel est l’ave­nir de la mon­dia­li­sa­tion ?

Il est dif­fi­cile de sa­voir où va la mon­dia­li­sa­tion, et les cher­cheurs sont tou­jours plus prompts à par­ler du pas­sé ou du pré­sent que de l’ave­nir ! Mais en­fin, si on mo­bi­lise les res­sources de la so­cio­lo­gie his­to­rique du po­li­tique – qui est la dis­ci­pline dont je me ré­clame –, on peut éprou­ver une cer­taine frayeur dans cette es­pèce de course en avant dans la­quelle nous nous sommes lan­cés de­puis main­te­nant plu­sieurs dé­cen­nies.

S’ima­gi­ner que « les gens du Sud », comme on dit, vont s’ar­rê­ter de­vant la vi­trine du grand mar­ché mon­dial de la glo­ba­li­sa­tion sans vou­loir en­trer dans le ma­ga­sin, c’est pé­cher par naï­ve­té. Cette dis­jonc­tion entre l’in­té­gra­tion éco­no­mique et fi­nan­cière, d’une part, et la fragmentation tou­jours plus po­li­cière et tou­jours plus coer­ci­tive du mar­ché in­ter­na­tio­nal de la force de travail est po­li­ti­que­ment ex­plo­sive. Elle est d’au­tant plus in­quié­tante que des his­to­riens éco­no­miques ont mon­tré comment l’écla­te­ment de la Pre­mière Guerre mon­diale a été le fruit d’une telle dis­jonc­tion : quand les Etats-Unis et en­suite cer­tains pays d’Eu­rope oc­ci­den­tale, comme la France, se sont fer­més à l’im­mi­gra­tion, ce­la a lar­ge­ment contri­bué à ren­for­cer les na­tio­na­lismes. Tout ce­la a fi­ni par me­ner à une guerre mon­diale dont per­sonne ne vou­lait, que tout le monde at­ten­dait et dont per­sonne n’avait pré­vu le for­mi­dable dé­chaî­ne­ment.

Il y a là un aver­tis­se­ment qu’il faut prendre au sé­rieux. La glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et fi­nan­cière est tou­jours al­lée de pair avec la ré­trac­tion iden­ti­taire. La cé­lé­bra­tion des ter­roirs, par exemple, en est une ma­ni­fes­ta­tion ai­mable et souvent plai­sante, mais qui connaît d’autres formes po­li­ti­que­ment beau­coup plus in­quié­tantes. Son­geons au mou­ve­ment Aube do­rée en Grèce, qui re­jette de plus en plus vio­lem­ment les im­mi­grés. Et que dire de la tra­gé­die de Lam­pe­du­sa, qui s’est sol­dée l’an der­nier par la mort de 300 mi­grants à la porte de l’Eu­rope.

Nous de­vons nous po­ser la ques­tion : vers quoi al­lons-nous ? Nous sa­vons que l’ave­nir ra­dieux pro­nos­ti­qué par le com­mu­nisme ou par les te­nants du néo­li­bé­ra­lisme est gé­né­ra­le­ment gri­ma­çant et tra­gique. C’est une le­çon de l’his­toire que nous de­vrions gar­der à l’es­prit.

A Xian, en Chine. L’usage du res­tau­rant McDo en Asie n’a rien à voir avec ce­lui que les Amé­ri­cains en font. On y sert la nour­ri­ture aus­si ra­pi­de­ment, mais on y mange très len­te­ment ! Si­mo­net - An­dia

Ma­ni­fes­ta­tion d’Aube do­rée à Athènes. La glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique et fi­nan­cière est tou­jours al­lée de pair avec la ré­trac­tion iden­ti­taire. Yor­gos Ka­ra­ha­lis - Reu­ters

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