Com­ment rendre l’éco­no­mie plus cir­cu­laire

Re­cy­cler au lieu de je­ter, c’est bien ; éco-conce­voir, c’est mieux. Mais il fau­dra bien se ré­soudre éga­le­ment à ré­duire notre consom­ma­tion fré­né­tique de biens.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - SOMMAIRE - OLI­VIER GUI­CHAR­DAZ ET CÉ­LINE MOU­ZON

Re­cy­cler au lieu de je­ter, c’est bien. Eco-conce­voir, c’est mieux. Mais il fau­dra bien se ré­soudre aus­si à ré­duire notre consom­ma­tion fré­né­tique de biens.

Que de­vient un vieux meuble une fois qu’on n’en a plus l’usage ? Dans une éco­no­mie cir­cu­laire idéale, il se­rait réuti­li­sé comme tel ou, à dé­faut, re­cy­clé. Dans la réa­li­té, il est sou­vent mis en dé­charge (plus ra­re­ment in­ci­né­ré), ce qui consti­tue une perte de res­source. L’éco­no­mie « cir­cu­laire » est de­ve­nue un pas­sage obli­gé des dis­cours en­vi­ron­ne­men­taux. En France, la loi sur la tran­si­tion éner­gé­tique vo­tée en juillet der­nier lui a consa­cré un cha­pitre. Le Grand Pa­ris a or­ga­ni­sé cet au­tomne des Etats gé­né­raux de l’éco­no­mie cir­cu­laire. Ce thème a éga­le­ment été l’un des su­jets mis en avant lors des né­go­cia­tions cli­ma­tiques in­ter­na­tio­nales de la COP21. Cette éco­no­mie se dé­fi­nit par op­po­si­tion à l’éco­no­mie « li­néaire », qui consiste à ex­traire des res­sources, à fa­bri­quer des pro­duits et à éli­mi­ner des dé­chets dans une forme d’al­ler simple sans re­tour. A contra­rio, l’éco­no­mie cir­cu­laire vise à « bou­cler la boucle », en uti­li­sant les dé­chets comme res­sources. Sur­tout, en amont de la pro­duc­tion, ce mo­dèle am­bi­tionne d’éco- conce­voir les pro­duits afin de mi­ni­mi­ser leur consom­ma­tion d’éner­gie et de ma­tières pre­mières, que ce soit au mo­ment de leur fa­bri­ca­tion ou du­rant toute leur du­rée de vie. Bref, faire plus (ou au­tant) avec moins.

Dans un monde idéal, un pro­duit ré­pon­dant aux cri­tères de l’éco­no­mie cir­cu­laire se­rait né­ces­saire (pas de gad­gets in­utiles), conçu pour du­rer (évi­ter l’ob­so­les­cence ac­cé­lé­rée), le cas échéant par­ta­gé entre plu­sieurs uti­li­sa­teurs ou loué (ne pas avoir d’équi­pe­ments sou­sem­ployés) et fa­ci­le­ment réuti­li­sable, le re­cy­clage n’in­ter­ve­nant qu’en der­nier res­sort. On en est loin. L’éco­no­mie cir­cu­laire telle qu’elle est au­jourd’hui com­prise se ré­sume sou­vent à la ges­tion des dé­chets : on cherche à va­lo­ri­ser ou à re­cy­cler le plus pos­sible, sans dé­bat sur la concep­tion ou l’uti­li­té d’un bien. La cir­cu­la­ri­sa­tion de notre éco­no­mie reste une tâche dif­fi­cile.

DES OBS­TACLES DE TAILLE

De­puis la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle qui a ren­du pos­sible l’avè­ne­ment d’une so­cié­té de consom­ma­tion de masse, le mo­dèle éco­no­mique des en­tre­prises re­pose sur la li­néa­ri­té. Ain­si de Gillette ou Bic, avec leurs ra­soirs et leurs sty­los je­tables. La gamme des pro­duits à du­rée de vie dé­li­bé­ré­ment li­mi­tée s’est beau­coup élar­gie. Par exemple, nous uti­li­sons de plus en plus d’ap­pa­reils élec­triques re­char­geables dont il n’est pas tou­jours pos­sible de chan­ger les bat­te­ries. Ces der­nières ayant un nombre de cycles li­mi­tés, la du­rée de vie des ap­pa­reils est donc pla­fon­née par celle de leur bat­te­rie. Les en­tre­prises voient évi­dem­ment un in­té­rêt à court terme au mo­dèle li­néaire : il sou­tient l’ac­ti­vi­té et dope le chiffre d’af­faires.

Le pro­grès tech­no­lo­gique im­pose aus­si une forme de li­néa­ri­té. Ré­em­ployer un or­di­na­teur des an­nées 1980 n’au­rait guère de sens, aus­si bien en termes pra­tiques qu’en­vi­ron­ne­men­taux (consom­ma­tion d’éner­gie, uti­li­sa­tion de com­po­sants toxiques…). La créa­tion d’ob­jets ( smart

phones, lave-linge, as­pi­ra­teurs…) mo­du­laires, dont on peut chan­ger un com­po­sant in­dé­pen­dam­ment du reste, est certes une ré­ponse in­té­res­sante, mais elle a ses li­mites : les pro­grès tech­no­lo­giques abou­tissent sou­vent à des chan­ge­ments ra­di­caux qui rendent cer­taines par­ties d’un ap­pa­reil in­adap­tables aux autres.

Par ailleurs, faire des pro­duits plus du­rables, donc construire plus so­lide,

re­vient sou­vent ini­tia­le­ment plus cher. Or, pour des po­pu­la­tions à faibles re­ve­nus, c’est le prix à l’achat qui compte, même s’il se­rait éco­no­mi­que­ment plus avantageux de payer da­van­tage pour un bien conser­vé plus long­temps. En­fin, au stade de la ges­tion des dé­chets, col­lec­ter sé­pa­ré­ment et re­cy­cler sont en­core sou­vent plus coû­teux que de tout en­voyer en dé­charge ou à l’in­ci­né­ra­teur.

CHAN­GER DE MO­DÈLE

Pour rendre l’éco­no­mie plus cir­cu­laire, il im­porte de fa­vo­ri­ser les pra­tiques ver­tueuses par des in­ci­ta­tions éco­no­miques et/ou ré­gle­men­taires. Du cô­té de la de­mande, l’es­sor de la consom­ma­tion col­la­bo­ra­tive comme les sys­tèmes de par­tage ou de lo­ca­tion in­citent à pas­ser de la pos­ses­sion d’un ob­jet à son usage. Mais mal­gré leur suc­cès mé­dia­tique, ces pra­tiques res­tent cir­cons­crites et ont pour mo­ti­va­tion pre­mière les éco­no­mies ain­si gé­né­rées, comme le montrent ré­gu­liè­re­ment les études de l’Ob­ser­va­toire So­cié­té et Consom­ma­tion. Et se heurtent à l’ef­fet re­bond (*), lorsque les éco­no­mies réa­li­sées grâce au co­voi­tu­rage par exemple, per­mettent de fi­nan­cer un voyage sup­plé­men­taire en avion. Il n’est pas sûr alors que l’ex­trac­tion de res­sources s’en trouve à terme li­mi­tée.

Les consom­ma­teurs res­tent de toute fa­çon très contraints par les pro­duits qui leur sont pro­po­sés. C’est pour­quoi il est né­ces­saire d’agir au ni­veau de la pro­duc­tion. Le sys­tème de res­pon­sa­bi­li­té élar­gie du pro­duc­teur (REP), ima­gi­né au dé­but des an­nées 1990 par l’OCDE et fon­dé sur le prin­cipe pol­lueur-payeur, est des­ti­né à res­pon­sa­bi­li­ser les fa­bri­cants au mo­ment de la concep­tion de l’ob­jet. La dé­marche est in­té­res­sante. Mais en France, les éco-or­ga­nismes comme Eco-Em­bal­lages ou Eco­fo­lio, char­gés de mettre en oeuvre cette res­pon­sa­bi­li­té, sont dé­te­nus par… les pro­duc­teurs, qui sont ain­si à la

fois juges et par­ties. Quant aux pou­voirs pu­blics, ils in­ter­viennent as­sez peu dans

le dis­po­si­tif. « Le pro­duc­teur n’est pas suf­fi­sam­ment im­pli­qué dans l’op­ti­mi

sa­tion en fin de vie de son pro­duit » , ré­sume Béa­trice Bel­li­ni, en­sei­gnan­te­cher­cheuse à l’uni­ver­si­té Pa­ris OuestNan­terre-La Dé­fense, spé­cia­liste de l’éco-concep­tion.

D’où l’im­por­tance de l’éco­no­mie de la fonc­tion­na­li­té, dans la­quelle le pro­duc­teur reste pro­prié­taire du bien dont il vend l’usage. Plu­tôt que de vendre des dalles de mo­quette, une en­tre­prise comme Des­so pro­pose à ses clients – sou­vent des en­tre­prises – de leur louer l’uti­li­sa­tion d’un re­vê­te­ment qui est rem­pla­cé se­lon son usure. L’en­tre­prise a donc in­té­rêt à ce que ses pro­duits soient du­rables et ai­sé­ment re­cy­clables. De la même ma­nière, le fa­bri­cant d’élec­tro­mé­na­ger Seb ex­pé­ri­mente dans l’ag­glo­mé­ra­tion di­jon­naise un ser­vice de lo­ca­tion d’ap­pa­reils cu­li

naires, Eu­rê­cook. « L’éco­no­mie cir­cu­laire est source de créa

ti­vi­té pour les en­tre­prises » , sou­ligne ain­si Matthieu Or­phe­lin, à la tête de la di­rec­tion éco­no­mie cir­cu­laire et dé­chets de l’Agence de l’en­vi­ron­ne­ment et de la maî­trise de l’éner­gie (Ademe). A l’échelle des ter­ri­toires, et même s’ils sont en­core em­bryon­naires en France, de tels échanges sont dé­sor­mais pro­mus sous le nom d’éco­lo­gie in­dus­trielle et ter­ri­to­riale : en­tre­prises et col­lec­ti­vi­tés lo­cales se pensent comme un éco­sys­tème de­vant li­mi­ter ses im­pacts sur l’en­vi­ron­ne­ment. Ces pra­tiques no­va­trices de­meurent pour­tant en­core mar­gi­nales dans nos so­cié­tés très lar­ge­ment consu­mé­ristes. « Si les fa­bri­cants

de smart­phones res­taient pro­prié­taires de l’ob­jet, ils tra­vaille­raient sur leur ré­sis­tance car ils au­raient in­té­rêt à al­lon­ger leur du­rée de vie » , ex­plique Béa­trice Bel­li­ni.

Sans comp­ter que, pour un cer­tain nombre de ma­té­riaux, le pro­blème n’est pas tant de les ré­cu­pé­rer que d’en dis­po­ser en quan­ti­té suf­fi­sante. Par exemple si on col­lec­tait et re­cy­clait tout le cuivre au­jourd’hui je­té, ce­la cou­vri­rait à peine 40 % des be­soins mon­diaux. Sans une ré­duc­tion ra­di­cale de la de­mande, on fi­ni­ra donc par man­quer de cuivre un jour ou l’autre. Rendre notre éco­no­mie cir­cu­laire peut donc re­tar­der l’épui­se­ment des res­sources, mais non l’évi­ter. A terme, il fau­dra de toute fa­çon en­vi­sa­ger une forme de so­brié­té ma­té­rielle.

Si les fa­bri­cants de smart­phones res­taient pro­prié­taires de l’ob­jet, ils au­raient in­té­rêt à al­lon­ger leur du­rée de vie

Béa­trice Bel­li­ni, en­sei­gnante- cher­cheuse

L’en­tre­prise néer­lan­daise Des­so, en­ga­gée très tôt dans le concept cradle-to-cradle (du ber­ceau au ber­ceau), pro­pose à ses clients d’ache­ter non des mo­quettes mais l’usage d’un re­vê­te­ment de sol.

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