Un contre-choc pé­tro­lier du­rable

OR NOIR En 2015, le prix moyen du ba­ril de brent était de 53 dol­lars : une chute de 45 % par rap­port à 2014. Sauf ac­ci­dent, les cours ne de­vraient pas se re­dres­ser en 2016.

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Le prix moyen du ba­ril de brent a chu­té de 45 % par rap­port à 2014. Sauf ac­ci­dent, les cours ne de­vraient pas se re­dres­ser en 2016.

La baisse du prix du pé­trole de­puis l’au­tomne 2014 est spec­ta­cu­laire : entre le dé­but du mois de juillet 2014 et jan­vier 2016, le ba­ril de brent (*) est pas­sé de 110 dol­lars à 36 dol­lars (voir gra­phique page 77). Ce contre-choc est pour­tant bien dif­fé­rent de ce­lui in­ter­ve­nu après la crise de 2008, lorsque le re­cul conjonc­tu­rel de la de­mande mon­diale de brut avait été à l’ori­gine d’une chute des cours vio­lente mais pas­sa­gère. Au­jourd’hui, c’est bien da­van­tage un pro­blème de pro­duc­tion ex­ces­sive qui est en cause, même s’il est tou­jours dif­fi­cile de conclure avec cer­ti­tude sur l’ori­gine d’un choc pé­tro­lier, offre et de­mande étant des fac­teurs in­ex­tri­ca­ble­ment liés.

En dé­cembre 2014, une note du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) es­ti­mait ain­si que la baisse ac­tuelle des prix du pé­trole s’ex­pli­quait à hau­teur de 20 % à 35 % par la mo­ro­si­té de la de­mande et à en­vi­ron 60 % par un ex­cès d’offre [ 1]. Son ori­gine ? L’ex­plo­sion de la pro­duc­tion de pé­trole de schiste (*) aux Etats-Unis et la dé­ci­sion des pays de l’Opep (*) de ne pas in­ter­ve­nir pour faire re­mon­ter les cours.

Entre fin 2010 et oc­tobre 2015, la pro­duc­tion de pé­trole brut aux Etats-Unis est pas­sée de 5,6 à 9,1 mil­lions de ba­rils par jour (voir gra­phique 78). Ce boom a conduit la pre­mière éco­no­mie mon­diale à ne plus im­por­ter que 27 % de sa consom­ma­tion de pé­trole en 2014, contre 50 % en 2010, si bien que les rap­ports de force sur la scène pé­tro­lière mon­diale s’en sont trou­vés bou­le­ver­sés. Les pays four­nis­seurs des Etats-Unis ont vu leurs dé­bou­chés se ré­duire, les obli­geant à ré­orien­ter leurs exportations. Entre 2010 et 2014, la mon­tée en puis­sance de la pro­duc­tion amé­ri­caine de pé­trole de schiste n’a guère eu d’ef­fet sur les cours mon­diaux car, dans le même temps au Moyen-Orient, la pro­duc­tion de plu-

sieurs pays en proie à la guerre ci­vile (Sy­rie, Li­bye) ou sous le coup de sanc­tions in­ter­na­tio­nales (Iran) a re­cu­lé. Ce­pen­dant, la re­prise des pro­duc­tions libyenne et ira­kienne en 2014 a pré­ci­pi­té la chute des prix.

Le deuxième facteur qui a ali­men­té le contre-choc pé­tro­lier ré­side dans les divisions in­ternes au sein de l’Opep. Si l’Al­gé­rie, l’Equa­teur et le Venezuela, qui ont les coûts de pro­duc­tion les plus éle­vés par­mi les membres de l’Or­ga­ni­sa­tion, ont mi­li­té pour une baisse concer­tée de la pro­duc­tion afin de faire re­mon­ter les cours, ils se sont heur­tés au re­fus du géant saou­dien et des autres pays du Golfe per­sique, Iran et Irak no­tam­ment.

C’est que la stra­té­gie de l’Ara­bie Saou­dite a chan­gé. Jus­qu’à pré­sent, ce­lui qu’on ap­pe­lait le « gen­darme de l’Opep » jouait le rôle de ré­gu­la­teur, ou­vrant ou fer­mant le ro­bi­net de pé­trole pour main­te­nir un prix stable. En 2008, le royaume avait ain­si for­te­ment ré­agi pour en­rayer la chute des cours, en ré­dui­sant sa pro­duc­tion d’un mil­lion de ba­rils/jour, soit de 12 %. Cette dé­ci­sion avait per­mis de faire re­mon­ter les cours à leur ni­veau d’avant-crise dès 2009. Mais au­jourd’hui, l’Ara­bie Saou­dite adopte une autre stra­té­gie.

LA STRA­TÉ­GIE RIS­QUÉE DES SAOU­DIENS

Dé­si­reuse de pré­ser­ver ses parts de mar­ché face à la mon­tée en puis­sance de la pro­duc­tion non conven­tion­nelle nor­da­mé­ri­caine, elle sou­haite voir per­du­rer la si­tua­tion d’offre abon­dante afin de main­te­nir des prix bas et évin­cer ain­si du mar­ché les pro­duc­teurs les moins com­pé­ti­tifs, ce qui, à terme, per­met­trait de faire re­mon­ter les cours. Le royaume, qui ex­ploite du pé­trole conven­tion­nel, a en ef­fet un seuil de ren­ta­bi­li­té très faible (5 à 10 dol­lars par ba­ril), contrai­re­ment aux gi­se­ments non conven­tion­nels d’Amé­rique du Nord, qui voient leur ren­ta­bi­li­té me­na­cée en deçà du seuil de 50-60 dol­lars le ba­ril.

Cette stra­té­gie est tou­te­fois ris­quée. En ef­fet, pour réus­sir, elle doit du­rer un cer­tain temps. Ce­la com­plique, d’une part, les re­la- tions avec les membres de l’Opep qui y sont hos­tiles et, d’autre part, peut fi­nir par coû­ter cher : bien que dis­po­sant d’énormes ré­serves fi­nan­cières pour te­nir as­sez long­temps, l’Ara­bie Saou­dite a be­soin d’un ba­ril à 86 dol­lars pour équi­li­brer son bud­get. Et force est de consta­ter que, dans ce bras de fer, le royaume af­fronte un ad­ver­saire plus ré­sis­tant que pré­vu : les pé­tro­liers amé­ri­cains ont re­cen­tré leurs ac­ti­vi­tés sur les zones d’ex­trac­tion les plus ren­tables et, au fi­nal, entre dé­cembre 2014 et oc­tobre 2015, leur pro­duc­tion n’a re­cu­lé que de 0,3 Mbj, soit 3 %.

La sur­abon­dance de l’offre n’est ce­pen­dant pas seule à dé­pri­mer les cours. S’y ajoute la pro­gres­sion mo­dé­rée de la de­mande. Alors que l’offre a crû de 2,4 Mbj entre 2013 et 2014, la de­mande n’a pro­gres­sé que de 1 Mbj, en rai­son de la baisse de l’in­ten­si­té pé­tro­lière (*) (– 1,4 % en 2014) et de la faible crois­sance dans les pays de l’OCDE. Seuls les pays émer­gents (Chine, Bré­sil, Inde) ont contri­bué à la crois­sance de la de­mande.

UNE OFFRE ABON­DANTE JUS­QU’EN 2017

Les fac­teurs à l’ori­gine de la baisse des cours ne de­vraient pas se ré­sor­ber de si­tôt. L’offre de pé­trole des pays de l’Opep, soit 31,7 Mbj en juin der­nier, pour­rait en ef­fet croître de 2,9 % d’ici à fin 2016. Lors de la réunion de l’Opep du 4 dé­cembre 2015, l’Ara­bie Saou­dite – dont la pro­duc­tion de 11,5 Mbj pour­rait pro­gres­ser de 0,4 Mbj en 2016 – a ré­af­fir­mé sa stra­té­gie non in­ter­ven­tion­niste. Elle ne se­rait prête à en­vi­sa­ger une baisse de sa pro­duc­tion que si ses prin­ci­paux concur­rents au sein de l’Opep (Iran et Irak) et hors Opep (Rus­sie) fai­saient de même. Ce que ces der­niers ont, sans sur­prise, re­fu­sé.

De fait, le com­mu­ni­qué de l’Opep à l’is­sue de la réunion de dé­cembre der­nier ne men­tionne ni pla­fond ni cible de pro­duc­tion, ce qui est une nou­veau­té. Même si l’an­cien pla­fond de 30 Mbj, fixé en dé­cembre 2011, a été lar­ge­ment dé­pas­sé et pou­vait être consi­dé­ré comme ob­so­lète, il était néan­moins ré­af­fir­mé à chaque réunion. La dis­pa­ri­tion de cette ré­fé­rence a été in­ter­pré­tée par le mar­ché comme la consé­cra­tion de la to­tale li­ber­té de cha­cun pour aug­men­ter sa pro­duc­tion.

Par­mi les autres pays de l’Opep ayant d’im­por­tantes capacités non uti­li­sées et sus­cep­tibles d’ac­croître leur offre, l’Irak et la Li­bye, théâtres de conflits ar­més, de­vraient jouer un rôle mar­gi­nal à court terme. Certes, en dé­pit de la guerre contre l’Etat is­la­mique, l’Irak a for­te­ment aug­men­té son dé­bit en 2015 (+ 0,8 Mbj, por­tant le to­tal à 4,2 Mbj), mais les pré­vi­sions pour 2016 sont mo­destes (+ 0,2 Mbj). En re­vanche, à long terme, cer­tains ex­perts es­timent que la pro­duc­tion du pays pour­rait dou­bler au cours des cinq pro­chaines an­nées. Quant à la pro­duc­tion libyenne, elle n’at­tei­gnait que 0,4 Mbj fin 2015 (contre 1 Mbj avant la chute du ré­gime de Kadhafi) et ne de­vrait guère pro­gres­ser dans un proche ho­ri­zon.

Tout autre est la si­tua­tion de l’Iran, grande pré­oc­cu­pa­tion de l’an­née 2016 pour les

ob­ser­va­teurs du monde du pé­trole. Avec la le­vée pro­gres­sive des sanc­tions in­ter­na­tio­nales de­puis le 17 jan­vier 2016 à la suite de l’ac­cord sur le dé­man­tè­le­ment des capacités d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium si­gné le 14 juillet der­nier, le pays va ac­croître ra­pi­de­ment ses exportations. Té­hé­ran a an­non­cé qu’il al­lait aug­men­ter ses vo­lumes de 1 Mbj en 2016 par rap­port aux 2,8 Mbj ac­tuels, soit un re­tour aux ni­veaux de mi- 2012, lorsque fut ins­tau­ré l’em­bar­go pé­tro­lier par les Oc­ci­den­taux. L’Iran n’au­ra peut- être pas tech­ni­que­ment les moyens d’y par­ve­nir dès la fin de l’an­née 2016, mais une hausse de 0,8 Mbj d’ici à dé­cembre pro­chain est une hy­po­thèse vrai­sem­blable. Dès le 17 jan­vier, le ba­ril avait en­re­gis­tré un nou­veau re­cul, tom­bant sous la barre des 30 dol­lars…

UN RÉ­ÉQUI­LI­BRAGE À MOYEN TERME

Les prix du pé­trole res­te­ront donc bas en 2016. Ce­la étant, des fac­teurs de ré­équi­li­brage ne vont pas tar­der à in­ter­ve­nir. La baisse de la pro­duc­tion amé­ri­caine de­vrait s’ac­cen­tuer et l’ex­cès d’offre se ré­sor­ber pro­gres­si­ve­ment. En ef­fet, le nombre de plates- formes de fo­rage en ac­ti­vi­té est pas­sé de 1 883 à 883 entre jan­vier et août 2015 aux Etats-Unis, si bien que les puits per­met­tant d’ex­traire le pé­trole de schiste s’épuisent ac­tuel­le­ment plus vite que de nou­veaux sont créés. Ce­la va mé­ca­ni­que­ment conduire à une baisse de la pro­duc­tion qui pour­rait at­teindre 0,5 Mbj en 2016 ( sur 9,1 Mbj ac­tuel­le­ment) et au­tant en 2017.

Quant à la de­mande, compte te­nu de la pour­suite de la baisse de l’in­ten­si­té pé­tro­lière et du ra­len­tis­se­ment chi­nois – sur le­quel pèsent bien des in­cer­ti­tudes –, elle de­vrait conti­nuer à pro­gres­ser à un rythme mo­dé­ré (+ 1,6 % en 2016 et + 1,7 % en 2017). Dans ces condi­tions, l’ex­cès d’offre se ré­sor­be­rait très gra­duel­le­ment et les prix du brent de­vraient se main­te­nir entre 30 et 50 dol­lars en 2016, et ter­mi­ner l’an­née au­tour des 50 dol­lars. Il ne faut pas ou­blier, en­fin, que les stocks sont ac­tuel­le­ment très éle­vés : ils re­pré­sentent 96 jours de de­mande dans l’OCDE et 97 jours aux EtatsU­nis. Au vu de la sur­abon­dance de l’offre, ils res­te­raient gon­flés en 2016, mais de­vraient se ré­duire en 2017.

Etant don­né les nom­breuses in­cer­ti­tudes sus­cep­tibles de mo­di­fier la donne pé­tro­lière – exportations ira­niennes, évo­lu­tion des conflits en Irak ou en Li­bye, ré­si­lience du mar­ché amé­ri­cain –, l’exer­cice de pré­vi­sion est pé­rilleux. Mais l’ali­gne­ment des astres sug­gère que ce contre-choc pé­tro­lier est bien par­ti pour du­rer.

Cé­line An­to­nin Eco­no­miste se­nior à l’OFCE, maître de confé­rences à Sciences- Po

Avec l’ex­ploi­ta­tion du pé­trole de schiste, les Etats-Unis ont ré­duit de moi­tié leurs im­por­ta­tions de pé­trole.

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