Com­ment on de­vient ji­ha­diste

AT­TEN­TATS Les sciences so­ciales ap­portent un éclai­rage sur les res­sorts du ter­ro­risme is­la­miste. Le com­battre ne peut se li­mi­ter à des me­sures sé­cu­ri­taires.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - SOMMAIRE - RÉ­GIS MEYRAN

Com­battre le ter­ro­risme is­la­miste ne peut se li­mi­ter à des me­sures sé­cu­ri­taires.

L e ji­ha­diste est- il for­cé­ment au dé­part un « jeune de ban­lieue » ? Le sté­réo­type ne pa­raît pas in­fon­dé si l’on pense aux cas de Mo­ha­med Mé­rah, des frères Koua­chi ou d’Amé­dy Cou­li­ba­ly. Se­lon le so­cio­logue Farhad Khosrokhavar [ 1], le ji­ha­disme a en ef­fet long­temps tou­ché qua­si uni­que­ment des jeunes dé­fa­vo­ri­sés de « culture » mu­sul­mane. L’ana­lyse des ap­pels re­çus au nu­mé­ro vert mis en place pour si­gna­ler des in­di­vi­dus en voie de ra­di­ca­li­sa­tion, ain­si que ceux trai­tés par le Centre de pré­ven­tion contre les dé­rives sec­taires liées à l’is­lam (CPDSI) montrent ce­pen­dant que ce pro­fil n’est pas, ou plus, unique.

Aux in­di­vi­dus is­sus de l’im­mi­gra­tion en rup­ture so­ciale et fa­mi­liale, sont ve­nues s’ajou­ter des per­sonnes is­sues de fa­milles très di­verses, sou­vent sans dif­fi­cul­té so­ciale. Sur 100 fa­milles ayant ap­pe­lé le CPDSI, 70 étaient athées et de classes so­ciales moyennes su­pé­rieures, sans par­cours mi­gra­toire ré­cent. Un cer­tain nombre de jeunes filles s’en vont éga­le­ment en Sy­rie re­trou­ver Daech, at­ti­rées semble-t-il par la vi­sion très conser­va­trice du rôle des femmes pro­po­sée par ce groupe.

Reste que ces don­nées concernent uni­que­ment des fa­milles qui ont sol­li­ci­té un sou­tien et ne peuvent donc être consi­dé­rées comme re­pré­sen­ta­tives des can­di­dats au ter­ro­risme. Si toutes les per­sonnes im­pli­quées ont en com­mun d’être jeunes, il faut néan­moins dif­fé­ren­cier, se­lon le so­cio­logue Ra­phaël Lio­gier [ 2], entre les in­di­vi­dus re­cru­tés dans la pe­tite dé­lin­quance et pas­sés par la case pri­son, et les autres jeunes ra­di­ca­li­sés, dont le pro­fil social pré­cis est plus dif­fi­cile à dres­ser.

DES PER­SON­NA­LI­TÉS FRA­GILES

La struc­ture psy­cho­lo­gique in­stable de ces jeunes est en re­vanche lar­ge­ment at­tes­tée. Pour le psy­cha­na­lyste Fe­thi Bens­la­ma [ 3], ils souffrent de « failles

iden­ti­taires » im­por­tantes et l’idéal « to­tal » pro­po­sé par Daech leur don­ne­rait un sen­ti­ment de li­bé­ra­tion et de tou­te­puis­sance. Mais d’où viennent ces failles nar­cis­siques ? Pour le po­li­tiste ca­na­dien Ben­ja­min Du­col, l’en­ga­ge­ment ji­ha­diste

La struc­ture psy­cho­lo­gique in­stable des jeunes ra­di­ca­li­sés est lar­ge­ment at­tes­tée

ré­sulte d’ac­ci­dents bio­gra­phiques (chô­mage, rup­ture sen­ti­men­tale…) qui les fra­gi­lisent dans des mo­ments de re­com­po­si­tion iden­ti­taire. Beau­coup d’entre eux se si­tuent dans cette longue pé­riode char­nière qui s’étend entre l’ado­les­cence et l’âge adulte où, au mo­ment d’ « in­ven

ter sa vie » , l’in­di­vi­du est sou­vent prêt à ten­ter des ex­pé­riences ex­trêmes.

La ra­di­ca­li­sa­tion de ces per­son­na­li­tés fra­giles passe fré­quem­ment par In­ter­net et les ré­seaux so­ciaux, a mon­tré le po­li­tiste Marc He­cker [ 4]. Le Web per­met à ces or­ga­ni­sa­tions de dif­fu­ser leur idéo­lo­gie, de le­ver des fonds et de re­cru­ter. In­ter­net peut ali­men­ter, se­lon le cher­cheur Oli­vier Roy [ 5] des pro­ces­sus d’au­to­ra­di­ca­li­sa­tion (via le vi­sion­nage de vi­déos, par exemple) chez des in­di­vi­dus so­li­taires, ne connais­sant au dé­part pas grand-chose à l’is­lam. Pour Ben­ja­min Du­col, en re­vanche, In­ter­net ne fe­rait que ren­for­cer des croyances pré­exis­tantes en com­plé­ment d’in­ter­ac­tions se dé­rou­lant dans le « monde réel » . Mais la ma­nière dont s’ef­fec­tuent ces pas­sages reste mal connue.

DES LO­GIQUES D’EM­BRI­GA­DE­MENT

Cer­tains spé­cia­listes, tels Ra­phaël Lio­gier ou Dou­nia Bou­zar, in­sistent sur la di­men­sion sec­taire du ji­ha­disme. Les vi­déos ex­trê­me­ment tra­vaillées, comme celles du re­cru­teur Omar Om­sen, donnent le sen­ti­ment au fu­tur ji­ha­diste qu’il a été « élu » , qu’il va re­joindre le camp des « purs » dans une guerre né­ces­saire contre les forces du mal et qu’il doit pour ce­la perdre son an­cienne iden­ti­té et re­naître sous la forme d’un noble guer­rier.

D’autres cher­cheurs in­sistent da­van­tage sur la di­men­sion po­li­tique du ji­had. Oli­vier Roy y voit une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle et ni­hi­liste, à l’image de ce que fut l’ul­tra­gauche des an­nées 1970 : la ma­jeure par­tie des fu­turs ji­ha­distes se­rait dé­jà dans la dis­si­dence et se cher­che­rait un grand ré­cit. Or, le ji­had se­rait ac­tuel­le­ment la seule « cause » dis­po­nible sur le mar­ché des idées ra­di­cales : ils s’y ral­lie­raient donc de fa­çon op­por­tu­niste. Il s’agi­rait en fait non pas tant d’une « ra­di­ca­li­sa­tion de l’is­lam » , que d’une « is­la­mi­sa­tion de la ra­di­ca­li­té » .

Oli­vier Roy re­la­ti­vise no­tam­ment les ex­pli­ca­tions « tiers-mon­distes » telles la souf­france post­co­lo­niale ou le re­jet des in­ter­ven­tions oc­ci­den­tales au MoyenO­rient. Com­ment, si­non, ex­pli­quer la conver­sion de jeunes athées ou ca­tho­liques, comme Maxime Hau­chard qui n’avait su­bi ni hu­mi­lia­tions ni dis­cri­mi­na­tions ? Une telle mise à l’écart du contexte social et in­ter­na­tio­nal a ce­pen­dant été cri­ti­quée, no­tam­ment par le po­li­tiste Fran­çois Bur­gat, qui y voit une ma­nière de « nous [la France] exo­nère[ r] d’à peu près toute res­pon­sa­bi­li­té » .

LE RÔLE IN­CER­TAIN DE LA RE­LI­GION

Se­lon Oli­vier Roy, la très grande ma­jo­ri­té des ji­ha­distes n’a pas re­çu d’édu­ca­tion re­li­gieuse pro­pre­ment dite et a une connais­sance très su­per­fi­cielle et ac­quise ré­cem­ment de l’is­lam. Du reste, le cher­cheur Jean-Pierre Fi­liu [ 6] sou­ligne que l’is­lam n’est qu’une des sources par­mi d’autres du cor­pus idéo­lo­gique uti­li­sé par Daech, qui mo­bi­lise éga­le­ment des croyances mil­lé­na­ristes et apo­ca­lyp­tiques.

Le lien entre is­lam ra­di­cal et en­ga­ge­ment ji­ha­diste s’avère par ailleurs com­plexe. Pour Oli­vier Roy, le lien entre ji­had et sa­la­fisme est di­rect, car ce cou­rant pro­po­se­rait un is­lam « pur », dé­con­nec­té de la culture tra­di­tion­nelle. A l’in­verse, Ra­phael Lio­gier es­time qu’il faut clai­re­ment dis­tin­guer ji­ha­disme et sa­la­fisme. Ce der­nier est un mou­ve­ment fon­da­men­ta­liste, pu­riste et pié­tiste, certes sec­taire, mais avant tout pa­ci­fique et dé­po­li­ti­sé. Il condamne même le ji­had au mo­tif qu’il se­rait trop « mo­derne ». Il ne faut pas confondre en ef­fet sa­la­fisme et tak­fi­risme, mou­ve­ment mil­lé­na­riste et guer­rier créé en Egypte dans les an­nées 1970 par des Frères mu­sul­mans ra­di­caux, qui est, lui, clai­re­ment rat­ta­ché à Daech.

[1] Dans Ra­di­ca­li­sa­tion, Mai­son des sciences de l’homme, 2014.

[2] Voir « Le dji­had est le chant du cygne d’in­di­vi­dus aso­ciaux », en­tre­tien pour za­man­france.fr, 23 no­vembre 2015.

[ 3] « Pour les déses­pé­rés, l’is­la­misme ra­di­cal est un pro­duit ex­ci­tant », en­tre­tien au jour­nal Le Monde, 12 no­vembre 2015.

[4] « Web social et dji­ha­disme : du diag­nos­tic aux re­mèdes », Fo­cus stra­té­gique n° 57, Ifri, juin 2015.

[5] « Le dji­ha­disme est une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle et ni­hi­liste », Le Monde, 24 no­vembre 2015.

[6] « L’Etat is­la­mique ou les che­va­liers de l’apocalypse dji­ha­diste », Rue89, 29 août 2014.

Les ji­ha­distes fran­çais Si­tua­tion fin no­vembre 2015

Cli­chy-sous-Bois. Si le ji­ha­disme a long­temps tou­ché qua­si uni­que­ment des jeunes dé­fa­vo­ri­sés de « culture » mu­sul­mane, ce n’est plus le cas au­jourd’hui.

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